Terriennes

Place Tahrir : dix ans après, que reste-t-il des espoirs des Egyptiennes ?

<p>Une artiste de 27 ans devant le pont de Kasr Al Nile, qui mène à la place Tahrir, lors du cinquième anniversaire du soulèvement de 2011, au Caire, en Égypte, le 25 janvier 2016. "<em>Le 25 janvier 2011 a marqué le début d'un mouvement irrépressible qui se ressent dans tous les domaines - comme me donner l'impulsion dont j'avais besoin pour me mettre au vélo en tant que femme, en Égypte. Nous avons développé une vision différente de l'espace public et de la rue, et il n'y aura pas de retour en arrière - peu importe les efforts qu'ils déploient</em>", déclarait-elle. </p>

Une artiste de 27 ans devant le pont de Kasr Al Nile, qui mène à la place Tahrir, lors du cinquième anniversaire du soulèvement de 2011, au Caire, en Égypte, le 25 janvier 2016. "Le 25 janvier 2011 a marqué le début d'un mouvement irrépressible qui se ressent dans tous les domaines - comme me donner l'impulsion dont j'avais besoin pour me mettre au vélo en tant que femme, en Égypte. Nous avons développé une vision différente de l'espace public et de la rue, et il n'y aura pas de retour en arrière - peu importe les efforts qu'ils déploient", déclarait-elle. 

©AP Photo/Nariman El-Mofty

Dix ans après avoir goûté au bonheur d’une parole libérée, l'Égypte doit maintenant réapprendre à se taire, en attendant le prochain épisode d'une révolution inachevée. D’ici là, féministes, artistes et athlètes travaillent à faire reculer la peur, un pas à la fois.

En janvier 2011, les Égyptiens avaient ému le monde entier en affrontant des policiers déchaînés et en réussissant l’improbable : faire tomber Hosni Moubarak, qui les avait opprimés pendant trente ans. Les révolutionnaires pleuraient de joie, croyant s’être libérés de cette peur qui les paralysait depuis trop longtemps.

Dix ans plus tard, la chape de plomb est retombée. La place Tahrir, où les Égyptiens ont découvert le pouvoir de leur voix collective le 25 janvier 2011, est maintenant occupée par des forces de l’ordre en civil. Les Égyptiens sont retournés dans un silence craintif qui fait mal à voir.

Sous Moubarak, ça pouvait être dur, mais il nous accordait des espaces pour agir ici et là. Aujourd’hui, rien n’est permis, rien.
Amal Abdel Hadi, militante pour les droits des femmes

C’est pire aujourd’hui que sous Moubarak, affirment à l’unanimité tous ceux qui ont osé nous parler, dont Amal Abdel Hadi, qui milite pour les droits des femmes depuis 35 ans. "Sous Moubarak, ça pouvait être dur, mais à un moment donné, il s’est senti assez solide pour jouer avec nous, il nous accordait des espaces pour agir ici et là. Aujourd’hui, rien n’est permis, rien."

<p>Amal Abdel Hadi, militante féministe égyptienne.</p>

Amal Abdel Hadi, militante féministe égyptienne.

©RADIO-CANADA / CARL MONDELLO

Quand on lui demande s'il est dangereux pour elle de nous parler, Amal Abdel Hadi répond d'un rire nerveux et nous demande de taire le nom de l’organisme pour lequel elle travaille. Personne ne sait ce qui est dangereux : ils peuvent arrêter n’importe qui, pour n’importe quelle raison, souligne-t-elle. Ils viennent d’incarcérer les dirigeants de l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne [le plus important organisme de défense des droits de l'homme en Égypte] sous prétexte qu’ils se sont réunis avec des ambassadeurs de pays occidentaux.

L’un de ces défenseurs des droits de la personne arrêtés en novembre est le directeur général de l’Initiative, Gasser Abdel Razek, le fils de Farida El Naccache. Nous rencontrons la féministe dans un joli petit appartement débordant de livres et de souvenirs. "Mon fils a été incarcéré pendant un mois, sans accusation. Ils l’ont maltraité et gardé au froid, durant les premiers jours", explique-t-elle. Quand madame El Naccache dit que c’est pire aujourd’hui, elle sait de quoi elle parle. Elle nous montre fièrement une photo d’elle, jeune, derrière les barreaux.

Farida a été incarcérée deux fois dans les années 1970 parce qu’elle était membre du parti communiste, illégal à l’époque. Son fils, lui, dénonce régulièrement les disparitions, la torture et les conditions de détention des prisonniers.

<p>Farida El Naccache, sénatrice.</p>

Farida El Naccache, sénatrice.

© RADIO-CANADA / CARL MONDELLO

L’Égypte du président al-Sissi compterait, selon Amnesty International, 60 000 prisonniers politiques. Et les exécutions atteignent un sommet. Quelque 57 détenus, dont quatre femmes, ont été exécutés rien qu'en octobre et novembre 2020, contre 32 exécutions pour toute l’année 2019. Et 15 des hommes exécutés en octobre étaient accusés de meurtres liés à des violences politiques. Durant les deux dernières années au pouvoir d’Hosni Moubarak, neuf détenus ont été exécutés, cinq en 2009, quatre en 2010, un seul en 2011.

