Présidentielle : le débat sur le voile à mots découverts dans l'entre-deux tours

Le voile revient, encore, dans le débat politique. Face à Emmanuel Macron, lors du débat de l'entre-deux tours du 21 avril, Marine Le Pen réitère sa volonté de l'interdire dans l'espace public, après avoir reculé face à la polémique et déclaré ne plus en faire une priorité. Selon Emmanuel Macron, ce projet contraire au principe de laïcité est inapplicable, voire dangereux. Retour sur un débat qui cristallise les enjeux de société depuis des décennies.
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foulard conseil d'etat
Une femme portant un foulard musulman se tient devant le Conseil d'État, le plus haut tribunal administratif de France, à Paris, le vendredi 26 août 2016. Le tribunal a annulé une interdiction du burkini sur les plages de la Côte d'Azur.
©AP Photo/Thomas Padilla
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Interdire le port du voile dans l'espace public ? L'idée a fait plus qu'effleurer l'esprit de Marine Le Pen. La position exprimée par la candidate du Rassemblement national lors du débat du 21 avril 2022 avec le candidat Emmanuel Macron est sans ambiguïté : "Je suis pour l'interdiction du port du voile dans l'espace public. Je pense qu'une grande partie des jeunes femmes ne peuvent pas faire autrement. Il faut libérer ces femmes."

Une position qui, pour le candidat Macron, est porteuse de "guerre civile" : "Si vous faites cela, la France serait le premier pays au monde à interdire le port de signes religieux. Combien de policiers iront courir après les kipas, les voiles ? Je pense que ce que vous proposez est une trahison à l'esprit français." Et le président de citer l'exemple de Latifa Ibn Ziaten, la mère du militaire tué par Mohammed Merah en 2012, "que nous voyons tous avec émotion avec son foulard. Vous voulez le lui arracher ?" "Outrance !" rétorque Marine Le Pen... 

"Le voile imposé"

Au cours de sa campagne, déjà, voici en quels termes Marine Le Pen aborde le sujet : "Je dis que le voile est imposé par les islamistes. Et moi, je ne l'admets pas. Je pense que l'interdiction du voile est essentielle". Ou encore : "C’est comme quand on ne mettait pas le masque : on ne le mettait pas, on avait une amende. Ce sera pareil"déclare-t-elle sur BFMTV. Cette interdiction interviendrait, selon elle, comme une aide aux femmes musulmanes, car le voile est "un uniforme islamiste qui cherche à faire pression sur celles qui n’en portent pas". 

Concrètement, Marine Le Pen présidente, il ne serait donc plus légal de porter un voile – aucune distinction n'est faite entre simple hijab (voile islamique couvrant les cheveux), niqab ou burqa – dans la rue, les commerces, les restaurants, les transports publics (mais pas dans un domicile privé ou à la mosquée par exemple). Dans une proposition de loi "visant à combattre les idéologies islamistes" déposée par la candidate du Rassemblement national en février 2021, l'article 10 projette "l'interdiction dans l'espace public des tenues islamistes", le terme de voile n'y est pas clairement mentionné. Si ce projet de loi figure toujours aujourd’hui sur le site du Rassemblement national, la mention de l’interdiction du port du voile dans l’espace public ne figure pas explicitement dans son programme de candidate à l'Elysée.

Le "petit" voile des grands-mères

Lors d'un dialogue sur un marché du Vaucluse avec une femme qui porte le foulard –par choix, comme elle le précise elle-même – Marine Le Pen explique qu'elle n'a pas "de radicalité" tout en rappelant le fond de sa pensée. "Vous savez bien que dans un certain nombre de quartiers, les femmes qui ne veulent pas porter le voile sont mises à l'écart ; elles sont jugées et isolées. Moi, en France, je ne veux pas qu'une seule femme soit jugée", tient-elle à préciser. "C’est un signe de grand-mère", répond alors cette habitante d’origine algérienne, ancienne combattante pour la France. 
Souhaitant lisser son discours, la candidate Le Pen va opter quelques heures plus tard pour un vocabulaire plus mesuré. Lors d'un autre déplacement, elle déclare qu'elle n'est pas "obtuse", renvoyant ce "problème complexe" à la discussion parlementaire, puis au verdict populaire en imaginant que "les citoyens pourraient abroger cette loi s’ils ne sont pas satisfaits" par un référendum d’initiative citoyenne. 

Un message confirmé par l'un de ses lieutenants un peu plus tard sur BFM TV : "Le Parlement (…) apportera les réponses pratiques pour que la grand-mère qui a 70 ans, et qui porte son petit voile depuis des années, ne soit pas évidemment concernée. (...) Notre but n’est pas de batailler contre des femmes", explique le député RN Sébastien Chenu. 

