Terriennes

Parmi les hommes blancs, cherchez la femme noire

Sur une photo en noir et blanc de 1971, un panel d'éminents spécialistes de biologie marine. Une cinquantaine de chercheurs et une chercheuse, brillante scientifique parmi ses confrères. A demi invisible sur l'image, elle le devient complètement sur la légende : "non identifiée". Une omission révélatrice de la double ségrégation raciale et sexiste de l'Amérique de ces années-là.

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Candace Jean Andersen est illustratrice. Pour son nouvel album, elle a besoin de faire des recherches sur la loi américaine sur la protection des mammifères marins de 1972. En dépouillant des archives enfouies depuis des décennies, elle tombe sur une vieille photo en noir et blanc, une "photo de famille" des participants à la conférence internationale sur les baleines de 1971 dans l’état de Virginie.

Sur la légende de la photo, tous les éminents scientifiques sont identifiés par leur nom, ou presque... Car comme souvent le diable se cache dans les détails : parmi une quarantaine d'homme, tous blancs, à demi dissimulée derrière ses confrères, une jeune femme noire, les cheveux maintenus par un bandeau de couleur claire, elle, n’a pas droit à son nom sur la légende. Qui était-elle ?

La curiosité de Candace est piquée, mais comment faire lorsque l'on a en main qu'une vieille photo, une date et une moitié de visage. Alors la jeune femme diffuse un avis de recherche sur Twitter :

Après quelques fausses pistes, Candace glane un prénom, puis un nom... Le 12 mars 2018, enfin, elle identifie Sheila Minor Huff, qui a aujourd’hui 71 ans.

J'ai fait de trop longues études pour être votre secrétaire, monsieur
Sheila Minor Huff​

Le jour de la photo, voici 47 ans de cela, elle était à l’aube d’une brillante carrière scientifique dans l’administration américaine, malgré un petit malentendu au démarrage : la première fois qu'elle s’est portée candidate dans un ministère, elle s'est gentiment vu proposer un poste de dactylo. "J'ai fait de trop longues études pour être votre secrétaire, monsieur," se souvient-elle avoir rétorqué à l’époque.

De fait, Sheila Minor Huff a fait de brillantes études supérieures, tout en travaillant à plein temps. Elle a ensuite participé à d'importants projets environnementaux pour l'administration américaine - en pleine guerre froide, elle est même allée en Union soviétique pour assister à une conférence sur les mammifères. En fin de carrière, elle travaillait pour le ministère de l’Intérieur, dont elle avait gravi un à un tous les échelons juqu'aux plus hauts.

Sage et philanthrope 

Interrogée sur la photo où son identité est ignorée, elle prend les choses avec beaucoup de recul : “Du moment que je fais de mon mieux, que je fais ce que je peux pour cette merveilleuse Terre qui est la nôtre, que j'essaie de la protéger. Alors qu'est-ce que cela peut faire que l'on sache qui je suis ?"

Vu comme cela, ce n'est pas essentiel, certes. Mais qu'on ne le sache pas, est révélateur de l'invisibilité où étaient maintenues les scientifiques qui avait la malchance d'être à la fois femme et noire dans une certaine Amérique post-ségrégationniste. "Des femmes qui se sentaient étrangères dans leur propre pays," dit l'historienne des sciences Marie Hicks.