Terriennes

Pas de hijab chez Decathlon : retour sur une polémique bien française

L'Américaine Ibtihaj Muhammad attend le match contre l'ukrainienne Olena Kravatska lors de l'épreuve individuelle d'escrime au sabre aux Jeux olympiques d'été de 2016 à Rio de Janeiro, au Brésil, le lundi 8 août 2016.<br />
 
L'Américaine Ibtihaj Muhammad attend le match contre l'ukrainienne Olena Kravatska lors de l'épreuve individuelle d'escrime au sabre aux Jeux olympiques d'été de 2016 à Rio de Janeiro, au Brésil, le lundi 8 août 2016.
 
(AP Photo/Vincent Thian)

Après 48h d'embrasement dans les médias et sur la twittosphère, Decathlon jette ... le hijab. Au delà de la polémique, cette affaire met en lumière les différents courants qui s'opposent chez les féministes. D'un côté, les anti-voile qui y voient une contrainte et un signe de soumission, et de l'autre, celles qui défendent le libre choix de chacune, dénonçant une injonction de plus appliquée aux femmes.

"Nous assumons complètement le choix de rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde. C'est presque un engagement sociétal, si cela permet à des coureuses de pratiquer la course à pied, nous l'assumons avec sérénité", déclarait Xavier Rivoire, responsable de la communication externe de Decathlon United.

D’abord développé et vendu au Maroc, l’engouement autour du produit a poussé l’enseigne française à la réflexion autour d’une éventuelle ouverture de la vente de ce produit à d’autres pays, expliquait-il.

De son côté, Angélique Thibault, qui a conçu le hijab de course pour Decathlon, ajoutait qu'elle se sentait "mue par la volonté que chaque femme puisse courir dans chaque quartier, dans chaque ville, dans chaque pays, indépendamment de son niveau sportif, de son état de forme, de sa morphologie, de son budget. Et indépendamment de sa culture".

Des convictions qui n'ont pas fait long feu face à l'embrasement des réseaux sociaux et à l'emballement médiatique. Mardi en fin d'après-midi, la marque Decathlon annonce renoncer à la commercialisation de son hijab sportif.
 
                                                                                                                                                                                                                             
Capture d'écran des sujets les plus discutés sur Twitter le 26 février 2019. Le hijab mis en vente par Décathlon occupe les trois premières places des tendances.
Capture d'écran des sujets les plus discutés sur Twitter le 26 février 2019. Le hijab mis en vente par Décathlon occupe les trois premières places des tendances.

Quelques heures plus tôt (et même au lendemain du recul de Decathlon), le sujet est en "trending topic" (comprenez sujet très discuté, tendance)  sur Twitter. Les hashtags #hijab, #Decathlon et même "Yann", prénom du community manager de la chaîne de magasins de sport, fleurissent et font vibrer les portables au rythme des alertes. La classe politique, de droite comme de gauche, et certaines voix féministes se joignent elles aussi au commun des twittos pour faire valoir leurs avis sur le sujet.
L'enseigne n'aurait cependant pas été la première à le faire, puisque la marque Nike commercialise un hijab destiné à la pratique sportive depuis 2017.
Première à monter au créneau, la classe politique, à commencer par des femmes.
Lydia Guirous, porte-parole Les Républicains, voit dans la commercialisation de ce hijab de sport une "association entre le communautarisme et le libéralisme économique".


Agnès Buzyn, ministre de la santé, réagit au micro de la radio RTL : "Si on souhaite l'égalité femmes-hommes, ce n'est pas pour que les femmes cachent leurs visages".
 

De son côté, Aurore Bergé, porte-parole de La République en marche a également réagi sur Twitter :
 

Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, a appelé au boycott de la marque et a demandé que le produit soit retiré de la vente. "J'ai deux filles et je n'ai pas envie qu'elles vivent dans un pays où la place des femmes dans la société régresse comme en Arabie Saoudite", a-t-il déclaré sur France 2. 

"Apartheid sexuel" selon des féministes anti-voile

Tollé également du côté de certaines associations féministes. En tête, la Ligue du droit international des femmes. "Je suis choquée", déclare Anne Sugier, présidente de l'association , interrogée par Terriennes. "Le sport est régi par des principes universels de neutralité, qui sont plus puissants que la laïcité. Les lieux où se pratiquent le sport de haut niveau interdisent toute expression politique ou religieuse", poursuit-elle.

