Terriennes

Pour Noël, offrez un poupon à un garçon !

Quelques photos postés sur les réseaux sociaux sous le mot-dièse #UnPouponPourUnGarçon
Quelques photos postés sur les réseaux sociaux sous le mot-dièse #UnPouponPourUnGarçon

Parce que les injonctions de genre commencent au berceau, le magazine Tchika a lancé l'opération #UnPouponPourUnGarçon. Offrez une poupée à un petit garçon pour Noël et dites-le sur les réseaux sociaux. Elisabeth Roman, rédactrice en chef de Tchika, et la sociologue Sophie Odena expliquent pourquoi, lorsqu'il s'agit de déconstruire les stéréotypes, tout compte.

Ce 24 décembre 2019 prend fin l'opération #UnPouponPourUnGarçon, lancée par Tchika pour casser les stéréotypes de genre imposés à travers les jouets : dès le plus jeune âge, les garçons sont incités à être forts et bruyants, et les filles douces et attentives. Alors ce magazine déministe destinée aux enfants de 7 à 12 ans a invité les adultes à acheter un poupon à un petit garçon de leur entourage pour Noël et à en poster une photo sur les réseaux sociaux  (Facebook@tchika_mag sur Instagram et sur twitter - en expliquant à qui il est destiné et pourquoi. 

En matière de jeux et jouets, les clichés restent très présents. Il y a les jouets pour filles et les jouets pour garçons, le rose et le bleu, puisque d'un point de vue de marketing, c'est encore le reflet de la société et donc ce qui fait vendre... aux adultes. Car les petits enfants, eux, obéissent encore davantage à leurs envies naturelles qu'aux injonctions sociales : "Dans la journée, à la crèche, quand les parents ne sont pas là, les garçons jouent avec des tutus ou des poupons, témoigne la sociologue Sophie Odena, spécialiste des facteurs de reproduction sociale et sexuée. C'est le seul moment où ils le peuvent. Mais s'ils n'essaient pas, comment sauraient-ils s'ils aiment avoir une jupe tourner autour d'eux ?"

Le danseur Adam Cooper dans le film britannique <em>Billy Elliot,</em> 2000.
Le danseur Adam Cooper dans le film britannique Billy Elliot, 2000.

Le personnel des crèches, pourtant, n'ose pas en parler aux parents et évite de prendre des photos de ces moments-là, de crainte de réactions qui sont parfois compliquées. "Ce faisant, le personnel reproduit le schéma, explique Sophe Odena. Il n'a pas conscience de ce qu'il génère à long terme. C'est aussi parce qu'il n'est pas formé à la question du genre."

Empouvoirer les garçons à la douceur

Bercer, habiller, promener ou coiffer un poupon, lui parler et s'en occuper apporte des compétences socio-émotionnelles et un imaginaire dont un garçon aussi peut bénéficier. Déjà, c'est un peu le préparer à être un papa actif, un rôle qu'il sera probablement appelé à jouer tôt ou tard. Un rôle qui, de plus, colle à l'évolution de la société et à la multiplication des familles monoparentales avec garde alternée en cas de séparation. 

Le problème des hommes, c’est qu’on leur fait des injonctions qui les mènent à retenir leurs émotions. La seule qui est autorisée à sortir, c’est la colère.
Elisabeth Roman, rédactrice en chef du magazine Tchika

Donner un poupon à bercer et câliner à un garçon, c'est aussi l'encourager à exprimer sa gentillesse et son empathie, ce qui n'est pas le cas des jouets qui lui sont habituellement destinés. Un poupon est aussi un confident rassurant pour accompagner l'enfant quand il grandit et lui permettre de canaliser ses émotions. "Le problème des hommes, c’est qu’on leur fait des injonctions qui les mènent à retenir leurs émotions. La seule qui est autorisée à sortir, c’est la colère. Je pense que les garçons ont autant envie que les filles d’exprimer de la douceur et des actes de tendresse", confirme Elisabeth Roman, rédactrice en chef du magazine Tchika.

