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Pour ou contre la burqa en Suisse : une initiative très identitaire, selon la sociologue Mallory Schneuwly Purdie

Les électeurs-trices suisses sont appellées à se prononcer dimanche 7 mars sur l'initiative "Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage" en Suisse.
Les électeurs-trices suisses sont appellées à se prononcer dimanche 7 mars sur l'initiative "Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage" en Suisse.
©capture d'écran/RTS
Les électeurs-trices suisses sont appellées à se prononcer dimanche 7 mars sur l'initiative "Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage" en Suisse.
Campagne d'affichage lors de la votation sur l'interdiction des minarets en Suisse, acceptée en 2010 par 57,5% des votant-e-s.

Pour ou contre le droit de se dissimuler le visage ? Cette nouvelle initiative suisse sera soumise au vote le 7 mars prochain. Dans le débat public, elle s'est vite résumée en une question : pour ou contre la burqa ? En Suisse, le port du voile intégral reste très marginal - les femmes ne seraient que quelques dizaines à le porter. Un choix volontaire, selon la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie. Entretien.

Faut-il interdire le port de la burqa en Suisse ? L'initiative populaire fédérale de l’UDC "Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage" dans l’espace public vise, outre le voile intégral, ou niqab, les cagoules des hooligans ou des casseurs. Symbole d’oppression pour les uns, signe religieux pour les autres : le débat sur le voile intégral n’est pas nouveau. Certains cantons, à l’instar du Tessin et de Saint-Gall, disposent déjà de lois interdisant de se couvrir le visage dans l’espace public, votées respectivement en 2013 et 2018. Zurich, Soleure, Schwytz, Bâle-Ville et Glaris ont, en revanche, refusé d’introduire une telle mesure.

Ce texte émane du comité d’Egerkingen, proche de l’UDC, et qui était aussi à l’origine de l’initiative contre les minarets acceptée en 2010 par 57,5% des votants.

Le voile intégral, très marginal en Suisse

Pourquoi vouloir légiférer sur la burqa, un type de voile qui reste très marginal dans le paysage suisse ? "Ce n’est pas une question de nombre, mais de principe", campe Jean-Luc Addor (UDC-VS), membre du comité constitué de représentants de la droite, pour qui le voile est "l’élément ostentatoire du refus de s’intégrer". En ces temps de coronavirus, la question du masque, qui lui aussi couvre partiellement le visage, va-t-elle faire bouger les lignes ? "Porter un masque pour des raisons purement sanitaires n’a rien à voir avec un signe religieux, nous n’allons pas laisser le débat dériver sur ce terrain-là."

A gauche, les fronts sont partagés. Si elle n’éprouve "aucune sympathie pour la burqa", l'élue verte Léonore Porchet combat néanmoins l’initiative de l’UDC, "qui entend dicter aux femmes comment s’habiller", considérant qu’il n’y a pas de problème de burqa en Suisse. "Imposer un contrôle étatique sur le vêtement des femmes n’est pas une solution face aux violences de genre, d’autant plus que la proposition vient d’un parti ultraconservateur qui ne s’embarrasse en général pas des droits des femmes", tacle la conseillère nationale. N’y a-t-il pas une contradiction, pour une femme de gauche, féministe, à ne pas vouloir interdire le voile intégral ? "Il s’agit avant tout d’une question de liberté, estime Léonore Porchet. Dans les cas où le port de la burqa est volontaire, nous n’avons pas à nous en mêler. Lorsqu’il y a une contrainte avérée, en revanche, c’est le mari qu’il faut punir. Le Code pénal le permet déjà."

"Il faut choisir entre des mesures féministes efficaces et le populisme"estime de son côté la socialiste Ada Marra. Dans un contexte où il n’y a pas de burqa en Suisse, le parti conservateur entérine selon elle une stigmatisation volontaire des musulmans en prétendant défendre la femme. "Interdire la burqa ne contribuera à émanciper aucune femme en Suisse." 

La dérive identitaire

L’islam et les femmes sont donc au cœur de ce débat qui dépasse les clivages politiques habituels. Les Suisses voteront le 7 mars prochain. 

Interview de Mallory Schneuwly Purdie, maître-assistante et chargée de cours au Centre suisse islam et société de l’Université de Fribourg.
 

