Terriennes

Pakistan : le 8 mars ne passe toujours pas chez les conservateurs

Des milliers de femmes ont défilé le 8 mars 2019 à Lahore (Pakistan) lors de la Journée internationale des droits des femmes. Depuis, les ultra-conservateurs s'insurgent contre les slogans utilisés lors de cette manifestation.
Des milliers de femmes ont défilé le 8 mars 2019 à Lahore (Pakistan) lors de la Journée internationale des droits des femmes. Depuis, les ultra-conservateurs s'insurgent contre les slogans utilisés lors de cette manifestation.
©instagram/lahoremarch

Le 8 mars dernier, des milliers de Pakistanaises défilaient à travers le pays à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, brandissant des pancartes et scandant des slogans jugés peu politiquement corrects par les conservateurs. Un mois plus tard, les plus ultras ne décolèrent pas, organisant la riposte avec des marches d'hommes et menaçant publiquement, parfois de mort, les militantes féministes.

Un mois après, la "pilule" ne passe toujours pas au Pakistan. A coeur de la polémique, certaines pancartes brandies le 8 mars dernier pour la Journée des droits des femmes. Revendiquant le droit de divorcer, ou citant le sexe masculin, ou bien encore évoquant le tabou des règles, ces messages qui ne représentaient qu'une infime partie des slogans repris en choeur par des dizaines milliers de femmes, continuent de choquer dans ce pays musulman conservateur.
 

"Tout ce que tu fais, je peux le faire en saignant", "divorcée et heureuse", ou encore "gardez vos photos de bites pour vous"...  Repris en boucle par les médias et sur les réseaux sociaux, ces slogans ont provoqué des réactions brutales voire violentes. Certaines participantes ont même été menacées de viol et de meurtre, selon les organisatrices bénévoles de la marche, qui si elles s'attendaient à des réactions, ont été surprises par leur férocité. "Ils ont pris la mouche au point d'envoyer des menaces de mort. (...) C'est trop", raconte Lubaina Rajbhoy, une graphiste dont les pancartes sont devenues emblématiques de l'événement. Ce rejet "montre une montée de l'intolérance dans notre pays, qui est justement l'un des objectifs de la marche", poursuit-elle.


(traduction :  'Les slogans et les chants sont souvent très courts, synonymes de controverse et faits pour être scandés haut et fort. C'est ainsi que commence une conversation.')

Une "marche des hommes" a été organisée à Karachi, la plus grande ville pakistanaise. Mais elle n'a rassemblé que deux participants, selon les médias locaux. Un religieux de Karachi, offensé par une pancarte clamant "Mon corps, mon choix", a publié une vidéo vue des dizaines de milliers de fois dans laquelle il a expliqué, en détournant le slogan, que les hommes pouvaient dès lors "grimper sur qui ils voulaient".

Certains ultra ont vu dans ces rassemblements de femmes une haine de l'homme, "ce qui n'est pas vrai du tout", regrette Leena Ghani, l'une des organisatrices. "Nous demandons des opportunités identiques, l'égalité pour tous", ajoute-t-elle.

Des violences "omniprésentes et insolubles"

Les femmes se battent depuis des décennies pour leurs droits les plus élémentaires au Pakistan, où les violences commises contre elles sont "omniprésentes et insolubles", selon la Commission nationale des droits de l'Homme.

Une grande partie de la société vit sous un code patriarcal permettant l'oppression des femmes qui tentent de s'en affranchir. Des centaines de Pakistanaises sont ainsi tuées chaque année, souvent par des proches, pour avoir insulté leur "honneur", selon des organisations de défense des droits de l'Homme.
 

Une influence féministes occidentale ?

Ce que les opposants reprochent, entre autres, à ces slogans, c'est d'être selon eux,  ouvertement imprégnés de culture occidentale.

Exemple : la référence aux règles. Dans un pays où l'éducation sexuelle est presque inexistante, évoquer le cycle menstruel reste totalement tabou. On comprend alors pourquoi le slogan "Tout ce que tu fais, je peux le faire en saignant" a suscité chez beaucoup un sentiment de rejet voire de dégoût.

Sur Twitter, les partisan.e.s de cette marche du 8 mars ont largement repris le post signé de l'écrivaine et féministe bangladaise, dans lequel elle explique que toute femme, même pendant ses règles, a le droit de tout faire, "d'assister à des célébrations sociales, de toucher n'importe quoi ou n'importe qui" et même de participer aux rites religieux, comme le jeûne du Ramadan.

Quant au slogan "divorcée et heureuse" : certains l'ont perçu comme une attaque contre les structures sociales pakistanaises, dans lesquelles le mariage joue un rôle central. Une application de location de chauffeur en voiture ou à moto s'était amusée à reprendre à son compte la formule pour en faire une publicité afin de proposer ses services "afin de fuir le mariage". Une publicité qui n'a pas vraiment fait sourire les défenseur.e.s des traditions. Une plainte pour "campagne promotionnelle contraire à l'éthique" a même été déposée contre l'entreprise.
 

(traduction : C'est quoi votre problème @CareemPAK ... qui fait votre publicité et relations publiques ? Comment pouvez-vous ne serait-ce qu'approuver cette idée stupide? Apprenez cela chez vous, conformément à la loi «Maira jism maire marzi», ne venez pas gâcher la moralité de mon Pakistan. Toutes mes excuses pour cette campagne stupide')

Parmi les détracteurs, figurent aussi nombre de détractrices. Parmi elles, un visage populaire et ultra-connu du pays: celui de Madiha Masood, célèbre présentatrice de télévision. Selon elle, cette marche des femmes serait "un mouvement rebelle" piloté par des puissances étrangères, "qui ont pris les femmes comme couverture".
 


"Qui permet cela ? Ok tout le monde a le droit de dire, de faire ce qu'il veut ? Ok ... mais ce n'est pas la représentation réelle des femmes au Pakistan ... cette bande de femmes insensées est en train d'induire en erreur un monde qui se veut moderne", écrit la journaliste vedette sur son compte twitter, le jour du 8 mars. "Je ne vais pas encourager ma fille à faire des gestes inappropriés, à tenir une cigarette dans ses doigts et à dire : 'Mon heure est venue'. Je suis vraiment désolée, je ne voudrais pas d'une telle fille", a-t-elle ajouté dans un entretien à l'AFP. Plus mesuré, mais néammoins critique, l'avis de  Kishwar Naheed, icône féministe et poétesse pakistanaise, qui a appelé les féministes à garder à l'esprit leur culture et leurs traditions afin de ne pas s'égarer comme des "jihadistes".

Enfin, le slogan volontairement provocateur "gardez vos photos de bite pour vous" a  lui aussi bien évidemment ajouté à la colère des conservateurs. Il est pourtant terriblement d'actualité car il pointe du doigt un fléau qui monte en puissance au Pakistan comme ailleurs, mais que l'on veut cacher : celui du harcèlement en ligne.


Au final, cette controverse aura eu le mérite de mettre le débat sur la place publique. Pour la première fois, les femmes de tout le pays, même celles qui sont habituellement isolées, ont pu avoir accès à ces messages, comme le remarque Lubaina Rajbhoy, l'auteure des pancartes. "Il est important pour elles de voir qu'il y a ce groupe de femmes qui sortent de leurs maisons et manifestent, note-t-elle. Peut-être souhaiteront-elles en être à l'avenir".