Terriennes

"Parle tout bas" d'Elsa Fottorino, les mots assourdissants d'un viol

Dans <em>Parle tout bas </em>(Gallimard), la journaliste et autrice Elsa Fottorino met des mots sur les maux d'un viol, un roman-fiction inspiré de ce qu'elle a vécu. 
Dans Parle tout bas (Gallimard), la journaliste et autrice Elsa Fottorino met des mots sur les maux d'un viol, un roman-fiction inspiré de ce qu'elle a vécu. 
©Francesca Mantovani / Gallimard

Journaliste musicale et écrivaine, la Française Elsa Fottorino signe son quatrième ouvrage aux éditions Mercure de France. Dans cette fiction tirée d'un drame personnel, la romancière raconte le silence qu'on impose aux victimes d'un viol où auquel elles se contraignent elles-mêmes, par peur de la société ou pour tenter de faire taire la douleur.

C’est à travers des mots concis, térébrants, parfois agencés avec crainte ou par saccades que la narratrice du roman d’Elsa Fottorino raconte l’innommable survenu un jour dans la forêt, emmurant une jeune femme morcelée dans le silence. Un silence sous la contrainte d'une douleur assourdissante du viol, un mot que la protagoniste a du mal à écrire, par pudeur et effroi.

Dans cet opuscule haletant, l'auteure documente avec minutie la difficulté des familles à aborder frontalement les questions liées au viol lorsque leurs enfants en sont victimes. Il est alors question de silences. Voulus et implicitement imposés à la jeune femme par des proches, multipliant les maladresses. A l'instar de certains professionnels de la justice considérant, indûment, que la victime a eu de la chance, en restant certainement en vie…

Journaliste musicale et écrivaine, Elsa Fottorino est l’auteure de plusieurs ouvrages remarqués par la critique. Avec ce quatrième roman (sélectionné pour le Goncourt et  le Femina) elle revient sur une histoire personnelle et rapporte le récit d’un viol avec la seule arme dont elle dispose : ses mots. Entretien.

©Mercure de France

Pourquoi avoir choisi de transcrire votre histoire dans un roman et non sous forme de témoignage ? 

Elsa Fottorino : Pour moi, ça aurait été un peu la double peine. C’est-à-dire d’être trop proche de la réalité de ce que j’avais vécu. Je ne voulais pas m’infliger ça et revivre les choses une seconde fois. L’enjeu de ce livre et les raisons pour lesquelles j’ai attendu aussi longtemps avant d’écrire cette histoire, c’est que je voulais me détacher de cette réalité. Un viol, c’est quelque chose de profondément archaïque. C’est tout ce qu’il y a de plus sauvage, de plus brutal dans l’humain, or pour moi, il y avait cette idée de restaurer une humanité avec ce livre. Il fallait donc que ça passe par un roman sinon j’aurais été trop contrainte par mes souvenirs, par la description de la réalité et je n’aurais pas pu m’en affranchir. Ce que je voulais faire, c’était précisément m’émanciper de cette horreur. Cela passait uniquement par la liberté que m’apportait la fiction : j’ai pu réinventer l’histoire, et ça, c’est formidable. Je n’ai rien pu décider, ce 11 février dans cette forêt. Je n’ai pas eu le choix de mon destin, par contre, dans ce livre, j’avais le choix de le réécrire et pour moi, c’est aussi une victoire personnelle.

Pourquoi la littérature et non une autre discipline artistique ? Est-ce en raison de la matérialité de l’écrit ?

C’était essentiel pour moi de transcrire cette histoire indicible dans le langage parce que c’est l’expression même de la civilisation. Notre humanité passe par le langage. C’est ce qui nous distingue des animaux et de la sauvagerie.

Votre ouvrage emmêle les codes du roman et du témoignage en concédant notamment la parole à la protagoniste dont la voix résonne tout au long du texte à la première personne du singulier. Pourquoi avoir fait ce choix?

C’est un choix délibéré. Je ne pouvais pas écrire cette histoire autrement qu’à la première personne. Parce que justement, j’ai le sentiment d’avoir absolument voulu me cacher avec mes trois précédents romans et là, il fallait que j’assume d’une certaine manière mon histoire et en même temps toute cette transformation que j’y ai apportée. Il ne fallait pas qu’il y ait de mise à distance trop grande non plus. Je pense que pour créer une empathie, pour essayer de comprendre, d’aller vraiment dans l’intériorité du personnage, la première personne s’imposait. Il fallait être dans l’intime. Car pour moi, c’est un livre de l’intime.

J’ai attendu d’être apaisée avec cette histoire, d’avoir fait mon chemin, que la douleur se soit sédimentée pour écrire.
Elsa Fottorino

Ce roman est-il celui de la guérison ?

C’est une question intéressante. Parce que l’on peut penser l’écriture comme une forme de catharsis. A l’inverse, j’ai attendu d’être apaisée avec cette histoire, d’avoir fait mon chemin, que la douleur se soit sédimentée pour écrire. C’est-à-dire que je n’ai pas écrit pour faire passer une douleur ou pour essayer de réparer quelque chose. J’ai attendu d’être tout en fait en paix, « dépassionnée » en quelque sorte, pour passer à l’écriture.

