Terriennes

Peter Nygard, magnat canadien de la mode, accusé d'agressions sexuelles et de trafic d'être humain

Le siège de l'entreprise de mode de Peter Nygard dans le quartier de Manhattan à New York), a été perquisitionné en février 2020 suite à une plainte déposée contre le magnat canadien pour agressions sexuelles, notamment sur mineures, et trafic d'être humain. 
Le siège de l'entreprise de mode de Peter Nygard dans le quartier de Manhattan à New York), a été perquisitionné en février 2020 suite à une plainte déposée contre le magnat canadien pour agressions sexuelles, notamment sur mineures, et trafic d'être humain. 
©AP Photo/John Minchillo

Arrêté en décembre dernier à Winnipeg, Peter Nygard fait face à une demande d'extradition aux États-Unis pour répondre à des accusations de viols, agressions sexuelles et trafic d’être humain. Il doit comparaître les 19 et 20 janvier devant un tribunal canadien pour une remise en liberté conditionnelle, alors que le processus de son extradition aux États-Unis suit son cours.

Neuf chefs d’accusation

Peter Nygard, 79 ans, a été arrêté par la Gendarmerie royale du Canada à Winnipeg, capitale de la province du Manitoba, dans l’ouest canadien, à la suite d’une enquête menée par le FBI et le service de police de la ville de New York. Neuf chefs d’accusation pèsent contre lui, dont viols, agressions sexuelles, racket et trafic d’êtres humains, pour des faits qui se seraient produits à Winnipeg, dans l’ouest canadien, aux États-Unis et aux Bahamas pendant plusieurs décennies.

Peter Nygard a utilisé son influence considérable dans l'industrie de la mode, sa richesse, son pouvoir grâce à la corruption de fonctionnaires et un réseau d'employés de l'entreprise sous sa direction, pour kidnapper, amadouer et attirer des enfants et des femmes.
Extrait du dossier de plainte contre Peter Nygard

Au total, ce sont 57 femmes qui ont déposé une action collective contre lui à New York et les preuves rassemblées aux États-Unis proviennent des témoignages d’une vingtaine de personnes. Selon l’acte d’accusation du procureur des États-Unis pour le district sud de New York, l’homme d’affaires, qui était à la tête d’un empire commercial dans le domaine de la mode, s’est servi de son entreprise et de ses employés pendant 25 ans pour recruter des jeunes femmes et des adolescentes à des fins sexuelles pour lui, plusieurs de ses amis et ses associés. 

« Peter Nygard a utilisé son influence considérable dans l'industrie de la mode, sa richesse, son pouvoir grâce à la corruption de fonctionnaires et un réseau d'employés de l'entreprise sous sa direction, pour kidnapper, amadouer et attirer des enfants et des femmes, est-il écrit dans la plainte. Les sociétés Nygard, par le biais de Peter Nygard et d'un cercle restreint de cadres supérieurs et d'employés, ont sciemment et continuellement conspiré avec Peter Nygard pour le protéger, pour dissimuler [son] activité criminelle et lui permettre de se poursuivre ».

L’homme d’affaires nie sur toute la ligne.

[Le propre fils du magnat de la mode, Peter Nygard, en disgrâce, aide la police à enquêter sur ses crimes sexuels présumés] 

Un milliardaire qui tombe de son piédestal

Peter Nygard, lors d'un gala à Beverly Hills, Californie, en 2014. 
Peter Nygard, lors d'un gala à Beverly Hills, Californie, en 2014. 
©Photo by Annie I. Bang /Invision/AP

Nygard, qui a des origines finlandaises, a fondé en 1967 un véritable empire dans le domaine de la mode, Nygard companies, dont le siège social est à Winnipeg. Cette entreprise valait des centaines de millions de dollars à son apogée : en février 2020, elle possédait 150 magasins en Amérique du nord et ses vêtements étaient vendus dans quelque 6000 boutiques à travers le monde.

Peter Nygard a longtemps figuré dans le palmarès des Canadiens les plus riches, avec un domaine luxueux aux Bahamas, des centres de production et des bureaux à Winnipeg, Toronto, Los Angeles et un siège social à New York, dans lequel le FBI a d’ailleurs mené une perquisition en février 2020.

Cet empire a commencé à s'écrouler dans la foulée des accusations contre son fondateur : en février 2020, dès le dépôt des premières plaintes, la chaine américaine Dillard’s a mis fin à ses contrats avec les entreprises de Peter Nygard. Ce dernier a démissionné de son poste de président et s’est départi de ses actions de l’entreprise. La compagnie a aussi entamé un processus de restructuration et neuf de ses filiales ont été mises sous séquestre par les tribunaux du Manitoba, pendant que les magasins ferment les uns après les autres au Canada.

Plus du tiers des victimes sont canadiennes

En avril 2020, 17 Canadiennes se sont jointes aux autres accusatrices de Peter Nygard. Trois d’entre elles disent avoir eu 16 ans et moins au moment des faits. L’une des plaignantes raconte ainsi avoir été emmenée par avion jusqu’à Winnipeg pour y faire un travail de mannequin et avoir été séquestrée pendant trois jours chez Peter Nygard où elle dit avoir été violée à plusieurs reprises. « Après trois jours, Numéro 15 a pu s’échapper. Le neveu de Peter Nygard lui a dit de ne pas signaler les crimes à la police de Winnipeg parce que Peter Nygard l’avait dans sa poche » peut-on lire dans la plainte.

