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Placido Domingo accusé de harcèlement sexuel : le monde de l'art lyrique emporté par la vague #metoo

<p> 12 juillet 2019 : Placido Domingo donne une conférence de presse à Madrid, en Espagne, pour présenter son  spectacle <em>Giovanna d'Arco.</em></p>

 12 juillet 2019 : Placido Domingo donne une conférence de presse à Madrid, en Espagne, pour présenter son  spectacle Giovanna d'Arco.

©AP Photo/Bernat Armangue

La star de l'opéra Placido Domingo, actuel directeur de l’opéra de Los Angeles, est accusé de harcèlement sexuel par neuf artistes. Le chanteur, lui, affirme n'avoir entretenu que  des relations consensuelles. Plusieurs concerts sont annulés ; une enquête est ouverte.

La musique classique et lyrique n'est pas épargnée par les révélations sordides de harcèlement soulevées par la vague #metoo. Mais ce que dénoncent les témoignages livrés par Associated Press ce mardi 13 août 2019 fait l'effet d'une déflagration puisqu'ils mettent en cause l'une des personnalités les plus influentes dans le monde de l'opéra, et sûrement le plus connu des chanteurs lyriques. Placido Domingo, 78 ans, est aussi un chef d'orchestre de talent et dirige l'opéra de Los Angeles, aux Etats-Unis. Lauréat de plusieurs Grammy, il jouit d'un immense respect dans le petit monde de l'art lyrique. "Un charme prodigieux et une énergie inépuisable au service de son art," décrivent ses collègues musiciens.

<p>27 février 1984. Placido Domingo avec les Rockettes au Radio City Music Hall de New York, lors d'une répétition pour  le gala des stars 1984 de  Channel Thirteen.</p>

27 février 1984. Placido Domingo avec les Rockettes au Radio City Music Hall de New York, lors d'une répétition pour  le gala des stars 1984 de  Channel Thirteen.

©AP Photo/Steve Friedman

Ses accusatrices, ainsi que d'autres voix dissonnantes dans l'univers de la musique, dévoilent une face plus sombre de la star d'origine espagnole  - un secret de polichinelle dans le milieu, assure Patricia Wulff, la seule qui n'a pas tenu à rester anonyme. Pendant des dizaines d'années, Placido Domingo aurait fait pression sur ses collaboratrices afin d'obtenir des faveurs sexuelles. Il aurait fait miroiter des postes à celles qui se montreraient "coopératives" et "puni" celles qui s'étaient refusées à lui en les évinçant de ses spectacles.

Sur les huit chanteuses et une danseuse qui l'accusent, sept affirment que leur carrière a souffert de leur refus face aux avances de la star de l'opéra. Certaines n'ont plus jamais entendu parler des rôles qu'il leur avait promis. Parties travailler pour d'autres compagnies, elles n'ont plus jamais été admises à travailler avec lui. 

<p>Patricia Wulf en costume pour interpréter <em>La flûte enchantée</em> en 1998  à l'opéra de Washington (à droite)</p>

Patricia Wulf en costume pour interpréter La flûte enchantée en 1998  à l'opéra de Washington (à droite)

©AP Photo/Jacquelyn Martin
Une main glissée sous la jupe ou un baiser forcé sur les lèvres dans les loges, dans une chambre d'hôtel ou pendant un repas... Les dérapages auraient commencé à la fin des années 1980, lors des événements musicaux dirigés par Placido Domingo. D'autres femmes que les neuf accusatrices rapportent une insistance ou des propos abusifs de sa part, tandis qu'une quarantaine de témoignages de chanteurs, danseurs, musiciens, techniciens, administratifs ou professeurs de voix font état de comportements déplacés à connotation sexuelle. Fort de l'impunité dû à sa notoriété, il poursuivait les jeunes femmes de ses assiduités, affirment-ils. Dans un communiqué, Placido Domingo se défend de relations autres que consensuelles

Patricia Wulf accuse à visage découvert

Toutes les femmes ont témoigné sous couvert d'anonymat, redoutant la honte et le harcèlement, sauf la mezzo-soprano Patricia Wulff. Tous les soirs, jour après jour, se souvient-elle, il lui murmurait la même question : "Je sortais de scène par la gauche et tous les soirs, chaque fois qu'il était là, il m'attendait. Il s'approchait tout près et susurrait 'Patricia, tu dois vraiment rentrer chez toi ce soir ? C'était insupportable". 

