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Parvana, la guerre en Afghanistan vue par une fillette, un film réaliste et empathique

Parvana, au début du film, quand elle est encore une fille, dans le marché où elle est rejetée par tous.
Parvana, au début du film, quand elle est encore une fille, dans le marché où elle est rejetée par tous.
(c) Le pacte

"Parvana, une enfance en Afghanistan", nous entraîne à la suite d'une enfant déterminée à sauver les siens.  Ce film, animé et non joué, témoigne du quotidien de  cette fillette de onze ans dans les années 1990 à Kaboul, en pleine guerre et sous le régime des talibans. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle décide de s'habiller en garçon. Rencontre avec sa réalisatrice, l'Irlandaise Nora Twomey, rare femme à investir le cinéma d'animation.

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Le titre original du film  "The Breadwinner" reprend directement celui du livre de Deborah Ellis dont il est adapté. The Breadwinner c'est une construction, contraction de mots, entre pain (bread) et winner (gagnant) - littéralement donc le "gagne pain", dans le sens de soutien de famille. Et le "gagne pain", c'est Parvana, une fille de onze ans, qui vit sur les hauteurs de Kaboul avec sa famille. A travers ses yeux on y découvre le quotidien des habitants d’un pays en pleine guerre : une société ultra-patriarcale, la domination des talibans, mais surtout les interdictions que subissent les femmes, premières cibles de ces hommes au pouvoir.

Alors que la fillette accompagne un jour son père, lecteur et écrivain public, au marché, elle assiste à son arrestation. La raison ? L’instruction et l’éducation qu’il donne aux petites filles. Sans la présence d’un homme, il leur est difficile, à sa mère, à elle-même, voire impossible, de se déplacer pour chercher de l’eau au puits ou encore d’acheter de la nourriture au marché.

Contrainte de subvenir aux besoins de sa famille, Parvana  prend une décision radicale : devenir un garçon. Cheveux coupés courts, longue tunique et petit chapeau, la jeune fille découvre la liberté des enfants de son âge, de sexe masculin, et se lance avec une idée en tête : retrouver son père. 

A travers cette histoire romancée, Nora Twomley, la réalisatrice, plonge le spectateur dans la réalité brutale de la guerre avec des scènes de violence très réalistes. On y voit la mère de Parvana se faire battre avec un bâton en pleine rue pour être sortie seule, ou encore la fillette au marché à qui l’on refuse de vendre de la nourriture parce que c’est une fille. Douleurs ressenties physiquement par les spectateurs. 

Les "bacha posh" d'Afghanistan, un double genre masculin/féminin

Comme beaucoup de préadolescentes en Iran et en Afghanistan, le seul moyen de vivre "en paix" c'est de gommer tout aspect féminin de son corps. Dans le film, Parvana change de nom et devient Aatish - littéralement "le feu"- un garçon qui n'a pas froid aux yeux et qui est prêt à tout pour sauver son père et aider sa famille.
On appelle ces intrépides les « bacha posh », ce qui veut dire « habillée comme un garçon » en dari, langue persanne parlée en Afghanistan. Ces enfants au double genre existent bel et bien en Iran, en Afghanistan ou au Pakistan et sont considérés comme des garçons à l’extérieur de la maison.

L'origine des « bacha posh » viendrait de familles où les parents, qui n'ont pas eu de garçon, élèvent une fille comme un garçon. En échange de son identité de fille, la bacha posh a le droit d’aller à l’école, de faire du sport ou encore d'accompagner sa mère et ses sœurs à l’extérieur : elle/il incarne la figure masculine de la famille. 

Mais cette trêve qui sonne pour ces petites filles comme un cessez le feu à leur identité n'est que temporaire. Une fois passé le cap de la puberté, les adolescentes sont renvoyées à leur statut de femme et sont contraintes de se soumettre aux interdictions  : sortir avec un voile, être accompagnée d’un homme. 

Nora Twomey, rare femme dans le cinéma d'animation

Nora Twomey, rare femme présente dans le cinéma d'animation
Nora Twomey, rare femme présente dans le cinéma d'animation
(c) Ste Murray

Nora Twomey est une réalisatrice, animatrice et productrice irlandaise. Huit ans après avoir réalisé "Brendan et le secret de Kells", cette cinéaste de 46 ans signe son quatrième long métrage d'animation avec "Parvana, une enfance en Afghanistan". Un film qui vient trancher avec son univers habituel, celui des légendes nordiques.

Produit par Angelina Jolie, il lui a valu une nomination aux Oscars et le prix du Jury  ainsi que celui de la meilleure musique originale, au Festival d'Annecy, dédié au cinéma d'animation.