Il a invité N°18 à son appartement pour l'attendre. Alors qu'il était dans l'appartement, Peter Nygard a violé N°18.
Extrait dossier de plainte 

Une autre des victimes canadiennes affirme avoir été droguée et violée par l’homme d’affaires alors qu’elle participait à une fête au bureau de Toronto de l’entreprise : elle n’avait que 16 ans. Une autre plaignante raconte comment Peter Nygard l’a violée dans des toilettes d’un restaurant de Winnipeg alors qu’elle avait 15 ans, il connaissait son père qui travaillait dans le domaine de la fourrure. Cette autre jeune femme, la numéro 18 dans la plainte, explique qu’elle a rencontré l’homme d’affaires à l’aéroport de Montréal, il lui a proposé de la ramener chez elle et en route, il se serait arrêté à son appartement « Il a invité N°18 à son appartement pour l'attendre, lit-on dans la plainte. Alors qu'il était dans l'appartement, Peter Nygard a violé N°18 ». La jeune fille avait alors 19 ans.

Dans le cas du numéro 44, elle avait 14 ans quand elle a rencontré l’homme d’affaires à Winnipeg, où elle habitait : « Il est allé chercher N°44 dans la rue où de jeunes adolescents se sont rassemblés à beaucoup de reprisesIl a promis à N°44 qu'il l'emmènerait en Californie, où il pourrait l'emmener à des fêtes où des gens consommeraient de la drogue et de l'alcool. Peter Nygard a conduit N°44 dans son entreprise à Winnipeg à beaucoup de reprises et l'a payée pour du sexe oral. Par la suite, il la ramenait à l'endroit où il l'avait récupérée ». D’autres femmes allèguent avoir été violées dans le palace du magnat de la mode aux Bahamas et elles l’accusent d’avoir géré un réseau de trafic humain. Beaucoup de ces femmes étaient dans le mannequinat, Peter Nygard étant dans le domaine de la mode, il avait un beau vivier de proies potentielles à portée de ses griffes.

Complicités internes

Le dossier de plainte allègue que ces agressions ont pu se poursuivre et rester impunies pendant toutes ces années grâce à la complicité de plusieurs employés de Peter Nygard :« Jusqu'à récemment, Peter Nygard a été largement en mesure de faire taire ses victimes avec l'aide de ses sociétés et de leurs cadres supérieurs et employés, grâce à diverses tactiques, notamment l'intimidation, les menaces de représailles, les pots-de-vin, les paiements et les accords de non-divulgation forcée » lit-on. L’une des avocates au dossier, Lisa Haba, renchérit : « Nous avons des preuves corroborant le fait que chacun des [cadres supérieurs nommés] savait assurément ce qui se passait et lui ont permis, à certains égards, de continuer ».

"Soulagé" par l'arrestation de son père 

Peter Nygard a 10 enfants. L’un d’entre eux, Kai Nygard, a pris ouvertement le parti des victimes alléguées et il s’est dit soulagé par l’arrestation de son père : « Je suis absolument ravi d'apprendre qu'il va devoir faire face à un procès et passer devant la justice et pas simplement se rendre dans un endroit éloigné avec une somme d’argent » a-t-il déclaré à la CBC, sans nier à quel point il lui a été difficile d’apprendre ces révélations sur son père. « Je ne prends aucun plaisir à entreprendre ces actions contre mon propre père, cela a été absolument dévastateur pour moi de devoir passer par là. Cela me fait mal que mon propre père révèle cette autre personnalité qui est celle d’un monstre » a précisé Kai Nygard.

Deux autres fils du Peter Nygard ont aussi accusé leur père, en août dernier, d’avoir payé une prostituée pour les violer alors qu’ils étaient adolescents et puceaux. Citoyens américains, ils ont déposé leur poursuite devant le même tribunal new-yorkais qui a enregistré le recours collectif des 57 femmes. Les deux fils réclament un procès devant jury et des dommages et intérêts dont le montant n’a pas été dévoilé. Ils disent souhaiter que leurs témoignages inciteront d’autres victimes de leur père à dénoncer à leur tour les crimes dont elles auraient été victimes.

Un « monstre », comme le qualifie son fils Kay dans la presse américaine, qui pourrait donc rejoindre la liste des prédateurs sexuels de ce monde, de Jeffrey Epstein à Harvey Weinstein, qui, pendant des décennies, ont agressé des femmes en grand nombre ET en toute impunité. Peter Nygard sera-t-il extradé aux États-Unis pour y subir un procès ? Pourquoi aucune accusation n’a-t-elle encore été déposée au Canada par des victimes canadiennes ? L’homme clame son innocence et jusqu’à maintenant, aucune des allégations qui pèsent contre lui n’a été prouvée devant un tribunal. Il a fait une demande de libération conditionnelle, ses avocats alléguant le fait que son état de santé s’est détérioré depuis son emprisonnement et qu’il court des risques d’attraper la COVID 19 en prison. Son audience sur cette libération conditionnelle doit se tenir les 19 et 20 janvier 2021. Le FBI de son côté poursuit son enquête : il demande à quiconque aurait été victime de Peter Nygard de les contacter au numéro suivant :1 800-CALLFBI ou 1 800-225-5324.