Terriennes

"Pour Sama" de Waad al-Kateab : une femme au cœur de la guerre en Syrie

De 2011 à 2016, Waad al-Kateab a filmé la guerre en Syrie, et le siège d'Alep. Son documentaire s’adresse à Sama, sa petite fille, aujourd’hui âgée de trois ans.
De 2011 à 2016, Waad al-Kateab a filmé la guerre en Syrie, et le siège d'Alep. Son documentaire s’adresse à Sama, sa petite fille, aujourd’hui âgée de trois ans.
©ProductionsKMBO

Dans Pour Sama, Waad al-Kateab filme cinq années de vie à Alep, des premières manifestations aux derniers mois de siège, mais aussi son histoire à elle, d'amour et de résistance. Elle livre un documentaire exceptionnel, primé à Cannes, dont on ressort bouleversé, assommé. Terriennes l'a rencontrée lors de son passage à Paris.

Dans l’entrée du lobby de l’hôtel Marriott à République à Paris, Waad al-Kateab enchaîne les interviews depuis le matin avec les journalistes, veste noire élégante, petit bout de femme posée sur un canapé beige design. Cela fait déjà plusieurs mois qu’elle parcourt les quatre coins du globe pour présenter Pour Sama, son documentaire choc sur la survie des Syriens d’Alep. Malgré la fatigue, les cernes à peine dissimulés, elle ne montre aucune lassitude, et ses beaux yeux verts ont gardé une détermination intacte, une rage froide. L’insoumise de 28 ans veut témoigner, expliquer, dénoncer, coûte que coûte.

De 2011 à 2016, elle a filmé les débuts des manifestations à la faculté d’Alep, la vie dans les zones libérées, les ravages des bombardements russes déchiquetant les corps des enfants, et l’impitoyable siège des quartiers rebelles par l’armée syrienne. Son documentaire s’adresse à Sama, sa petite fille, aujourd’hui âgée de trois ans.
 

Filmer contre le déni

Waad a le journalisme dans le sang dès l’âge de 15 ans. Avec ses parents, elle est abreuvée de nouvelles des chaînes satellitaires, Al Jazeera, la BBC. "On ne regardait jamais la télévision gouvernementale, qui ne racontait que des mensonges. Les services de sécurité avaient même leur mot à dire sur la météo : quand elle prévoyait du beau temps, on savait qu’il ferait mauvais", plaisante Waad. Encore ado, elle rêve de faire des reportages sur la Palestine, de trimbaler une caméra à travers le monde pour dénoncer les injustices. Trop risqué, jugent ses parents. "Ils m’ont dit : fais d’autres études, et plus tard, tu pourras faire du journalisme, mais sûrement pas en Syrie. Ils étaient inquiets".

Filmer, c’était la seule façon de montrer que les manifestations existaient vraiment. Nous ne voulions plus nous taire.
Waad al-Kateab

C’est donc résignée que Waad entame des études de marketing au campus universitaire d’Alep. Mais comme elle est têtue, elle prend quand même des cours d’allemand dans l’optique de devenir reporter à Berlin. Quelques mois après son entrée à la fac, des manifestations éclair éclatent à l’université, au printemps 2011. La tranquille Alep met plus de temps que d’autres villes syriennes à embrasser la cause révolutionnaire. Pourtant, les étudiants se mobilisent rapidement en soutien à Deraa, où la contestation a germé. Le cousin de Waad a filmé la première protestation à la fac de littérature. Ils ne sont alors qu’une quinzaine. Waad s’agace. "Pourquoi tu ne m’as pas dit qu’il y avait une manif ?"

Elle ne manque en revanche pas la seconde en avril 2011, devant l’imposant bâtiment de la Librairie centrale, puis toutes celles qui suivront. Comme de nombreux étudiants, elle commence à filmer les protestations avec un rudimentaire téléphone Nokia. "Nous n’avions pas des Samsung élaborés comme aujourd’hui !, sourit Waad en désignant son smartphone. La télévision officielle ressassait qu’il ne s’était rien passé. Filmer, c’était la seule façon de montrer que les manifestations existaient vraiment. Nous ne voulions plus nous taire". Un ami lui fournit plus tard une caméra Sony.

Waad al-Kateab, caméra au poing.
Waad al-Kateab, caméra au poing.
©Waad al-Kateab

"Chaque jour pouvait être le dernier"

Début 2012, Alep se réveille, et les grandes manifestations deviennent quotidiennes. Waad reçoit une petite formation en journalisme et réalise son premier petit documentaire pour la chaîne d’opposition syrienne Orient News. En mai, les étudiants hissent le drapeau de la révolution sur le bâtiment de l’Université.
Puis tout s’accélère : fin juillet, les soldats de l’Armée syrienne libre (ASL) prennent des villages autour de la capitale économique de la Syrie, et les quartiers populaires d’Alep-Est. A l’époque, la jeune femme vit à l’Ouest, plus bourgeoise. C’est là que se concentrent les bureaux de la police et des services de renseignement.