Elle aussi, à l'instar de Nicolas Dupont-Aignan, évoque l'Arabie Saoudite ainsi que l'Iran. "Le sport posait un problème à l'Iran, qui a imaginé un modèle qui couvre les femmes de la tête aux pieds, et a réussi à l'imposer dans le sport. L'Arabie Saoudite, son ennemi juré, a rejoint l'Iran sur ce point"

L'association "Comité Laïcité République", qui s'est donné pour mission de promouvoir la laïcité dans le débat public, et la "ligue du droit international des femmes" publient un communiqué commun :

Les deux associations y parlent d'"apartheid sexuel" et comparent la situation à l'apartheid racial qui avait cours en Afrique du Sud. Et la comparaison n'est pas outrancière pour Anne Sugier. "On est bien dans une vision politico-religieuse", explique-t-elle. "Pour nous, c'est une manière de relayer la ségrégation entre les sexes. Le problème, c'est la signification de ce qu'elles portent. Le hijab met une barrière entre leurs corps et les hommes dans l'espace public. Le sport est apolitique et areligieux. La seule chose qui doit unir les sportifs est l'aspiration à l'excellence".

Une islamophobie à peine voilée ?

Decathlon a publié sur son compte Twitter une sélection de menaces et insultes reçues par le service client. Selon l'enseigne, ce dernier aurait reçu plus de 500 e-mails et appels concernant son hijab de sport. Comme à chaque polémique sur le voile, les déclarations islamophobes ne sont jamais loin. Sur les captures d'écran des messages reçus, on peut notamment lire le message, teinté d'antisémitisme, d'un internaute : "Vous contribuez à l'invasion islamiste, vous finirez avec cette racaille dans les fours en Pologne".
 
Les amalgames sont eux aussi au rendez-vous. Quand on l'interpelle sur le fait que la plupart des femmes voilées en France le sont par choix, Annie Sugier, présidente de l'association "ligue du droit international des femmes", répond : "Les femmes qui ont rejoint Daesh aussi étaient volontaires, et je ne les soutiens pas pour autant".
 

Beaucoup ont parlé du voile comme accessoire qui cache le visage, entretenant ainsi la confusion. Or, le hijab ne dissimule que les cheveux, comme le modèle proposé par Decathlon.

Emancipation ou sexisme ?

Pour d'autres féministes, au contraire, le rejet de ce hijab de sport n'est qu'une injonction de plus faite aux femmes sur la tenue vestimentaire qu'elles sont censées adopter dans l'espace public. Pire, au nom de l'émancipation et de la laïcité, se positionner contre ce hijab de sport, et le hijab en général, participerait à maintenir les femmes voilées en dehors, ou en marge, de la société. 

"Le voile ne dérange personne quand il est invisible. On attend des femmes voilées qu'elles exercent des métiers où on ne les voit pas, comme femme de ménage par exemple. Dès lors que ces femmes sont à des endroits où on ne les attendait pas, le voile pose problème" déplore Liza, jeune femme voilée et militante au sein du collectif féministe décolonial "Nta Rajel ?".

Dans un communiqué, Les effronté-es, association féministe et LGBT, dénoncent un "climat raciste, qui ne conduit qu'à la discrimination et aux violences à l'encontre des femmes qui portent un voile". 
 

"Je ne comprends pas en quoi les femmes qui portent le hijab et veulent faire du sport posent problème", réagit Liza. "Je suis lasse de ces polémiques à répétition sur le voile. Nos moindres actions sont interrogées du fait de notre voile", poursuit-elle. 

L'émancipation et la liberté des femmes sont la plupart du temps évoquées par les féministes qui se positionnent contre le voile. Elles ne voient pas la contradiction que pourrait constituer l'interdiction du port d'un vêtement à des femmes qui l'auraient choisi en toute conscience. 
 
 

Affrontement entre deux visions du féminisme

"On maquille l'islamophobie sous le masque des droits des femmes", nous dit Françoise Vergès, historienne, politologue et militante féministe décoloniale. "La France est un pays qui se targue d'être un pays de la raison et du débat, hors ici, on assiste à une hystérisation", ajoute-t-elle.

Sur les plateaux télévisés, politiques de tous bords et acteurs.rices de la société civile se succèdent sur la question, mais la parole est rarement donnée aux concernées. "C'est d'une violence extrême pour les personnes concernées" s'indigne Françoise Vergès.

Dans un entretien paru dans le journal Le Monde daté du 2 avril 2016, Elisabeth Badinter, philosophe et féministe, déclarait : "Nous avions pensé qu’il y avait des valeurs universelles, que les libertés individuelles et l’égalité des sexes s’appliquaient à tous les êtres humains. Or aujourd’hui une partie de la gauche est imprégnée de l’idée que toutes les cultures et traditions se valent et que nous n’avons rien à leur imposer. L’universalité des droits de l’homme est certes contestée, mais ce n’est certainement pas sa fin."
Affiche de propagande éditée le 5ème bureau d’action psychologique de l’armée française en Algérie à la fin des années 1950.
Affiche de propagande éditée le 5ème bureau d’action psychologique de l’armée française en Algérie à la fin des années 1950.


C'est bien là le mot "imposer" qui interroge. Le féminisme universaliste d'Elisabeth Badinter et d'autres est remis en question par le féminisme décolonial, qui oeuvre à faire entendre les voix des femmes racisées longtemps invisibilisées ou décrédibilisées, et qui refusent toute injonction. 

