Terriennes

Paris : ces femmes qui prennent le métro en chantant

De gauche à droite : Carole, Criss et, à la guitare, Liliane Hodieb   lors de l'audition RATP pour "la musique transporte aussi les voyageurs"
De gauche à droite : Carole, Criss et, à la guitare, Liliane Hodieb   lors de l'audition RATP pour "la musique transporte aussi les voyageurs"
(FV)

Deux fois par an, la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP) auditionne un millier d'artistes qui souhaitent se produire dans le métro de la capitale française. Mais pour décrocher la précieuse accréditation qui leur permettra de se produire, la sélection est sévère. De nombreuses femmes relèvent le défi. Rencontres.

Les premier.es candidat.es sont là. 
Début imminent des auditions.
Nous sommes rue de Charonne (Paris XI). Cet après-midi,  dix artistes, dont trois femmes,  vont se produire dans ce sous-sol ammenagé. Le jury ? Des
Antoine Naso, chargé des accréditations artistiques au sein de la RATP
Antoine Naso, chargé des accréditations artistiques au sein de la RATP
(FV)
agents commerciaux de la RATP et de simples usagers du métro. Moyenne d'âge, 25/35 ans. Toutes et tous se tiennent prêts avec dans leur main un stylo et une feuille de note d'appréciations.

Pour chaque artiste, la règle est simple : une brève présentation, deux chansons (ou morceaux de musique), quelques questions et hop ! Merci d'être venu. Réponse  sous huitaine.

Si leur prestation a convaincu, ils recevront l'accréditation  qui les autorisera à chanter et à jouer dans le métro.
Un précieux sésame. Il  permet de se produire librement dans les 302 stations que compte le métropolitain. La RATP souhaite offrir à ses 14 millions de voyageurs quotidiens "une ouverture culturelle et des moments de partage". 

Antoine Naso est en charge des accréditations artistiques. Un oeil sur la montre et l'autre à vérifier sa caméra qui enregistre les candidats, Il nous confie : "Certaines personnes sont là pour décrocher le renouvellement de leur accréditation. Je conseille toujours aux candidats de chanter dans leur répertoire au moins une chanson connue du grand public, un tube, histoire "d'accrocher" les voyageurs.  Mais tous les styles sont permis".

Arrive le premier groupe, Don Combo La Rue. 
Pendant que s'installent les amplis, le chanteur prévient que "suite à un problème de métro" (rires parmi le personnel présent de la RATP), deux musiciens ne seront pas là. La formation, réduite à trois, commence à jouer avec un bel enthousiasme
Don Combo la rue
Don Combo la rue

Une reprise d'Oasis, Wonderwall,  finit de séduire le jury. On comprend que les musiciens sont là pour un renouvellement d'autorisation.
Pourquoi chanter en anglais ? "C'est la langue du rock." Avec elle, ils espèrent toucher le public étranger dans le métro.
Les membres du jury hochent la tête d'un air convaincu mais vite, vite, il faut rendre la place.
En un temps record, les amplis sont au bout des bras et les guitares dans leurs étuis.

Crisss ou l'Art lyrique pour tous

Vient le tour de Crisss. La jeune femme est comme sa robe : décontractée. Un pianiste l'accompagne.  En préambule, souriante, elle précise être aussi à l'aise dans l'Art lyrique, la comédie musicale que la chanson.
Le jury prend des notes.
<em>" Ma particularité est que je peux tout chanter dès l'instant que la musique me plaît"</em> affirme Crisss.
" Ma particularité est que je peux tout chanter dès l'instant que la musique me plaît" affirme Crisss.
(FV)
Quelques arpèges au piano puis sa voix  de soprano s'élève, majestueuse et puissante. L'air de Vissi d'Arte (Puccini, La Tosca) rempli l'espace. Uppercut au coeur. Elle enchaîne avec un hommage à Georges Gershwin (Capitol Revue, Swanee). Impeccable. Evident.