Cet épisode de ma vie qui devait me réduire au néant, m’aura finalement menée, grâce toutes à ces transformations romanesques, sur des chemins très lumineux.
Elsa Fottorino

Votre roman figure dans la sélection des grands prix automnaux. Votre réaction ?

C'est non seulement un immense honneur de figurer dans ces sélections mais aussi un grand bonheur, particulièrement avec ce livre-là. Cet épisode de ma vie qui devait me réduire au néant, m’aura finalement menée, grâce toutes à ces transformations romanesques, sur des chemins très lumineux. J’ai l’impression d’être le phénix qui renaît de ses cendres. Cela me touche au plus profond de moi-même. Quand j’ai découvert mon nom dans ces listes, j’ai eu envie de dire à la jeune fille que j’étais à l’âge de dix-neuf ans qu’elle a eu raison de garder espoir et de ne pas avoir baissé les bras.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Il provient d’un poème de Paul-Jean Toulet. Celui-ci, s’est imposé à moi de façon évidente. Parler tout bas, c’est presque chuchoter. On invite les autres à tendre l’oreille pour nous entendre, car ces sujets-là, on ne se sent pas toujours autorisé à en parler. Ce titre nous entraîne dans une intimité. Il évoque aussi une pudeur. Qui reflète bien l’esprit du roman.

La musique a un rôle important dans votre livre. Que ce soit par l’évocation de compositeurs figurant dans votre panthéon musical (Schubert, Brahms) ou par l’écriture...

La musique, c’est ma vie. C’est mon souffle de vie. Vous savez, quand vous faites l’expérience d’une telle déflagration que peut représenter un viol, c’est-à-dire, une négation de votre humanité, vous vous raccrochez à tout ce qui vous console. Il y a des choses qui vous inspirent, qui vous élèvent, qui vous font revenir à la vie. La musique a été fondamentale à ce moment-là. En particulier celle de Brahms et surtout celle de Schubert qui est un vrai pilier dans ma vie. La musique m’a ramenée dans le monde des hommes et du langage. Chez Schubert, il y a quelque chose d’extrêmement humain et à fleur de peau qui nous entraine dans des univers d’une expressivité poignante. C’est ce qui me touche dans toute son œuvre. Que ce soit dans ses symphonies, sa musique pour piano, ses quatuors à cordes, au premier plan de mon Panthéon de la littérature musicale. C’est un compositeur qui me bouleverse.

Vous êtes à l’origine de « Femmes Pionnières » sur France musique, une émission promouvant le travail de grandes compositrices oubliées. En quoi ce travail de réhabilitation est-il important à vos yeux ?

Il est essentiel de rendre visible ces femmes qui ont été négligées par l’histoire. Lorsque l’on connaît le pourcentage de compositrices qui sont jouées et programmées, c’est assez affligeant. De plus en plus de journalistes, musicologues, programmateurs, et d’interprètes s’emparent de ces répertoires, signe que les mentalités changent. Et heureusement car on trouve de véritables pépites musicales. Des chefs-d’œuvres qui méritent d’être connus, d’être joués, d’être entendus et diffusés. J’ai découvert une compositrice fantastique qui s’appelle Hélène de Montgeroult. Elle a écrit une œuvre pour piano magistrale, qui anticipe Chopin et Schubert. C’est une vraie pionnière. Toutes sont d’ailleurs pionnières à leur manière. Quand on se plonge dans la vie et l’œuvre des compositrices, on s’aperçoit qu’elles ont eu des vies complètement romanesques, on découvre des destins extraordinaires, des musiques qui le sont tout autant…

Outre votre métier d’écrivaine, vous êtes également pianiste. Qu’est-ce qui vous plaît dans ces deux disciplines artistiques ?

Je suis pianiste amateur, et j’ai toujours aimé la discipline que m’imposait la pratique de cet instrument. C’est pareil dans l’écriture. Il faut une certaine rigueur. Cela implique un dépassement de soi qui nous entraîne parfois vers une forme de plénitude quand on trouve la justesse d’une l’expression, qu’on est entraîné vers des sentiments souvent paroxystiques.

Quels sont les auteur-e-s que vous aimez ?

La littérature française du 20ème siècle a été pendant longtemps ma boussole. J’ai énormément lu Marguerite Duras qui a cette façon extraordinaire de faire durer et d’habiter les silences. Et son rapport au langage, presque déconstruit, psychanalytique. L’œuvre de Simone de Beauvoir m’a aussi accompagnée dans mon cheminement intellectuel, dans ma construction de femme, en particulier dans ces années cruciales de l’adolescence, époque où j’ai lu ses Mémoires d’une jeune fille rangée, les Mandarins... Mais il y a Fitzgerald aussi, dont les personnages féminins me fascinent, comme la description de ces sociétés insouciantes pourtant au bord de l’abîme.

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