Présidentielle en Turquie : le décisif vote des femmes

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A la veille du second tour de la présidentielle turque, l'opposition laïque menée par chef du CHP social-démocrate Kemal Kiliçdaroglu courtise l'électorat féminin. A commencer par les femmes au foyer, dont beaucoup restent acquises au chef de l'Etat et candidat sortant, Recep Tayyip Erdogan.  

Dans le bazar de Besiktas, à Istanbul, entre les pyramides de fraises et d'olives, les vendeurs à grosse voix et les Stambouliotes en quête de bon prix, une militante s'égosille : "Débarrassons-nous d'Erdogan !

Nous voulons vivre librement avec notre orientation sexuelle et nos préférences politiques. Mais nous savons que cela deviendra de plus en plus difficile dans la Turquie d'Erdogan. 

Rojda Aksoy, militante féministe

 "Défendez vos droits dans les urnes au second tour le 28 mai !", martèle Rojda Aksoy, silhouette menue et baggy noir délavé, flanquée d'une poignée d'autres militantes féministes qui tractent à tour de bras. Militante féministe et étudiante en master Rojda Aksoy s'inquiète de l'entrée au Parlement du parti islamiste d'extrême droite Hüda-Par : "Le discours le plus fondamental de Hüda-Par est anti-femmes et anti-LGBTI. En tant que féministes et personnes LGBTI+, nous affirmons que nous avons le droit de vivre comme nous l'entendons dans ce pays. Nous voulons vivre librement avec notre orientation sexuelle et nos préférences politiques. Mais nous savons que cela deviendra de plus en plus difficile dans la Turquie de l'AKP et d'Erdogan. Comment le savons-nous ? Parce qu'ils ont quitté la Convention d'Istanbul du jour au lendemain. C'est un indicateur très important." 

Je suis retraitée, mais je dois quand même travailler. Qu'allons-nous devenir ?" 

Yasemin Saymaz

Yasemin Saymaz a 67 ans et n'arrive pas à joindre les deux bouts avec sa retraite. Alors elle vend des vêtements dans un bazar à Istanbul. "J'espère que Kilicdaroglu gagnera, dit-elle. Je viens d'apprendre que le prix d'un kilogramme de viande hachée est passé à 450 livres turques. Je suis retraitée, mais je dois quand même travailler. Qu'allons-nous devenir ?" 

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Les fidèles du président

 "Le 'Reis' va gagner !", leur rétorque une fidèle du président sortant Recep Tayyip Erdogan, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle le 14 mai 2023. Au fil des scrutins, les ménagères ont plébiscité celui sous le règne duquel ont été levées les restrictions au port du voile dans la fonction publique et à l'université, à hauteur de 60% lors de la présidentielle de 2018, selon une enquête.  

Avec leurs porte-monnaie gonflés de billets dépréciés, toutes connaissent pourtant le prix envolé des oignons et le poids de l'inflation. "Il faut aller à leur rencontre, leur rappeler que, même si Erdogan et l'AKP dirigent ce pays depuis plus de vingt ans, même s'ils ont tous les outils de propagande, dont les médias, ils n'ont pas gagné", explique Rojda Aksoy entre les étals de fripes et les cœurs d'artichauts flottant dans des bassines bleues. 

La Turquie a accordé le droit de vote et d'éligibilité aux femmes dès les années 1930. Et regardez le niveau lamentable où Erdogan nous a trainées. Çigdem Ener, citoyenne turque

Le candidat de l'opposition et chef du CHP social-démocrate et laïc, Kemal Kiliçdaroglu, avec ses vidéos de campagne le montrant assis dans sa cuisine, n'a séduit que 44,9% des électeurs au premier tour, et Çigdem Ener, 50 ans et chignon haut, n'en fait pas partie. Son cœur est allé au troisième homme, l'ultranationaliste Sinan Ogan.  

 "La Turquie est laïque, elle a accordé le droit de vote et d'éligibilité aux femmes dès les années 1930, rappelle-t-elle. Et regardez le niveau lamentable où Erdogan nous a trainées en faisant entrer au Parlement ses amis du Hüda-Par", s'emporte-t-elle tout en pestant contre le prix des fromages. Par dépit, elle votera pour Kiliçdaroglu ce 28 mai.  