Une reconnaissance certaine pour l'une des très rares femmes à avoir percé dans ce secteur. (A retrouver sur ce sujet : > Au festival du film d'animation d'Annecy, les femmes à l'honneur)
La rédaction de Terriennes s'est entretenue avec cette pionnière

Nous avons choisi l’animation parce que c’est plus facile d’accrocher avec le personnage de Parvana. Si nous avions fait un film avec de vrais acteurs, le spectateur y aurait peut être moins adhéré.
Nora Twomey

Terriennes : Comment avez-vous découvert le livre « The breadwinner » ?
Nora Twomey : Il y a cinq ans nous avons été approchés (sa société de production "Cartoon Saloon" ndlr) par deux producteurs canadiens qui avaient déjà vu « Le secret de Kells ».  Ils avaient adoré le visuel de ce film et voulaient voir si nous pouvions travailler ensemble sur « The Breadwinner » de Deborah Ellis. J’ai essayé de me familiariser avec le travail de cette romancière canadienne. J’ai lu son livre en une soirée et j’ai véritablement aimé la façon dont elle l'avait écrit pour un jeune public. Elle a vraiment mesuré les différents impacts de la guerre mais d’une façon très humaine, pleine d’émotion et de compassion.  Elle y fait dedans le portrait d’une jeune fille, Parvana qui est extrêmement héroïque, forte et courageuse. C’est une petite fille à qui l’on peut facilement s’identifier.
 
Comment en êtes-vous venue à réaliser ce film ?
Nora Twomey : Je voulais vraiment me lancer dans ce projet et j’ai senti que j’avais beaucoup à y apporter.  Deborah Ellis a voyagé à travers le Pakistan et  l’Afghanistan, elle a parlé à des femmes, des enfants, dans des camps de réfugiés pour écrire son livre. Et moi j' avais suivi de mon côté ce qu’il se passait dans l’actualité des années 2000   : les attentats du 11 septembre, le régime des talibans, les attaques terroristes à travers le monde et j'ai réellement voulu respecter la sensibilité de l’histoire. Je voulais juste être sûre que cette sensibilité soit là et que ressorte la complexité de ce qui arrive là-bas.  J’ai voulu rencontrer des personnes de groupes ethniques différents et d’âges différents pour comprendre leurs différents points de vue. Et le livre arrive à capter tous ces différents points de vue d’une façon très artistique.
 
Pourquoi passer par les yeux d’une fillette pour illustrer le quotidien des femmes afghanes ? 
Nora Twomey : Pour moi c’était le point de vue le plus accessible. Je ne voulais pas que le film fasse ressortir un seul point de vue particulier : religieux, ethnique ou lié au genre. Je voulais que le film soit empathique.  Parvana pourrait être l’enfant de n’importe qui. J’ai essayé de rendre ça « universel », suivre une petite fille qui ne prend rien pour acquis, qui grandit au milieu de la guerre et sous le joug des talibans.
 
Pourquoi être passée par le cinéma d’animation pour dénoncer le statut des femmes en Afghanistan ? Sensibiliser un public plus jeune à cette situation ?
Nora Twomey : Je pense que l’animation a beaucoup à offrir. Le film n’était pas vraiment destiné à un jeune public. Les problèmes en Afghanistan sont  très complexes, ce n’est pas seulement des hommes qui traitent mal des femmes, il y a vraiment beaucoup de causes différentes. La raison pour laquelle nous avons choisi l’animation c’est que c’est plus facile d’accrocher avec le personnage de Parvana. Si nous avions fait un film avec de vrais acteurs, le spectateur y aurait peut être moins adhéré. 
 
Même si c’est un film d’animation certaines scènes de violence sont réalistes. Est-ce un parti pris de ne pas les suggérer ?
Nora Twomey :  C’est incroyable ce que ressent le cerveau humain. J’ai entendu un spectateur parler de Pavana, et de la route si difficile qu’elle devait emprunter (Parvana se fait battre par un homme parce qu’elle est allée seule à la prison, et avec les bruitages on ressent sa douleur, ndlr). Tout cela grâce à des effets sonores, à la musique et à la chorale de femmes afghanes. 
J’ai essayé de montrer ce qu’était la vie sous le régime des talibans. En tant que mère de deux jeunes enfants, j'essaye toujours d'imaginer un film d'animation comme quelque chose qu'on pourrait regarder ensemble. Les enfants sont plus fascinés par le courage de Parvana alors que les adultes sont plus sensibles à la situation, parce qu’ils arrivent en ayant déjà des informations sur le sujet.

Parvana, une fois habillée en garçon, dans une boutique au marché où cette fois ci on l'accepte.
Parvana, une fois habillée en garçon, dans une boutique au marché où cette fois ci on l'accepte.
(c) Le pacte

Le travestissement des femmes ou des filles traverse les cultures

Dans le film, Parvana se travestit en garçon. On appelle ces petites filles les « Bacha Posh » en Iran et en Afghanistan notamment. Est-ce une réalité sur le terrain encore aujourd’hui ?
Nora Twomey : Oui absolument. Ça arrive dans certains cas mais pas seulement sous le régime des talibans, c’est arrivé tout au long de l’histoire en Afghanistan. Pour différentes raisons les femmes s’habillent en hommes pour subvenir aux besoins de leurs familles. Dans la culture chinoise, il y avait l’histoire de Mulan, qui s’est coupé les cheveux pour ressembler à un homme. Dans la culture irlandaise, il y a l’histoire du docteur James Barry, née Margaret Ann Bukley, au XIX-XXe siècle qui était médecin dans l’armée anglaise. Elle s’est habillée comme un homme pour aller à l’université car à cette époque ce n'était pas autorisé pour les femmes. C’est donc commun à plusieurs cultures.