Ses rebuffades ne le décourageaient pas, dit-elle. Alors elle se cachait, derrière un pilier ou dans sa loge, et vérifiait qu'il n'était plus dans le couloir pour sortir. C'était en 1998, Patricia Wulf avait 40 ans et chantait au Washington Opera, dont Placido Domingo fut le directeur artistique de 1996 à 2003 et directeur général de 2003 à 2011. Elle s'était fait une fête de travailler avec un homme d'une telle envergure. Le rêve tournait au cauchemar.
 
Ancienne chanteuse d'opéra, Patricia Wulf se dit "<em>soulagée de révéler enfin la vérité</em>" et de prendre les devants pour aider d'autres femmes à "t<em>rouver la force de dire 'non' aux hommes de pouvoir</em>". 
Ancienne chanteuse d'opéra, Patricia Wulf se dit "soulagée de révéler enfin la vérité" et de prendre les devants pour aider d'autres femmes à "trouver la force de dire 'non' aux hommes de pouvoir". 
©AP Photo/Jacquelyn Martin
Patricia Wulf a maintenant 61 ans et vit en Virginie, aux Etats-Unis. Des sanglots dans la voix, elle raconte son désarroi, après avoir travaillé sa voix avec acharnement pendant des années, de pouvoir enfin monter sur scène aux côtés des plus grands pour se trouver face à un obstacle qu'elle ne savait pas gérer. "Quand un homme qui a autant de pouvoir - Placido Domingo est un Dieu dans notre milieu - se colle à vous et vous dit des choses pareilles, la seule chose qui vous vienne  à l'esprit, c'est 'C'est quoi ça ?' Puis une fois que l'avez esquivé, la deuxième pensée, c'est 'Je ne viendrais pas de gâcher ma carrière, là ?'" 

C'est précisément pour cette raison, selon leurs dires, que deux des accusatrices ont cédé aux avances de Placido Domingo. L'une d'elle se souvient qu'il était parti de la chambre en lui laissant un billet de dix dollars avec ces mots "Je ne te prends pas pour une prostituée, mais je ne veux pas que tu en sois de ta poche pour payer le parking."

Sans répondre spécifiquement à chaque accusation, Placido Domingo a réagi par un communiqué : "Les affirmations de ces personnes anonymes, concernant des faits dont certains remonteraient à trente ans, sont profondément déconcertantes et, telles qu'elles sont présentées, fausses. Il ne m'en est pas moins douloureux d'apprendre que j'ai pu heurter une personne ou la mettre mal à l'aise - quel que soit le temps qui s'est écoulé depuis - malgré les meilleures intentions. Ceux et celles qui me connaissent, qui travaillent avec moi, savent que jamais je ne pourrais sciemment blesser, offusquer ou gêner qui que ce soit." 

L'orchestre  de Los Angeles va "engager un avocat pour enquêter sur les inquiétantes allégations" contre son prestigieux directeur ; l'orchestre de Philadelphie annule le récital de Placido Domingo prévu pour son prochain gala d'ouverture et l'opéra de San Francisco, où le chanteur était attendu début octobre, a fait de même.

Le Met de New York, où Placido Domingo devait se produire en septembre, préfère, lui, attendre les résultats de l'enquête de Los Angeles avant de "prendre des décisions définitives sur le futur de Placido Domingo au Met". Le grand opéra new-yorkais a lui-même été ébranlé par des accusations d'agressions sexuelles contre son directeur musical, James Levine, d'abord suspendu puis licencié après enquête interne en mars 2018, après plus de quarante ans de carrière.

Pour sa part, Helga Rabl-Stadler, directrice du festival de Salzburg, en Autriche, où Placido Domingo doit se produire les 25 et 31 août, n'envisage pas d'annulation : "Je connais Placido Domingo depuis plus de vingt-cinq ans... J'ai toujours été impressionnée par la manière dont il traitait les employés du festival et je trouverais objectivement injuste et irresponsable, sur le plan humain, de rendre des jugements définitifs dès maintenant".

Les allégations contre la star de l'opéra viennent s'ajouter aux accusations de harcèlement ou d'agression sexuelle émises contre de nombreuses stars du monde du spectacle depuis le début du mouvement #MeToo, né dans la foulée des accusations contre le producteur Harvey Weinstein apparues en octobre 2017. En admettant que "les normes et les règles implicites qui, naguère, régissaient les rapports entre les hommes et les femmes étaient très différentes de celles qui prévalent aujourd'hui", Placido Domingo lui-même laisse planer le doute sur ses comportements.