Trois mois après les conquêtes de l’ASL, elle décide de rejoindre les quartiers libérés pour goûter à la liberté. Elle croit au rêve d’une Syrie débarrassée de Bachar al-Assad. Des comités de coordination locaux fleurissent pour gérer le mouvement révolutionnaire.

La journaliste en herbe a rencontré lors des manifestations un jeune médecin, étudiant comme elle. Il s’est rendu aussitôt à Alep est pour venir en aide aux blessés des combats, organiser du ravitaillement médical. Avec plusieurs autres confrères, il décide dès l’hiver 2012 de réhabiliter un ancien hôpital privé : l’hôpital Al Quds. Comme il n’a pas pu achever sa spécialisation, il dirige le service des urgences, met en place un service pédiatrique. Il se fait appeller Hamza Al Khatib, du nom d'un adolescent de 13 ans torturé à mort dans une prison syrienne, à Deraa. Sa femme veut quitter Alep, il refuse, et le couple se sépare. Au fil des mois, le médecin à l’éternel sourire se rapproche de plus en plus de Waad.

Waad al-Kateab et son mari Hamza Al Khatib, un nom rendant hommage à un adolescent de 13 ans torturé à mort dans une prison syrienne à Deraa.
Waad al-Kateab et son mari Hamza Al Khatib, un nom rendant hommage à un adolescent de 13 ans torturé à mort dans une prison syrienne à Deraa.
©Waad al-Kateab

Elle crapahute chaque jour dans les quartiers rebelles d’Alep, et filme tout : manifestations, combats, bombardements, révolutionnaires qui taguent les murs. Elle filme aussi bien l’horreur - les corps d’une centaine de détenus flottant dans la rivière Qoueyq qui traverse Alep - que des scènes banales et joyeuses du quotidien. Elle enregistre aussi sa vie de famille, et celle de ses amis Salam et Afraa. "Je m’obstinais à filmer chaque détail, se souvient Waad. Le régime clamait que nous étions des terroristes, alors qu’il bombardait principalement des civils. Je voulais absolument que l’histoire de notre révolution puisse être racontée. J’avais l’impression que chaque jour pouvait être le dernier, et filmer me donnait du courage, le sentiment que notre vie allait durer pour toujours". En parallèle, la militante s’engage aussi discrètement en politique, devenant l’une des dix déléguées à l’assemblée démocratique qui élit le conseil municipal d’Alep.

Un regard de femme dans la guerre

Entre temps, Waad et Hamza sont devenus plus que des amis, et se sont installés dans le quartier résidentiel d’Al Mashad. A la fin 2013, les barils d’explosifs largués par l’aviation syrienne pleuvent sur des immeubles entiers. Ils décident de déménager au sein de l’hôpital Al Quds, où un flot de blessés arrive en continu. Waad file parfois un coup de main à l’hôpital, tout en continuant à capturer des images dans des quartiers d’Alep-Est, rebelles et conservateurs.

Ils n’étaient pas contents de voir une femme avec une caméra dans la rue. (...) Avec le temps, les choses se sont arrangées.

"J’ai été menacée plusieurs fois, et des hommes sont venus à l’hôpital demander pourquoi je filmais. Ils n’étaient pas contents de voir une femme avec une caméra dans la rue. Mais ils m’ont aussi souvent vue avec l’équipe médicale, et ils ont compris que je ne voulais pas leur nuire. Avec le temps, les choses se sont arrangées". En tant que femme, elle peut aussi pénétrer dans l’intimité des familles, et capter des moments qu’on voit rarement dans des documentaires de guerre. "Elles me livraient leurs sentiments, leurs peurs, leurs envies. Elles me faisaient confiance, alors qu’elles n’auraient pas raconté par exemple leur grossesse à un homme. C’est comme dans notre relation avec Hamza, lui préférait cacher ce qu’il ressentait, alors que j’avais besoin de parler de tout". 

La jeune journaliste et le médecin respecté dans tout Alep se marient fin 2014. Lui en costume cravate, elle en robe blanche et bouquet assorti, dans un décor de ballons rouges, et sous une pluie de paillettes. La joie illumine leurs visages. "Hamza a beaucoup encouragé sa femme à filmer. Ce n’était pas seulement son mari, mais son bras droit. Si elle avait des soucis, il débloquait la situation grâce à ses multiples contacts", raconte le Dr Hatem, ancien directeur de l’hôpital pour enfants d’Alep-Est, qui a rejoint en 2016 Hamza comme pédiatre à l’hôpital Al Quds.

Je lui disais : Waad, ta caméra compte plus que ton enfant ? Elle me répondait qu’il fallait montrer au monde ce qui arrivait aux enfants, qu’elle n’avait pas le choix.
Dr Hatem, ami de Waad al-Kateab

Le 1er janvier naît la petite Sama. "Avoir un enfant nous a donné encore plus envie de nous accrocher à nos racines, de ne jamais quitter Alep. De nous battre pour notre cause", raconte la maman. L’arrivée de Sama n’a pas entamé sa détermination. "Dès qu’une bombe baril faisait des morts, elle attrapait aussitôt sa caméra, et laissait Sama à l’équipe médicale. Je lui disais : Waad, ta caméra compte plus que ton enfant ? Elle me répondait qu’il fallait montrer au monde ce qui arrivait aux enfants, qu’elle n’avait pas le choix", se souvient le Dr Hatem. En 2016, il s’est installé au 2ème étage de l’hôpital Al Quds, dans une chambre mitoyenne de celle du trio.

