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Pakistan : Asia Bibi échappe à la peine de mort, et est libérée

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©PascaleAchard

Condamnée à mort pour blasphème en 2010, Asia Bibi a finalement été acquittée sur décision de la Cour suprême d'Islamabad. Mais ce jugement risque d'être révisé après des manifestations contre cet acquittement. Son crime ? Avoir bu de l'eau d'un puits supposé réservé à la communauté musulmanne. Le sort de cette chrétienne du Pendjab, mère de cinq enfants, avait suscité un immense élan de solidarité mondial, et reste en suspens, en dépit de sa libération et de son transfert dans un lieu sûr. 

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Après quelques jours de confusion, la chrétienne pakistanaise Asia Bibi dont la condamnation à mort pour blasphème avait été cassée, a finalement été aussi libérée et transférée dans un lieu « sûr », le 7 novembre 2018.

Malgré l'assurance donnée par les autorités pakistanaises, beaucoup s'inquiètent pour sa sécurité. Plus de 230 parlementaires européens ont signé une lettre ouverte au Premier ministre pakistanais. Ils exhortent le gouvernement à assurer la sécurité d'Asia Bibi et de ceux menacés par son acquittement. Des sources indiquent qu'elle n'a pas encore été autorisée à quitter le pays et que les pays occidentaux hésitent à lui accorder l'asile.

"Elle a été acquittée de toutes les accusations", avait déclaré le juge Saqib Nisar lors de l'énoncé du verdict mercredi 31 octobre 2018, ajoutant qu'Asia Bibi. "Justice venait d'être rendue" se félicitaient les chrétiens du Pakistan. Mais c'était sans compter sur les réactions d'autres Pakistanais pour lesquels on ne transige pas avec le blasphème. Ceux là ont bloqué trois jours durant le pays, manifestant sans cesse, jusqu'à ce qu'un accord soit conclu avec le gouvernement dans la nuit de vendredi 2 au samedi 3 novembre.

Incertitudes 

Aux termes de ce document, les autorités pakisatanaises dirigées par le Premier ministre et ex-champion de cricket Imran Khan se sont engagées à lancer une procédure visant à interdire à Mme Bibi de quitter le territoire et à ne pas bloquer une requête en révision du jugement d'acquittement. Déjà, son avocat Me Saif-ul-Mulook a dû quitter le pays afin de "pouvoir rester en vie et continuer à assurer la défense de sa cliente". 

De nombreuses voix s'élèvent à travers le monde pour lui offrir l'asile ainsi qu'à sa famille, dont celle de la maire de Paris : 

Pourtant, ce mercredi 31 octobre 2018 avait bien commencé pour la cinquantenaire emprisonnée depuis 2010. 

Je n'arrive pas à croire ce que j'entends. Je vais sortir ? Ils vont vraiment me laisser sortir.
Asia Bibi, par téléphone à l'AFP

L'avocat de Mme Bibi, Saif-ul-Mulook, a aussitôt appelé sa cliente au téléphone pour lui annoncer la nouvelle depuis le tribunal. "Avez-vous entendu que vous êtes un être humain libre à présent ? Vous pouvez prendre votre envol et aller où vous voulez", lui a-t-il dit en présence d'un journaliste de l'AFP. "Quoi ? vraiment ? Je ne sais pas quoi dire. J'avais rêvé que les murs de la prison s'effondrent", lui a-t-elle répondu avant de se répandre en remerciements. "Je n'arrive pas à croire ce que j'entends. Je vais sortir ? Ils vont vraiment me laisser sortir ?", a-t-elle ensuite dit au téléphone à l'AFP.
 

"Justice a été rendue, c'est une victoire pour Asia Bibi. Le verdict montre que les pauvres, les minorités et la fraction la plus modeste de la société peuvent obtenir justice dans ce pays en dépit de ses défauts", s'est félicité son avocat. "Je suis très heureux. Ceci est le jour le plus important et le plus heureux de ma vie", a-t-il dit à l'AFP.
 

Je serai heureuse le jour où ma mère sera libérée, je vais l'embrasser et je vais pleurer en la retrouvant.