C’est une initiative très identitaire et différents bords politiques se la réapproprient.
Mallory Schneuwly Purdie
Mallory Schneuwly Purdie, sociologue des religions au Centre suisse Islam et société à l'université de Fribourg. 
Mallory Schneuwly Purdie, sociologue des religions au Centre suisse Islam et société à l'université de Fribourg. 
©DR

Le premier sondage de Tamedia indique que cette initiative dite anti-burqa serait acceptée par plus de 63% des votants, un tel résultat vous surprend-il ?

Mallory Schneuwly Purdie :
 Non. Pas du tout. Cela sera un raz-de-marée en sa faveur. C’est une initiative très identitaire et différents bords politiques se la réapproprient : l’UDC contre l’immigration, contre l’islam, contre l’islamisation de la Suisse ; la gauche laïque contre le retour de signes religieux dans l’espace public, et les féministes qui entendent continuer leur lutte pour l’émancipation de la femme. Tous ces éléments sont des marqueurs identitaires que l’on retrouve dans cette initiative, ils sont légitimes, mais le voile intégral est une fausse cible.

Vous considérez que cette initiative se fourvoie, pourquoi ?

Elle témoigne d’une non-connaissance de la question du voile intégral. En Afghanistan, dans certaines régions pakistanaises ou au Moyen-Orient, le voile intégral est une coutume vestimentaire. Il est évident que ce voile peut être vécu comme une contrainte, comme un emprisonnement, comme une prison mobile… Des termes repris par les féministes opposées à la burqa.

Mais en Occident, en Suisse, en France ou en Belgique, la situation est totalement différente. La plupart des femmes qui portent ce voile intégral sont des occidentales converties ou alors des filles issues de familles musulmanes, qui n’ont pas eu d’éducation religieuse et qui, à un moment donné, ont choisi, parfois contre l’avis de leurs parents, de retourner à l’islam. Si on ne fait pas cette différenciation, on passe à côté des motivations qui amènent, chez nous, des femmes à porter le voile intégral.

Dans son livre Derrière le niqab, la sociologue française Agnès De Féo montre que, depuis l’interdiction du voile intégral en France, il y a eu une augmentation significative du nombre de femmes qui le portent. A partir du moment où le voile est devenu un objet politique, un objet interdit, il a gagné en pouvoir oppositionnel par rapport à ce que ces femmes dénoncent.

Si cette initiative passe, vous pensez donc que le nombre de femmes qui portent la burqa ou le niqab en Suisse augmentera ?

Cela a été le cas en France. A voir si le phénomène sera identique en Suisse où le salafisme gagne aujourd’hui en popularité.

Les femmes qui portent la burqa en Suisse le font donc de manière volontaire ?

Dans une étude récente, mon collègue Andreas Tunger-Zanetti estime qu’entre 20 et 30 femmes portent le voile intégral en Suisse. Il faut faire attention à ce dont on parle. La burqa, c’est un vêtement intégral bleu, lourd, avec une grille devant les yeux et qui est porté traditionnellement par les Pachtounes qui vivent en Afghanistan et dans quelques régions du Pakistan. Quant au niqab et au sitar, ce sont des vêtements noirs avec voile intégral. Le niqab laisse paraître les yeux, tandis que, pour le sitar, s’ajoute un voile plus fin qui recouvre l’entier du visage, y compris les yeux.

Il ne faut pas voir uniquement le port du voile intégral comme un refus de la société occidentale. C’est important de faire la distinction. La burqa est un voile ethnique, on ne le voit jamais en Suisse. Les femmes que j’ai rencontrées ici qui portaient le niqab ou le sitar gravitaient toutes autour du Conseil central islamique suisse.

Et donc, pour revenir à la question, ces personnes le font de façon volontaire?

Oui. La majorité d’entre elles le font clairement de manière volontaire. Les motivations sont diverses, mais il faut vraiment lire le port de ce vêtement dans le contexte actuel très identitaire. Tout le monde essaie de manifester, performer ses identités dans l’espace public de diverses façons. Il ne faut pas voir uniquement le port du voile intégral comme un refus de la société occidentale.

Le port du voile intégral est donc un signal très fort à la communauté musulmane elle-même. Et on l’oublie complètement lorsque l’on parle du voile intégral en Europe.
Mallory Schneuwly Purdie

Dans certains milieux salafistes, l’Occident est perçu comme déviant, corrompu, trop axé sur le sexe ou la chair, c’est alors un choix conscient de se couvrir pour privilégier l’être sur le paraître. L’enveloppe physique disparaît au profit de la piété.