Le sang neuf des féministes 

Malgré ce bilan catastrophique sur le plan des droits de la personne, les féministes égyptiennes tiennent à souligner les victoires de leur mouvement, depuis dix ans. Quand Hosni Moubarak est tombé, les cris de joie sur la place Tahrir n’ont pas fait taire ceux des nombreuses femmes agressées durant la révolution. Avant 2011, les violences contre les femmes étaient un sujet tabou en Égypte. Les viols de la place Tahrir ont imposé une prise de conscience collective.

Beaucoup de jeunes femmes sont devenues des militantes politiques ou féministes, notre mouvement a rajeuni, nous avons fait des progrès.

Amal Abdel Hadi

"Durant et après la révolution, dit Amal Abdel Hadi, beaucoup de femmes ont dénoncé publiquement les violences qu’elles subissent, y compris les viols collectifs. Des activistes, masculins, ont tenté d’étouffer ça, pour protéger la réputation de Tahrir, se rappelle-t-elle, mais ils ont fini par comprendre. Beaucoup de jeunes femmes sont devenues des militantes politiques ou féministes, notre mouvement a rajeuni, nous avons fait des progrès. Les agressions et les excisions demeurent un fléau en Égypte, mais elles sont en baisse."

Quotas d'élues

L’autre victoire des militantes, c’est l’adoption de quotas pour augmenter le nombre de femmes élues au Parlement égyptien. Il est passé de 5 % à 25 % en 10 ans. Le conseil des ministres compte désormais huit femmes, un record historique.

Les Égyptiennes vivent une période historique, affirme Hala El-Saïd, ministre de la Planification et du Développement économique. Les femmes sont plus dévouées. Les hommes vont me haïr de dire ça, mais les femmes sont meilleures en multitâche, avec les détails, elles travaillent mieux avec la diversité, elles gèrent bien les gens aux aptitudes et aux profils différents.

La ministre admet qu’il y a encore du travail à faire pour combattre la discrimination envers les femmes en Égypte, surtout dans les régions où l’éducation est déficiente, où le poids des mœurs peut encore les empêcher d’aller à l’école et de travailler.

<p>Hala El-Saïd, ministre égyptienne de la Planification et du Développement économique.</p>

Hala El-Saïd, ministre égyptienne de la Planification et du Développement économique.

© RADIO-CANADA / CARL MONDELLO

Les opposants disent que le nombre de femmes au Parlement et au Cabinet ne change rien car aucun élu, homme ou femme, n’a de réel pouvoir. Dans la dictature égyptienne, disent-ils, le pouvoir politique, militaire et économique est concentré entre les mains du président et de quelques fidèles, non élus.

Farida El Naccache avait réclamé l’adoption de ces quotas, qui impose un rattrapage nécessaire. Celle qui s’est battue toute sa vie contre tous les régimes militaires depuis Nasser vient d’accepter d’être nommée à la Chambre haute par le président al-Sissi. "Parce que mes rêves ne sont pas encore réalisés", dit la féministe de 80 ans. Elle espère faire modifier le code de la famille pour qu’il soit basé sur l’équité plutôt que sur la charia. "Nous ne sommes pas contre la charia, mais l’on voudrait faire accepter une lecture plus juste", dit Farida El Naccache. La nouvelle sénatrice ajoute que tant qu’elle vivra, elle travaillera à obtenir plus de justice sociale et plus de dignité humaine.

Faiza Haidar, changer par l’exemple

En attendant plus de liberté et de démocratie, plusieurs Égyptiennes font éclater des plafonds de verre dans leur milieu. L’ancienne capitaine de l’équipe nationale féminine de soccer, Faiza Haidar est devenue, en octobre dernier, la première femme à entraîner une équipe masculine professionnelle.

"Au début, dit Faiza, les joueurs n’acceptaient pas l’idée. L’un d’eux disait que même si je lui donnais une bonne information, il n’en voulait pas. Mais ça change. Maintenant, ils me demandent des conseils sur leur nutrition, leur sommeil, leur performance. En voyant qu’ils s’améliorent, ça les convainc que je peux les aider." Faiza dit venir d’une région où les femmes ne sortent de la maison que pour être mariées puis enterrées. La voir gagner des coupes du monde bouscule les mentalités. "Si tu réussis, dit-elle, tout le monde veut être comme toi. La maman qui s’opposait, avant, à ce que tu faisais, elle voudrait maintenant que sa fille ou même son garçon soit comme toi ! Tu renverses complètement les croyances et les traditions, tu changes la culture et la vision de la société et les gens te suivront."

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Par nos partenaires de la RTBF

En 2011, les Égyptiens avaient ouvert une brèche dans le mur de la peur. Les espoirs étaient immenses. Dix ans plus tard, les désillusions sont vertigineuses. La liberté de parole, si chèrement acquise, semble avoir disparu. Mais bien des révolutionnaires sont convaincus qu’aucune répression, aucune torture, ne pourra effacer l’héritage de la révolution. Le peuple égyptien connaît maintenant son pouvoir, le pouvoir de la rue… et la puissance d’une parole libérée.