"Parler à la place des autres est une banalité dans le féminisme européen. Il y a cette idée que ces féministes savent, contrairement aux autres, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. C'est une volonté forcenée de discipliner toute une communauté. On cherche à imposer aux femmes musulmanes une certaine manière d'apparaître dans l'espace public", déplore Françoise Vergès. 

Pour Liza, "le féminisme est pris en otage par les femmes blanches et bourgeoises". Sur la question du voile, la militante y voit"un continuum de la politique coloniale et des campagnes de dévoilement, et la même rhéthorique. On intimait aux femmes indigènes de se dévoiler, et aujourd'hui, on fait la même chose à des femmes voilées racisées". 

Jean Quatremer, journaliste à Libération, en poste à Bruxelles, se plaint de la violence que lui inflige la vue d'un voile, dans lequel il voit un refus des femmes qui le portent d'avoir "une relation amoureuse ou sexuelle avec un non musulman".
Interrogée par la journaliste belge Florence Hainaut sur ces propos, Christine Delphy, sociologue et miliante féministe française, explique : "Je l'ai vu tout au début de l'affaire du foulard. Des hommes qui se plaignaient que ces filles qu'elles n'étaient plus accessibles, qu'elles étaient désormais réservées aux musulmans. On est ici dans quelques chose qui a à voir avec l'accès universel des hommes aux femmes. Ils réclament cela comme un droit parce qu'ils l'exercent déjà".

Pour nombre de féministes "traditionnelles" européennes, féminisme et voile sont incompatibles voire antinomiques.

Pas pour Rokhaya Diallo, journaliste et militante féministe et antiraciste. Elle estime qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre voile et féminisme. "Je pense qu'il n'y a pas d'antinomie entre le fait d'être féministe et de porter le foulard. Je suis pro-choix. Je pense que chaque femme doit disposer librement de son corps et je soutiens autant les femmes qui souhaitent se dévêtir que les femmes qui souhaitent se couvrir", déclarait-elle sur un plateau de télévision, en janvier 2018.
 
Ces deux visions du féminisme semblent, pour le moment, irréconciliables. Mais alors que les polémiques se suivent et se ressemblent sur le port du voile, de la présidente de l'UNEF (syndicat étudiant, ndlr) Maryam Pougetoux à Mennel Ibtissem (candidate de The Voice, concours de chant sur TF1), en passant par le burkini et le port du foulard à l'université, les femmes voilées elles, sont de plus en plus ciblées. 

Le voile vu d'ailleurs

Pour Ibtihaj Muhammad, escrimeuse américaine médaillée aux Jeux Olympiques de Rio en 2016 et première athlète voilée à représenter son pays, le voile ne constitue en aucun cas un frein aux performances sportives. Elle milite pour l'autorisation du port du voile dans le sport par celles qui le souhaitent. Elle déclarait en 2016 : « Je suis excitée à l’idée de combattre les stéréotypes et les préjugés que les gens ont sur les femmes musulmanes. Je ne veux pas seulement montrer que nous pouvons faire partie de n’importe quelle équipe olympique mais aussi de celle des Etats-Unis qui est l’une des plus fortes au monde ».

La championne américaine apparaît dans le dernier spot publicitaire de la marque Nike dévoilé au cours de la cérémonie des Oscars, le 24 février dernier. La voix off commente : "Une femme en compétion qui porte le hijab [...] est taxée de folie. Si on veut vous qualifier de folle, très bien. Montrez leur ce que la folie est capable de faire"
 

Le journal américain Washington Post raille la France sur cette énième polémique autour du voile. "Ce que les femmes musulmanes choisissent de porter est un sujet controversé en France, une société officiellement laïque qui interdit les signes et symboles religieux dans la vie publique - à l'exception, bien sûr, des crèches et des arbres de Noël décorant les mairies pendant les fêtes de Noël. De même, les agences gouvernementales ferment pratiquement toutes les vacances catholiques", écrit le journaliste James McAuley.

En Francophonie, chez les voisins belges, "Il y a eu plusieurs tentatives pour limiter drastiquement le port du foulard" explique Florence Hainaut, journaliste à la RTBF. " Il y a eu plusieurs propositions de lois en ce sens. Aucune de ces propositions n'a été acceptée. La plupart des interdictions d'habillement religieux a été instituée après le 11 septembre 2001, dans un contexte d'islamophobie croissante. La France a été la cheffe de file de cette tendance, sur fond de débats publics particulièrement animés. La France et la Belgique sont aujourd'hui les deux pays qui ont le plus d'interdictions, de jurisprudence, d'interdictions institutionnelles ou de pratiques interdisant les vêtements religieux pour les femmes musulmanes".

Charline Vanhœnacker, "la plus française des Belges" a consacré sa chronique sur France Inter du mercredi 27 février à la polémique autour du hijab de Decathlon. "On vit dans un pays où un hijab proposé par Decathlon choque davantage que leurs tentes qui s'accumulent dans les rues de Paris".