Depuis septembre 2015, l’aviation russe pilonne sans relâche les quartiers rebelles. Waad voit arriver à la chaîne aux urgences des corps en sang de gamins sans vie, le corps recouvert de poussière grise, noirâtre. Elle filme tout, jusqu’à la nausée. "Parfois, j’étais tellement écœurée que je voulais éteindre ma caméra. Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais pas m’arrêter". Une maman qui vient de perdre son enfant lui hurle de désespoir : "Ne t’arrête pas de filmer ! Filme je te dis !" Dans une série de reportages intitulée Inside Aleppo pour la chaîne britannique Channel 4, la réalisatrice raconte l’horreur quotidienne à l’hôpital Al Quds.

"Partir était pire que mourir"

Le couple s’accorde chaque mois une respiration de quelques jours pour rendre visite aux parents de Hamza, à la frontière turque. Quand l’hôpital Al Quds est frappé au coeur par une bombe baril le 27 avril 2016, ils viennent de partir à Gaziantep voir le père de Hamza, malade. Bilan de l’attaque : 55 morts et plus de 80 blessés. L’hôpital est déplacé dans un autre immeuble 500 mètres plus loin. C’est à peu près la période où débute le siège d’Alep-est.

Nous ne pouvions pas laisser seuls les habitants d’Alep. C’était plus dur de vivre le siège de l’extérieur que de l’intérieur.

"Je leur ai suggéré plusieurs fois de placer Sama en sécurité, qui était angoissée, ne régissait pas comme une enfant normale, mais l’un comme l’autre étaient tellement convaincus par leur combat, qu’ils ne songeaient pas une minute à partir", raconte le Dr Hatem, qui était aussi le pédiatre de Sama. Lorsque le siège est levé une première fois, le couple emprunte la route du Castello pour se rendre en Turquie. Mais apprenant que le siège a repris, ils font le pari fou de revenir dans le quartier assiégé de Sukkari, où se situe l’hôpital. "Nous ne pouvions pas laisser seuls les habitants d’Alep. C’était plus dur de vivre le siège de l’extérieur que de l’intérieur". Ils sont accueillis avec cris de joie et accolades. "Les dernières semaines, il ne restait presque plus rien à manger. Sama pleurait parce qu’elle voulait manger des bananes. Waad s’angoissait parce qu’il n’y avait plus de lait pour sa fille", se remémore le Dr Hatem, qui a depuis fondé l’hôpital de l’espoir en Syrie dans la ville de Jarablous.

©Waad al-Kateab

En décembre, des négociations sous l’égide de l’ONU aboutissent à l’évacuation des derniers habitants d’Alep-Est. Cette fois, Waad et Hamza ne sont plus maîtres de leur destin. Ils seront restés dans le dernier des neufs hôpitaux aleppins en activité jusqu’au bout. Dans des scènes de drone à couper le souffle, Waad, capte les ruines encore fumantes d’Alep, le départ de leur ville tant aimée. Le 21 décembre, dans un froid glacial, le couple fait partie du dernier convoi à quitter Alep. Waad est enceinte de cinq mois. "Partir était pire que mourir". Elle camoufle 12 disques durs et 300 précieuses heures de rushs, mais est surtout tétanisée à l’idée qu’Hamza soit arrêté aux check-points contrôlés par le régime. Car son visage est connu. Finalement, la petite famille passe sans encombre, et rejoint une semaine plus tard la Turquie.
 

©ProductionsBMKO

En 2018, le couple obtient l’asile politique en Angleterre, et s’installe à l’est de Londres, où Sama a désormais une petite sœur, Taima. La journaliste a mis deux ans pour monter son documentaire avec le réalisateur britannique Edward Watts, auteur notamment d’Escape from Isis, qui révèle le sort de 4 millions de femmes vivant sous le contrôle de l’Etat islamique. Waad al-Kateab espère que son film fera figure d’électrochoc, alors qu’à Idlib, une des dernières régions échappant au régime, les hôpitaux sont des cibles quotidiennes. Et que son témoignage servira de preuve en cas de futur procès, "pour que Bachar et son régime rendent des comptes".

La jeune femme de 28 ans s’est même rendue à l’ONU pour témoigner. Mais certains jours, elle se sent impuissante. Même si elle s’est fait des amis à Londres, vivre réfugiée à l’étranger reste "plus difficile" que de sentir utile à Alep, où elle côtoyait pourtant la mort. "Raconter le cœur battant de notre révolution me donnait une raison de vivre". Waad échange toujours de nombreux messages sur la messagerie Whatsapp avec ses amis syriens. Son pays ne quitte jamais son esprit. "Alep est mon seul et unique chez moi. Je continue chaque jour à vivre dans l’espoir d’y retourner".