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Tijyen Alpanli, cheveux et lunettes rouges, fera de même mais par conviction. "Des femmes sont assassinées, presque aucun des meurtriers n'est puni. Pourtant, à mon avis, ces personnes ne devraient pas être libérées de prison", déplore la sexagénaire, qui redoute aussi la présence des islamistes au sein de la coalition d'Erdogan. "Je ne veux pas que le pays devienne un pays musulman pour mes enfants, mes petits-enfants et moi-même. Je pense que cela pourrait arriver et je ne le souhaite pas. J'ai aussi des amies qui portent le foulard. Se voilern'est pas un problème pour moi. Mais se voiler pour certaines raisons me pose problème. Sinon, je respecte les convictions de chacun.

Il n'y a pas de place pour les femmes dans la politique du gouvernement Erdoğan. 

Nurgun Eren, femme au foyer

 "Il n'y a pas de place pour les femmes dans la politique du gouvernement Erdoğan, assure Nurgun Eren, femme au foyer de 64 ans. Pour eux, une femme est une personne qui doit rester à la maison et s'occuper des enfants. C'est pourquoi je veux que cela change. Sinon, c'est un avenir terrible qui nous attend, pour les femmes, les enfants et les jeunes." 

5 millions d'adhérentes à l'AKP d'Erdogan

A l'opposé, Raziye Kuskaya, 50 ans, et sa fille soutiendront "Tayyip jusqu'à la dernière goutte de leur sang". "Nous ne pouvons peut-être pas acheter tout ce que nous voulons, mais ce n'est pas grave", affirme cette partisane de la charia. Sa fille, Serpil Kuskaya, comptable de 32 ans, renchérit : "J'espère que Tayyip Erdogan obtiendra 55 %, 60 %, voire 70 %. Je l'aime beaucoup. Malheureusement, nous avons tant de gens ingrats. L'opposition veut fermer les madrassas et les mosquées. Et puis il y a des débats sur Hüda-Par. Est-ce une absurdité ? Hüda-Par dit que les femmes ne doivent pas travailler. Oui, les femmes ne doivent pas travailler selon notre religion."

Nous sommes conscients qu'il y a des masses que nous n'arrivons pas à atteindre, notamment les femmes au foyer.

Ekrem Imamoglu, maire d'Istanbul, opposition laïque

De Van, dans l'est du pays, à Eskisehir, une ville du centre, militants et militantes de Kiliçdaroglu tentent de convaincre les électrices, profondément polarisées. "Nous sommes conscients qu'il y a des masses que nous n'arrivons pas à atteindre, notamment les femmes au foyer", reconnaît le maire CHP (opposition laïque) d'Istanbul, Ekrem Imamoglu.

A l'inverse, l'AKP, depuis deux décennies, a dépêché des femmes frapper aux portes des foyers. L'ambitieux Recep Tayyip Erdogan, avant d'accéder à la mairie d'Istanbul, en 1994, en a fait sa botte secrète et une vitrine pour l'islam politique qu'il prône, malgré les réticences de son parti d'alors (le Refah). Emine Erdogan, son épouse, fut l'une des cheffes de file de ce militantisme de proximité. 

Les femmes au foyer : vecteur des valeurs conservatrices

L'idée du futur Premier ministre et chef de l'Etat est que "les femmes vont rentrer chez les femmes, discuter et convaincre parce qu'il y a une communauté de genre, de valeurs, de classe entre la militante de base de l'AKP et les femmes au foyer", explique Prunelle Aymé, docteure en sciences politiques associée au CERI-Sciences Po Paris.  

Emine et Tayyip Erdogan
Recep Tayyip Erdogan, au centre et son épouse Emine Erdogan votent dans une école primaire d'Ankara, le 28 mars 2004. Erdogan, qui brigue un troisième mandat présidentiel, fêtera ses 20 ans au pouvoir le 14 mars 2023.
©AP Photo/Burhan Ozbilici

Le contingent d'adhérentes à l'AKP dépasse aujourd'hui les cinq millions. Leurs visites de courtoisie lors des naissances, mariages ou décès s'inscrivent dans un travail relationnel et émotionnel qui permet, en plus de fidéliser, de quadriller les quartiers et de collecter des données, poursuit Prunelle Aymé. Les ménagères des classes populaires sont par ailleurs les principales bénéficiaires des cours d'artisanat, des centres familiaux et sociaux municipaux qui font la popularité de l'AKP au niveau local, souligne-t-elle.

Reste que l'AKP a perdu une vingtaine de sièges lors des législatives du 14 mai. "L'espoir est donc permis", veut croire Rojda Aksoy.