Eisham Ashig, fille d'Asia Bibi 

Interviewée à Londres il y a quelques jours, sa fille Esham exprimait de son côté  l'espoir de revoir enfin sa mère : "Je serais heureuse le jour où ma mère sera libérée, je vais l'embrasser et je vais pleurer en la retrouvant".
 

Colère des fondamentalistes

Pour les fondamentalistes en revanche, "cette décision envers une blasphématrice n'est pas de bon augure pour le pays", selon Maulana Abdul Aziz, imam de la Mosquée rouge, haut lieu de l'islam radical à Islamabad. "C'est une décision extrêmement injuste, cruelle, totalement détestable contre la shariah", a-t-il dit à l'AFP.

Quelques heures après le verdict, des centaines de manifestants ont commencé à se rassembler en différents endroits du pays, bloquant plusieurs artères, brûlant des pneus et criant des slogans hostiles à la justice.

A Islamabad, la tension est palpable. Environ un millier de manifestants ont été vus armés de bâtons, bloquant un échangeur autoroutier à l'entrée de la ville. Un peu plus tôt dans la journée, des renforts militaires et des barrages avaient été déployés autour de la Cour suprême et dans le quartier diplomatique mais aussi dans les zones où vivent les magistrats qui se sont penchés sur le cas Asia Bibi. Certaines écoles ont été fermées.
 
On ne s'attendait pas au verdict d'aujourd'hui.

Ghulam Mustafa Chaudhry, avocat du parquet
A la sortie de l'audience, ses adversaires ne cachent pas leur désapprobation : "On ne s'attendait pas au verdict d'aujourd'hui". Ces derniers jours, des menaces émanant des milieux religieux fondamentalistes ont été proférées envers les magistrats qui ont statué sur le cas d'Asia Bibi si le jugement la condamnant à mort était cassé. L'annonce du verdict a suscité la fureur des milieux religieux fondamentalistes qui appelaient de longue date à son exécution.
 

Sur les réseaux sociaux, outre les messages saluant ce verdict, beaucoup font part de l'inquiétude de la communauté chrétienne pakistanaise craignant de possibles représailles de la part des fondamentalistes musulmans.

Asia Bibi, retour vers la liberté

Cette mère de cinq enfants, d'obédience chrétienne, avait été condamnée à la peine capitale à la suite d'une dispute avec une musulmane au sujet d'un verre d'eau. Son cas avait suscité une mobilisation internationale, attirant l'attention des papes Benoît XVI et François. L'une de ses filles a rencontré ce dernier à deux reprises. et enflammé le pays autour de la loi pakistanaise anti blasphème.

Asia Bibi n'a cessé de mobiliser la fureur des franges ultrareligieuses du pays qui réclament toujours sa mort. Les défenseurs des droits de l'homme l'ont érigée en symbole des dérives d'une loi souvent instrumentalisée, selon eux,  pour régler des conflits personnels. Le nouveau Premier ministre pakistanais Imran Khan, durant la dernière campagne électorale, avait déclaré soutenir inconditionnellement la loi.
 
Un ancien gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, qui avait pris la défense d'Asia Bibi, avait été abattu en plein coeur d'Islamabad en 2011 par son propre garde du corps. L'assassin, Mumtaz Qadri, a été pendu début 2016.

Incarcérée dans une prison du centre du pays, sa libération pourrait prendre plusieurs jours en raison de procédures bureaucratiques, a indiqué son avocat. "Pour nous, la vie au Pakistan est très difficile, nous ne sortons pas de chez nous, nous sommes très prudents", avait déclaré sa fille dans les médias. Pour son mari Ashiq Masih, accueilli à Londres par l'ONG catholique Aide à l'Église en détresse (AED), en raison de la loi sur le blasphème toujours existante, "Asia ne peut pas rester au Pakistan".

En attendant d'en savoir plus sur l'avenir proche d'Asia Bibi, le combat continue, car d'autres femmes militantes restent emprisonnées de part le monde, comme le résume très bien sur Twitter, @Verlaine_D, avec l'exemple d'Israa Al Ghomgham, "si le Si nous avons réussi la mobilisation sur les réseaux sociaux pour la libération d'#AsiaBibi au Pakistan, nous pouvons réussir la même chose pour la militante des droits des femmes #IsraaAlGhomgham qui risque la décapitation en #ArabieSaoudite."