Le genre, construction sociale du sexe

Les jouets proposés aux filles reflètent les clichés de douceur et de séduction, ainsi que les injonctions à s’occuper de son intérieur ou des autres. Les garçons, eux, sont poussés à l'indépendance et au pouvoir. Ces rôles se reflètent dans la société, avec les femmes destinées à l’intérieur et les hommes à l’extérieur.

Désigner ainsi les rôles et les comportements n'a rien de naturel.

Sophie Odena, sociologue

Pour Sophie Odena, spécialiste des facteurs de reproduction sociale et sexuée dans la petite enfance, cette construction des genres est avant tout sociale : "Désigner ainsi les rôles et les comportements n'a rien de naturel. Le sexe de naissance va destiner le garçon à rentrer dans un rôle d'enfant turbulent, qui court, qui saute et joue au superhéros, tandis que la fille, se verra valorisée pour son apparence avec un déguisement de princesse ou assignée à un univers plutôt domestique à travers des jouets d'imitation, comme les dinettes et les poupées. Très vite, les enfants collent aux stéréotypes, ne serait-ce qu'à cause du regard de leurs camarades. Or ces stéréotypes de genre sont générateurs d'inégalités et c'est cela qui est dramatique."

Des jouets plus complexes pour les garçons

Pour la sociologue, ce n'est pas un hasard si l'on retrouve les femmes surreprésentées dans des secteurs comme les soins ou les services à la personne. De plus, les femmes ne sont représentées que dans un petit nombre de secteurs de l'économie par rapport aux hommes qui, eux, sont présents partout. "A travers des jouets comme les jeux de construction, les garçons ont plus d'assurance dans certains domaines, comme les sciences et les maths, et on les retrouve davantage dans les secteurs techniques, explique Sophie Odena. Bien sûr, il existe aujourd'hui aussi des Legos pour filles, par exemple, mais ils invitent davantage à des jeux de rôles d'imitation qu'à de la construction élaborée, comme les Legos pour garçons." De fait, les Legos les plus complexes, et par conséquent les plus chers (plus de 100 euros), qui sont proposés sur le site du fabricant dans la tranche d'âge 9 à 11 ans, sont exclusivement destinés aux garçons. Pour les 6-8 ans, les Legos filles restent rares.
Lego pour 6 à 8 ans : le modèle pour garçons est vendu 69,99 €, celui pour fille 84,99 €.
Lego pour 6 à 8 ans : le modèle pour garçons est vendu 69,99 €, celui pour fille 84,99 €.

Une différenciation plus accentuée et plus précoce

Des stéréotypes que la société d'abondance et l'extinction des mouvements de libération des femmes des années 1960 n'ont fait que renforcer, explique Elisabth Roman : "Je viens de la génération 1970 qui, bien sûr, a connu les petites voitures et les poupées, mais il n’y avait pas ce 'Vous cherchez un jouet ? C’est pour une fille ou un garçon ?' Non, les filles jouaient avec le vélo de leur frère, on donnait un vélo de fille à un garçon et un vélo de garçon à une fille. Il n’y avait pas de couleur prédominante. Les filles pouvaient jouer au garage avec leur frère etc. C'est dans les années 1980/90 que les jouets genrés ont explosé."
En grandissant, le petit garçon du XXIe siècle ne peut-il donc plus passer son vélo bleu à sa petite soeur, qui en voudra un rose ? La sociologue Sophie Odena confirme que la différenciation des jouets entre filles et garçons est de plus en plus précoce et accentuée : "Avant, il n'y avait pas vraiment de différenciation avant deux ans. Aujourd'hui, dans les magasins de puériculture, les mobiles sont roses pour les filles et gris pour les garçons." 

Féministes au berceau

Parallèlement, les filles n'attendent pas la fin de l’adolescence pour se découvrir féministes, explique Elisabeth Roman : "Maintenant, je vois des petites filles qui sont féministes. Elles s'engagent dans des combats militants à un âge où l'on n'imagine pas que ça commence. Elles sont intelligentes et elles comprennent les enjeux. Elles se révoltent contre les garçons qui jouent au foot dans la cour et prennent toute la place." 
Aussi certains magasins et supermarchés commencent à jouer le jeu et à faire des efforts pour ne plus marquer la différence entre le rayon fille et le rayon garçon. Cette année, les fabricants de jouets ont même signé une charte dans ce sens.