Terriennes

@paye_tonpinard : en finir avec le sexisme dans le monde du vin

Capture d'écran de publications sur le compte Instagram @paye_tonpinard
Capture d'écran de publications sur le compte Instagram @paye_tonpinard

De l'idée reçue à l'agression sexuelle, en passant par l'occultation des professionnelles et l'utilisation d'une certaine image des femmes à des fins commerciales, le monde du vin est réputé sexiste. Le compte Instagram @paye_tonpinard recueille les témoignages pour dénoncer l’impact de ces comportements profondément ancrés dans la filière.

L'arrivée du Beaujolais nouveau et les dégustations festives qui l'accompagnent sont des traditions bien enracinées, en France. Le troisième jeudi du mois de novembre marque le début de la vente de ces vins de primeur. Et ce n'est pas le confinement qui empêchera sa sortie, à minuit pile, ce jeudi 19 novembre 2020. Producteur.trices et distributeur.trices ont veillé à mettre en place des dispositifs 2.0 pour fêter dignement ce nouveau cru. A commencer par InterBeaujolais, l'interprofession des Vins du Beaujolais, qui annonce le grand jour avec ce clip :

Cette courte vidéo nous présente Jean-Luc le vigneron, Vincent le caviste et leurs collègues, acteurs de la filière du vin primeur. Et combien de femmes sur la vingtaine de personnages mis en scène dans ce petit film ? Deux. Et aucune ne fait du vin : l'une est restauratrice et l'autre fait ses courses (on en devine une troisième qui débouche une bouteille et, sur un plan plus large, des vendangeuses en toile de fond). De professionnelle de la viticulture, de la viniculture ou de l'oenologie, point... 

L'insoutenable invisibilité des femmes

Ce clip reflète l'invisibilité des femmes et le regard profondément masculin qui prévaut dans le monde du vin. Il ne pouvait pas échapper à Isabelle Perraud, productrice en biodynamie dans le Rhône qui, sur son blog, appelle à se mobiliser pour changer les mentalités et obtenir la parité dans sa filière. Dans un entretien avec le site spécialisé Vitisphère, elle explique pourquoi le film de son interprofession l'a choquée : "On n’y voit que des hommes en train de faire le vin dans la vigne et dans les chais, goûtant et posant sur leurs tonneaux.… On n’y parle que de vignerons et de producteurs, il n’y a pas un terme au féminin. On met naturellement en avant que les hommes sont plus sérieux et compétents... Il n’est pas normal que les femmes du Beaujolais ne participent pas à la communication qu’elles financent."

@paye_tonpinard

Cette occultation des femmes dans la filière vitivinicole - "les femmes sans qui les domaines ne tourneraient pas", souligne Isabelle Perraud - est l'un des chevaux de bataille du compte Instagram @paye_tonpinard. Depuis le mois de septembre 2020, il rassemble les témoignages de femmes actrices du monde du vin ayant été confronté à des situations de sexisme. Deux mois et demi plus tard, @paye_tonpinard compte plus d'un millier d'abonné.es et poublie des témoignages allant des violences verbales les plus crues aux remarques révélant des clichés d'un autre âge, en passant par un sexisme très décomplexé sur les étiquettes des bouteilles.

Certains  hommes de la filière vitivinicole ne reculent pas devant les tirades ouvertement sexistes, et ils ne s'en cachent pas. Dévalorisantes, infantilisantes ou graveleuses, ces remarques composent une bonne partie des témoignages publiés sur le compte @paye_tonpinard.

Dénué d'agressivité, mais plutôt bienveillant et teinté d'inquiétude, le sexisme ordinaire dans la filière vinicole et viticole n'en est pas moins lourd à porter. Venant de la famille ou de l'entourage proche, il en dit long sur la solitude des jeunes entrepreneuses du vin, l'incompréhension à laquelle elles font face et le fossé qu'elles doivent franchir pour s'affirmer et s'imposer.

Somms

Aux Etats-Unis, le titre de maître sommelier est décerné chaque année depuis 1997 à une poignée d’heureux élus. Fin 2018, ils étaient 153 à l’avoir reçu – elles n'étaient que 29. En 2012 sortait Somm, un documentaire consacré à la formation préalable à l’obtention du prestigieux brevet. Il illustrait l’absence des femmes dans ce milieu et la culture du patriarcat qui donne lieu à tous les abus.

Ce même documentaire a, depuis, suscité un afflux de vocations, dont de nombreuses femmes espérant échapper au sexisme dans la filière ou, pourquoi pas, le faire évoluer. Beaucoup ont déchanté, révèle un article du New-York Times publié le 29 octobre 2020. Selon l'enquête du quotidien étatsunien, 21 femmes maître sommeliers ou ex-candidates disent avoir été victimes de harcèlement, d'attouchements, voire d'agressions sexuelles de la part d’hommes déjà diplômés ; certaines se sont vu confrontées au chantage : des facilités dans la branche contre des faveurs sexuelles. 

"Lettres de recommandation, accès à des vins coûteux et voyages éducatifs dans différentes régions viticoles nécessaires au passage de l’examen sont entre les mains de ces maîtres, pour la plupart des hommes plus âgés. Ce système de mentorat s’est transformé en un bastion du harcèlement", explique le New-York Times. Madeleine Thompson, sommelière à Dallas, a renoncé, sous la pression de plusieurs maîtres sommeliers, à participer à la qualification juridique qui est en cours pour punir les actes de harcèlement : "Les agressions sexuelles sont une constante pour les femmes sommeliers. Nous ne pouvons pas y échapper, alors nous apprenons à vivre avec", dit-elle"Certains hommes n'essaient même pas s'en se cacher et n'ont pas l'air d'avoir honte, explique Jonathan Ross, maître sommelier depuis 2017. C'est un comportement d'un autre temps.”

En France, malgré la rudesse du contexte, et même si elles se comptent encore sur les doigts de la main aux postes à responsabilités, les femmes commencent à se faire une place dans le milieu vitivinicole. Il a fallu attendre 2018 pour voir une femme à la tête d’une interprofession viticole, lorsque Miren de Lorgeril accédait à la la présidence du Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc. Fin 2019, le site Vitisphère nommait les 20 personnalités du vin de l’année : parmi elles, 8 femmes, contre 3 en 2016.