Terriennes

#Poureux : femmes en première ligne pour nourrir les SDF en période de confinement

Photo extraite du compte Instagram #poureux.
Photo extraite du compte Instagram #poureux.
Photo extraite du compte Instagram #poureux.
Une philosophie du partage

La crise du Covid-19 accentue la misère. D'autant que l'obligation de rester chez soi isole plus encore les sans-abri. De ce constat est née l'initiative citoyenne #Poureux. Objectif :  distribuer chaque soir à un SDF le repas préparé par un.e bénévole dans sa cuisine. Pour cuisiner et livrer, les femmes sont en première ligne.

#Poureux, le mouvement citoyen français né à Lyon d'une idée généreuse et financé de façon participative, a essaimé dans les grandes villes françaises Bordeaux, Lille ou Montpellier, et au delà, jusqu'en Belgique. Liège ou Bruxelles ont également leurs réseaux de distribution. Le principe : quiconque préparant ses repas peut rajouter une portion pour l'offrir à une personne à la rue, puis un réseau de volontaires les distribue, dans le respect des règles de distanciation sanitaire. 

Insupportable de tourner en rond à la maison alors que tant d'autres, à la rue, peinent à se nourir".​Karine, habitante du 19ème arrondissement à Paris.
Karine, qui habite un quartier populaire du 19ème arrondissement de Paris, n'a pas hésité. "C'était insupportable de tourner en rond à la maison. Je suis mère de famille, bien logée, entourée des miens, alors que tant d'autres, à la rue, sont plus isolés que jamais puisque confinement oblige, les passants se sont raréfiés. Ils ont à peine de quoi se nourrir".

 
Cuisiner #Poureux
Cuisiner #Poureux
©Poureux
Cette initiative l'a tellement enthousiasmée que tous les soirs, ou presque, Karine enfourche son vélo pour livrer les rations aux sans-abris. Karine n'est pas la seule : #Poureux a rencontré un vrai élan citoyen, surtout chez les femmes.

Si la majorité des personnes à la rue sont à 92% des hommes, ce sont à 78% des femmes qui se mettent aux fourneaux pour leur conconcter des repas. A Paris, quelque 450 repas sont ainsi distribués tous les jours. Femmes, couples, jeunes ou vieux, tous ces bénévoles ont vu dans ce simple geste de partage le moyen de briser l'isolement des démunis, mais aussi le leur. Au niveau national, les associations qui viennent en aide aux SDF estiment leur nombre à 200 000 hommes, femmes et enfants.
 
Certains soirs on est même obligé de demander aux gens de lever le pied sur les repas.
Dans la capitale, c'est une jeune femme Mélissa, qui coordonne le collectif et gère le compte Instagram. Elle s'est inscrite via un site de défi solidaire "Mad Jacques canap" et se déclare surprise de l'ampleur prise par le mouvement : "Dans la vraie vie, je travaille dans l’événementiel, ça m'a semblé naturel de m'occuper du compte Insta, je livre aussi. J'ai rameuté des copines du groupe cycliste Girls on wheels (GOW), notamment Sandrine qui gère avec moi le collectif et c'était parti ! Certains soirs, on est même obligé de demander aux gens de lever le pied sur les repas". 
 
Livreuse #Poureux
Livreuse #Poureux
©#Poureux

Les filles de GOW se sont emparées du projet. Eleonore gère le compte Twitter et
Kai la logistique, qui est un vrai défi. Dans quoi conditionner des repas pour respecter les normes de salubrité ? Des contenants ont été offerts par des entreprises : MB Pack, Délice et créations... L'Atelier du vélo à Bastille dans le 4ème arrondissement de Paris prête son local pour stocker et récupérer les contenants, mais aussi des produits d'hygiène de base pour les sans-abris. 

Les Parisiennes de GOW ont faits des émules dans d'autres métropoles. Charline à Lyon, Melissa et Garance à Lille, une force de frappe féminine qui s'est peu à peu organisée. "Au début, on fonctionnait à l'arrache, maintenant on rencontre les nouveaux livreurs, on leur explique la philosophie du projet. Mais on continue à travailler en autonomie, c'est l'état d'esprit d'Allan", explique Mélissa.  Allan Ballester est celui qui a fait naître ce mouvement citoyen. 