Voilà donc le port du voile -et sa possible interdiction- devenu une question générationnelle pour Marine Le Pen et son entourage...
 

Voile et féminisme, selon Emmanuel Macron

Sur France Info, Emmanuel Macron estime qu'à "titre personnel, la question du voile n'est pas une obsession", ajoutant qu'il avait essayé durant son quinquennat "d'identifier le problème, qui est qu'il y a des gens qui, déformant cette religion ou l'utilisant, essayent de sortir de la République, ce qui n'est pas du tout ce que fait une femme qui porte le voile". Lors d'un déplacement, il va même jusqu'à lancer : "Il n'y a aucun pays au monde qui interdit le voile sur la voie publique, vous voulez être le premier?" 

Quelques jours plus tôt, à Strasbourg, Emmanuel Macron, interpellé sur son "féminisme" par une jeune femme voilée, a jugé "beau" que son interlocutrice qui déclare porter ce signe religieux "par choix", puisse lui poser une telle question. "C'est la meilleure réponse à toutes les bêtises que je peux entendre", a souligné le candidat, taclant au passage Marine Le Pen. Les "millions de nos compatriotes dont la religion est l’Islam doivent pouvoir vivre calmement dans notre pays", ajoutait-il.

Le président-candidat se pose en champion de la défense de toutes les libertés religieuses : "si la candidate d'extrême droite Marine Le Pen interdit le voile, de par notre Constitution, elle va devoir interdire la kippa, elle va devoir interdire la croix, elle va devoir interdire les autres signes religieux".

L'occasion aussi de solder les critiques provoquées par sa loi dite de "lutte contre le séparatisme", accusée d'avoir alimenté la défiance à l'égard de l'islam, ce dont la majorité s'est toujours défendue. Plusieurs responsables de la majorité avaient évoqué le souhait de ne pas voir les questions autour du voile polluer le débat sur le projet de loi contre le séparatisme. Au titre de l'article 45, la commission spéciale avait retoqué un amendement de la numéro 2 bis du groupe de la majorité LREM, Aurore Bergé, qui visait l'interdiction du voile aux fillettes. A l'époque, le député de la Creuse Jean-Baptiste Moreau jugeait que "le voile a peu à voir avec la religion mais beaucoup avec la soumission à un ordre patriarcal", tout en s'opposant "à tous les amendements interdisant le port du voile aux femmes dès lors qu'elles disposent de leur libre-arbitre".

En plein coeur de la bataille de l'entre-deux tours, le sujet refait surface et les lieutenants du candidat Macron à leur tour montent au front. Interrogé sur CNews, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal déclare à propos de Marine Le Pen : "Elle considère que la priorité, pour nos policiers, c’est d’aller pourchasser des femmes qui portent le voile pour les verbaliser".

Le voile, du religieux au politique

manif voile intégral
Des musulmanes portant le voile intégral participent à une manifestation, à Londres, contre l'interdiction par la France du port du voile islamique intégral en public, le 11 avril 2011. 
©AP Photo/Matt Dunham

Ce signe religieux creuse de profondes fractures en France depuis l'affaire de Creil (Oise) en 1989 où trois adolescentes avaient été exclues d'un collège pour port du voile. Le 15 mars 2004, la France promulgue une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires.

Ce vote ne met pas pour autant fin au débat. Quatre ans plus tard, le licenciement d'une salariée d'une crèche parisienne – "l'affaire Baby Loup" – pour cause de voile avait suscité une vague d'émotion. En 2011, sous présidence Sarkozy, la France adopte une loi pour interdire la dissimulation du visage dans l’espace public. Ce texte vise à interdire à des femmes musulmanes de porter le niqab, voile intégral ne laissant apparaître que les yeux. 

Le quinquennat Macron n'a pas échappé aux controverses autour de ce sujet. Polémique autour du port du voile par une étudiante à l'Assemblée nationale, également dans les compétitions sportives, ou volonté de l'interdire pour les jeunes filles... En 2019, c'est la présence d'une maman voilée lors d'une sortie scolaire et assistant à une réunion publique d'un conseil régional qui provoque l'ire d'un élu du Rassemblement national. Les sénateurs – à majorité de droite – vont même voter un texte pour tenter d'interdire le port du voile dans plusieurs cas de figure précis, une loi qui n'a pas abouti. 

Alors le voile "de la discorde" fera-t-il pencher la balance dimanche 24 avril 2022 ? Au premier tour, l'électorat musulman a largement voté en faveur de Jean-Luc Mélenchon (69%) selon un sondage Ifop pour La Croix.