"Je suis une autodidacte et je n'ai pas de formation classique nous confiera-t-elle, plus tard. Dès lors, il est très difficile d'ouvrir les portes même si je fais beaucoup d'événementiels. Jouer dans le métro, c'est l'intérêt de se faire remarquer mais ce n'est pas que ça : il y a aussi l'intérêt de ne pas faire oublier les voix lyriques. Je me rends compte que c'est totalement méconnu et que cela se perd de plus en plus. Il y a des gens qui, faute d'argent, n'ont pas accès à des concerts classiques, alros si dans le métro, ils peuvent entendre un concert de qualité avec une voix lyrique, pourquoi pas ? "
Est-ce ausi une affaire d'argent qui a motivé sa présence à ce casting ? " Vous savez, je fais tout pour en vivre car je n'en vis pas vraiment. J'aime la scène. Si j'étais prise, ce serait fort sympathique ! Je frappe à toutes les portes. On verra bien ce qu'il se passera..."

Nous sommes confiants.

Carole ou les chansons du coeur

Carole B. se positionne face au jury. Elle est seule et sans instrument.
Antoine Naso s'en étonne.  "Le challenge, explique-t-elle, c'est attirer avec juste une voix et une émotion. Les bandes-son, il y en a tellement ! Le parti-pris, c'est de faire quelque chose d'épuré et de  léger".

Moue dubitative d'Antoine.

Carole
Carole
(FV)
Carole se lance donc A cappella .
 

Oh c’que j’aime
La vie quand elle
S’abandonne
Qu’à moi toute entière elle
Se donne...


Nous sommes à présent dans un registre intimiste, avec des mots portés par une voix câline, équilibrée, douce comme une confidence, apaisante comme une carresse. On pense un peu à Barbara. L'écriture est simple, précise, efficace. Les images apparaissent aussitôt. Nous ne sommes pas dans la performance vocale avec un timbre en altitude mais dans la région du coeur. La séduction opère pour qui sait écouter. Le transport n'est pas en commun.

Nous apprendrons plus tard que Carole B. est psychologue. Elle est venue tenter sa chance. Mais l'audition finie, le réveil est brutal.
Le jury grimace.
"C'est très beau mais si vous chantez 'a capella', prévient Antoine, personne ne va s'arrêter parmi la foule, le bruit du métro. Donnez vous plus de chance avec un musicien". Une membre du jury surenchérit : " Moi qui travaille dans les stations. je vois comme les voyageurs réagissent avec les musiciens. Les voyageurs, leur quotidien,  c'est métro-boulot ! Le but des musiciens, c'est de changer leur quotidien. Votre message ne sera pas perçu comme vous le souhaitez. Vous allez être frustrée." Carole proteste : "Mais le but, c'est aussi de voir l'effet, de voir les réactions.." "Le but, ici, ça n'est pas de faire des expériences" tranche la membre du jury.
Carole remercie et s'en va, visiblement un peu décontenancée.
Nous restons un peu sceptique.
Le talent, ici évident, n'est-il pas compatible partout, en tout lieux ?

L'école du gospel pour Liliane

Liliane est la dernière candidate femme.
On lui apporte une chaise.
Guitare à la main, elle explique : "Je chante depuis que j'ai douze ans. Cela fait donc 17 ans ! J'ai commencé avec un groupe. On était en plein air, dans les salles de fête...." Pourquoi vouloir chanter dan le métro ? "Je veux apporter une touche gospel dans le métro !"
Elle attaque un Oh Happy Day avec une belle énergie :

Pour Liliane, dès la dernier accord joué, un mini tonnerre d'applaudissements éclot. Il ne fait pas de doute que la jeune interprète à emballé le jury. Sans risque d'erreur, nous pensons  que son accréditation, qui sera  valable six mois, est dans la poche.

Pour les chanceuses et chanceux qui décrocheront le sésame, celui-ci pourra également leur permettre de participer à d'autres tremplins (festivals et événements) dont la RATP est partenaire comme Solidays, Art’Rock, festival Chorus... En plus de vingt ans d'existence, le label Musiciens du métro a permis à pas mal d'artistes de faire leurs premiers pas et de sortir du nombre. Citons Keziah Jones, Irma, Zaz...

Sur le millier de candidats .es auditionnés (es) lors des deux sessions annuelles, une personne sur trois est retenue. Bonne nouvelle  pour les lectrices de Terriennes  (et pour les autres) : la « plus grande scène parisienne » recherche sans cesse de nouveaux talents.
Alors ? Prêtes ?