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes :
Se travestir pour vivre libre

Je n’ai jamais regardé le « genre » comme quelque chose qui nous définissait complètement
Nora Twomey

Vous avez choisi l’actrice iranienne Golshifteh Fahrani pour incarner la voix française de Parvana. Dans une interview, elle dit que « braver les interdictions des hommes en Iran ce n’est pas une rebellion mais une nécessité pour vivre ». C’est ce que nous montre Parvana en Afghanistan ?
Nora Twomey : Absolument. Je n’ai jamais regardé le « genre » comme quelque chose qui nous définissait complétement. Quand elle s’habille en garçon, Parvana n’est pas moins féminine que quand elle est habillée en fille, c’est vraiment la façon dont les gens la perçoivent qui définit son genre.  Elle se travestit parce qu’elle doit le faire, il n’y a pas d’autres solutions pour survivre. Elle incarne toutes ces jeunes filles et enfants qui essayent de subvenir aux besoins de leur famille par n'importe quel moyen.
 
Sur le tournage vous étiez la seule femme, comment l’avez-vous ressenti ?
Nora Twomey : J’adore raconter des histoires et diriger des équipes. Malheureusement, il n’y a pas assez de femmes réalisatrices dans le milieu de l’animation. C’est une situation vraiment étrange que 51% de la population mondiale ne soit pas représentée à l’écran. Ce n’est pas juste. Je sens que j’ai la responsabilité de faire en sorte que la prochaine génération de femmes réalisatrices se sente soutenue et qu’elle ait des modèles féminins auxquels se raccrocher. Nous avons vraiment besoin de faire changer les choses et je pense que ce qu’il s’est passé l’année dernière à Hollywood (l'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, ndlr) va faire changer le comportement envers les femmes dans l’industrie du cinéma.

Si les femmes ne sont pas bienvenues dans le cinéma d'animation c'est sûrement en raison de l'idée sous-jacente que les garçons ne voudraient pas voir des films avec des personnages principaux fémininsNora Twomey  

Seulement 6% des réalisatrices sont présentes dans le cinéma d’animation en France. Comment l’expliquer ? Est-ce  la même chose en Irlande ?
Nora Twomey : Je pense que c’est l’environnement de travail qui joue. De ma propre expérience en Irlande, quand j’étudiais le cinéma d’animation, j’étais l’une des trois seules femmes au milieu d'hommes. Et aujourd’hui, je suis la seule qui ai continué à travailler dans ce secteur. Il faudrait que les femmes qui choisissent l’animation se sentent plus soutenues. Il faut dire qu'elles ne sont pas spécialement les bienvenues dans le cinéma d’animation et dans la réalisation en général. Il y a sûrement l'idée sous-jacente que les garçons ne voudraient pas voir des films avec des personnages féminins principaux. Ce qui  est totalement faux, je peux en témoigner en tant que mère de deux garçons.
 
Angelina Jolie est la productrice du film, comment y est-elle arrivée ? 
Nora Twomey : Elle est arrivée sur le projet il y a cinq ans maintenant. Les deux producteurs canadiens que nous avions rencontrés, produisaient aussi des documentaires. Ils travaillaient alors avec Angelina Jolie et elle avait lu « The Breadwinner ». Elle a vraiment compris l’histoire que nous souhaitions raconter. Elle s’était déjà intéressée à la situation des enfants et des familles dans les zones de conflits, pas seulement en Afghanistan, mais à travers le monde (On pense à "Au pays du sang et du miel", sur fond de guerre en Bosnie ou encore "D’abord j’ai tué mon père", cette fois à partir du génocide au Cambodge, réalisés par l’actrice passée derrière la caméra, ndlr) . Avec elle, nous avons essayé de rencontrer des femmes afghanes, musulmanes, et on a essayé de les impliquer autant que possible, tout comme le peuple afghan.
 
Quels sont vos projets pour la suite ?
Nora Twomey : Je continue de produire et développer de nombreux films et séries télé. A Cartoon Saloon (sa société de production ndlr) nous avons travaillé sur un nouveau film qui s’appelle « WolfWalkers », dirigé par Tomm Moore (une évocation de la lycanthropie - transformation de l'homme en loup). Et je développe aussi, bien sûr, un nouveau projet à moi.

La réalisatrice ne nous en dira pas plus. A suivre, donc...