Mais à l’intérieur même des communautés musulmanes, c’est aussi un signe d’opposition. En décidant de se voiler intégralement, ces femmes montrent aux musulmanes qui ne se voilent pas ou portent un hijab, que leur piété est plus pure ; qu’elles, elles respectent vraiment les commandements de Dieu ; qu’elles préparent leur vie future au paradis en se couvrant, en se brimant ici, dans cette vie terrestre, pour atteindre le paradis où elles auront les fleurs de miel. Elles envoient aussi un signe aux hommes musulmans : "Moi, j’ai cette piété-là, je veux un homme qui ait une piété à la hauteur de la mienne, donc je ne suis pas accessible à n’importe quel homme." Le port du voile intégral est donc un signal très fort à la communauté musulmane elle-même. Et on l’oublie complètement lorsque l’on parle du voile intégral en Europe.

Votre analyse est en contradiction avec celle des féministes, dont une partie sont clairement opposées à ce voile. Vous comprenez leur position ?

Oui, je la comprends. Dans une perspective occidentale du féminisme, c’est un retour en arrière de plus de cent ans. La libération de la femme, du corps de la femme s’est faite en s’émancipant de l’homme, mais aussi de l’Eglise. Le christianisme dictait toutes les normes, y compris vestimentaires. Et donc pour ces féministes, voir une femme couvrir son corps pour des raisons religieuses est un retour en arrière. Encore une fois, pour celles qui habitent ici, il y a une mauvaise compréhension de leurs trajectoires.

Par contre, les féministes sont dans le juste pour les femmes qui vivent sous les burqas ou des niqabs en Afghanistan ou dans les pays du Golfe. Elles-mêmes parlent de prisons et aimeraient ne plus les porter. Le combat pour essayer de libérer d’autres femmes, je le défends, mais en même temps ce n’est pas le même combat que pour les femmes dont on parle dans le contexte de la votation. Elles sont résolument occidentales et inscrivent leur piété dans des formes fondamentalistes.

Mais si l’initiative était acceptée, cela serait un signal clair pour les femmes obligées de porter le voile intégral dans leur pays.

Vous surestimez la perception du message. L’interprétation sera : les musulmans sont encore discriminés en Suisse et non : les Suisses sont au côté des femmes musulmanes qui luttent pour leur libération.

J’aimerais que toutes les jeunes filles voilées puissent continuer à aller à l’école. Si on les exclut de l’école, on les enferme dans une vision du monde.
Mallory Schneuwly Purdie

Le vrai débat n’aurait-il pas dû porter sur le voile, par exemple : les jeunes filles peuvent-elles se rendre à l’école voilées ?

J’espère vraiment éviter que l’on en débatte, parce que j’aimerais que toutes les jeunes filles voilées puissent continuer à aller à l’école. Si on les exclut de l’école, on les enferme dans une vision du monde, tandis que si elles vont à l’école voilée, elles suivront des cours de philosophie, de sciences. Elles seront avec 25 autres élèves qui ne pensent pas comme elles.

Si on les force à enlever le voile, il y a le risque que les parents les sortent de l’école et elles n’auront même plus l’opportunité de développer des outils critiques qui leur permettraient de façonner leur propre position sur le voile.

Je tiens aussi à souligner qu’aujourd’hui ce n’est pas un retour au voile auquel on assiste. C’est un nouveau voile. Un voile urbain, un voile jeune qui est youtubé. C’est aussi un accessoire de leur féminité et de leur islamité. Ce n’est pas le voile traditionnel, même s’il existe encore.

Le voile est moderne, mais la signification n’est-elle pas la même ?

La signification va être plurielle. Pour certaines, c’est un signe de spiritualité, pour d’autres un commandement de Dieu auquel elles répondent, pour d’autres encore, une contrainte familiale. Pour quelques-unes, c’est carrément un signe féministe : "Je décide de me réapproprier mon corps, je laisse entrevoir ce que je veux."

C’est donc une bonne chose que le voile ne soit pas un débat en Suisse...

Oui. Mais si on rencontre une jeune fille qui est forcée par un père, un frère ou un mari à porter le voile, qu’il soit intégral ou non, il est important que l’on ait les outils légaux pour défendre ces femmes. Il est essentiel pour moi que l’on puisse autant défendre celles qui veulent le porter que celles qui ne veulent pas le porter.