Lui se définit  comme un entrepreneur "responsable et conscient". Il est le fondateur de Tepee.pro, une start-up qui met en relation des voyageurs professionnels pour des échanges de logement participatif. Le montant économisé sur la nuit d’hôtel est reversé à des sans-abris. On peut le dire : le collaboratif, c'est le dada d'Allan Ballester. Le mouvement né de la crise du Covid-19, #Poureux, est parti de Paris, mais il a essaimé comme une trainée de poudre dans les régions françaises.

Exemple en région Occitanie avec le témoignage d'Allison Reber, community manager et cuisinière toulousaine :  "Ca a démarré fort : nous avons livré 300 repas en une seule journée, formé 90 livreurs et on n'a plus arrété..."  Information confirmée par le site de la Ville de Toulouse : 4147 repas distribués les 20 premiers jours et le groupe Facebook compte désormais près de 4000 membres. 
 
Chargement du lecteur...
#TV5Monde

"Si tu peux, mets ; si tu ne peux pas, prends"

Une belle solidarité qui rappelle le mouvement des "paniers suspendus" napolitains, ces paniers de nourriture montant et descendant des balcons. Pendant le combat contre le coronavirus, Naples avait aussi livré une bataille solidaire contre la misère. Le riche nord italien a été bien plus touché par l'épidémie que les régions pauvres du Sud mais dans ces dernières, le souci alimentaire était devenu le problème majeur, comme dans le Mezzogiorno. 

Angelo Picone o' capitano
Angelo Picone o' capitano
©Youtube
A Naples, dans le quartier historique du centre-ville, parmi les plus pauvres d'Europe, les confinés ont contribué à aider ceux qui, ne travaillant plus, n'avaient plus rien. Il faut dire qu'une grande partie de la population est employée au noir et a été, durant le confinement- levé ce 4 mai-, privée de tout revenu. 
Le Allan Ballester local se nomme Angelo Picone, un riverain très impliqué dans la vie associative napolitaine et président d'une association d'artistes de rue. Le "Capitaine",  comme on l'appelle,  a expliqué s'être lui-même inspiré d'un médecin napolitain du XXème siècle, Giuseppe Moscati. Selon la légende locale, le praticien, depuis béatisé, tendait son chapeau en fin de consultation. Les patients qui avaient de l'argent payaient, ceux qui n'en avaient pas prenaient. Si l'on en croit son maire, Naples a tenu aussi "parce que toutes ces années, un réseau civique et de solidarité populaire s'est bâti", explique Luigi de Magistris. 

 
Paniers suspendus Rennes
Paniers suspendus Rennes
©Twitter

Italie et France : 2 pays très touchés par l'épidémie, 2 pays qui ont vu mûrir une prise de conscience sociale, renforcée par le Covid. Les paniers suspendus sont depuis arrivés en France, à la mi-avril. La Bretagne s'est lancée via l'association "La Maison des citoyens Rennes et sa Métropole" : elle a appelé à déposer des paniers en bas de chez soi ou dans la rue, avec des denrées alimentaires,  d'hygiène ou des livres pour les personnes en difficulté. Public visé : les SDF, comme le fait #Poureux, mais aussi des étudiants ou des mères seules. "C’est magique ce qui se passe, s'enthousiasme Sadia Alami, présidente de l'association. On a juste fait un copier-coller de ce qu’on a vu à Naples pour voir si l'action pouvait voyager jusqu’à Rennes." Certains des rares magasins ouverts, supermarchés ou boulangeries, ont accepté des paniers devant leur magasin. "On lance une sollicitation générale", ajoute la responsable de la "Maison des citoyens rennais" qui rêve maintenant de pleins caddies "suspendus" dans les commerces.

Le mouvement des Cafés suspendus avait timidement débuté bien avant l'épisode de Coronavirus, un geste qui consiste à commander un café et à en payer deux, un pour soi et un autre pour un client démuni qui en fera la demande. Peut-on imaginer une prise en compte européenne de l'exclusion ou de la grande pauvreté ? Les associations à l'origine de ces beaux gestes se prennent à rêver d'une solidarité qui perdurerait enfin au-delà du déconfinement.