Terriennes

Présidentielle : pour qui votent les féministes ?

"Marine Le Pen n'est pas féministe" estiment de nombreuses militantes et personnalités qui se mobilisent pour faire barrage à "l'extrême droite", tout en réclamant au candidat Macron d'aller plus loin pour la défense des droits des femmes s'il est élu dimanche 24 avril pour un second mandat. Les deux candidats ici lors du débat télévisé du 20 avril. 
"Marine Le Pen n'est pas féministe" estiment de nombreuses militantes et personnalités qui se mobilisent pour faire barrage à "l'extrême droite", tout en réclamant au candidat Macron d'aller plus loin pour la défense des droits des femmes s'il est élu dimanche 24 avril pour un second mandat. Les deux candidats ici lors du débat télévisé du 20 avril. 
©Ludovic Marin, Pool via AP

Devant les 15 millions de télespectateur-trice-s qui ont suivi leur débat, hormis la polémique sur le port du voile ou la question des féminicides, les deux candidats finalistes de la présidentielle n'ont fait que survoler la thématique des droits des femmes, comme pendant toute la campagne. Pourtant les attentes sont énormes. A trois jours du second tour, des militantes féministes, élues et organisations ou associations prennent position pour dire non à Marine Le Pen. 

Marine Le Pen, Emmanuel Macron, vote blanc ou abstention ? Assocations féministes, élues, ministre ou ex-ministres de l'égalité femmes-hommes et militantes engagées sur le terrain ont décidé de donner de la voix en attendant ce dimanche 24 avril 2022. Au vu des prises de position des unes et des autres, leur choix ne laisse guère place au doute et prend l'allure d'un vaste mouvement "antiMarine".

Le féminisme "pris en otage" par la candidate Le Pen

Dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde, l'actuelle ministre, Elisabeth Moreno, et plusieurs anciennes ministres chargées de l'égalité femmes-hommes -Nicole Ameline, Laurence Rossignol et Najat Vallaud-Belkacem – prennent position clairement contre Marine Le Pen. "Nous, ministres et anciennes ministres des droits des femmes, l’affirmons : Marine Le Pen n’est pas féministe".

La mue de la candidate du RN n’est qu’un leurre.Tribune publiée dans Le Monde

"Historiquement viriliste et patriarcale, elle (l'extrême-droite) enferme les femmes dans une vision essentialiste de la société, emprisonnant les genres dans des fonctions à la fois hiérarchisées et différenciées",  ajoutent les signataires de cette tribune. "Résultat : les femmes sont cantonnées au rôle de 'gardiennes du foyer'... Si Marine Le Pen ose citer régulièrement Simone de Beauvoir, si elle affirme – non sans quelques ambiguïtés – être attachée à la loi Veil [légalisation de l’interruption volontaire de grossesse en 1975], que son père et son parti voulaient abroger, si elle prétend qu’une femme à l’Elysée serait mécaniquement la plus à même de défendre les femmes", la mue de la candidate du RN "n’est qu’un leurre", selon elles, ajoutant que l’extrême droite ne fait qu’instrumentaliser le combat féministe.

Un rappel : au cours du quinquennat Macron, la députée RN du Pas-de-Calais n’a voté aucun texte en faveur des femmes "qu’il s’agisse des lois pour lutter contre les violences ou de celles en faveur de l’égalité économique et professionnelle". Même chose au niveau européen : durant son mandat d'eurodéputée (entre 2004 et 2017), Marine Le Pen s’est opposée à tous les textes progressistes en faveur des femmes adoptés par le Parlement européen. Ministre et ex-ministres accusent même la candidate du Rassemblement national de prendre en "otage le combat féministe". Précisant également que si elle était élue, elle a annoncé qu'elle "ne conserverait pas de ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes"

Autre prise de position politique, celle d'élues locales. Dans une tribune publiée dans le JDD, elles sont 38 femmes, responsables d’un exécutif local, à dénoncer le "cauchemar national" que représenterait l’élection de Marine Le Pen.
N’oublions jamais qu’elle est plus proche de Vladimir Poutine que de Simone Veil.
Tribune d'élues locales dans le JDD
C'est donc sans ambiguïté qu'elles appellent à voter pour Emmanuel Macron au second tour :"25 avril 2022. La France peut se réveiller avec le Rassemblement national à la tête de l’État. Pendant des mois, Madame Le Pen a tenté de se dédiaboliser par une stratégie médiatique savamment entretenue et par les outrances d’un Zemmour qui l’a pourtant soutenue dès 20h02. N’oublions jamais qu’elle est plus proche de Vladimir Poutine que de Simone Veil et qu’elle reste issue d’un parti dont les racines xénophobes et machistes ne peuvent que diviser les Français". Sur la liste des signataires figurent de nombreuses maires, dont Natacha Bouchart, maire de Calais, Caroline Cayeux (Beauvais), Pascale Loiseleur, maire de Senlis, dans l'Oise, ainsi que de nombreuses vice-présidentes de région. 

Un féminisme "washing" de circonstance 

Féministe Marine Le Pen ? Oui, selon un sondage Ifop pour le magazine Elle (réalisé en ligne du 11 au 13 avril (avant le débat télévisé de l'entre-deux tours) auprès de 1039 femmes âgées de 18 ans et plus) vient contredire la tribune du Monde. 
 

La moitié des femmes interrogées (49%) situent la candidate du RN dans la case féministe contre 30% pour Emmanuel Macron. Une tendance qui s'accentue encore sur les capacités des candidats à lutter contre le harcèlement de rue (51% pour Marine Le Pen contre 34% à Emmanuel Macron), le sexisme et les violences sexuelles (48% contre 36%), les inégalités salariales (49% contre 35%).

Son discours sécuritaire semble la rendre crédible sur les questions des violences faites aux femmes.
François Kraus, expert "genre et sexualités" Ifop

"Son discours sécuritaire semble la rendre crédible sur les questions des violences faites aux femmes", analyse François Kraus, directeur du pôle "politique" et expert "genre et sexualités" à l'Ifop.

Les femmes interrogées font en revanche plus confiance à Emmanuel Macron qu'à Marine Le Pen pour lutter contre la haine contre les personnes LGBT (50% contre 29%) et les stéréotypes de genre (46% contre 40%). La santé (74%), le pouvoir d'achat (71%), la sécurité (60%) et l'éducation (60%) viennent en tête des préoccupations des femmes interrogées, devant les droits des femmes (48%) ou les discriminations (47%).

Au final, 53% des femmes interrogées disent vouloir voter pour le président sortant au deuxième tour, 47% pour Marine Le Pen.

Sondage Ifop pour <em>Elle</em> réalisé par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 13 avril auprès d'un échantillon national représentatif de 1039 femmes âgées de 18 ans et plus.
Sondage Ifop pour Elle réalisé par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 13 avril auprès d'un échantillon national représentatif de 1039 femmes âgées de 18 ans et plus.
©IFOP

L'Ifop compare ces résultats avec une enquête plus large Rolling Ifop-Fiducial pour Paris Match, LCI et Sud Radio réalisée auprès d’un échantillon de 3007 personnes âgées de 18 ans et plus du 11 au 13 avril, qui montre que 52% des hommes voteront pour Emmanuel Macron, 48% pour Marine Le Pen.

"Au second tour, en 2002, le vote en faveur de son père était deux fois plus faible chez les femmes (11%) que chez les hommes (26%). Cette différence n'existe plus", précise François Kraus.

Barrage féministe contre Marine Le Pen

S'ajoutant à la tribune des ministres dans Le Monde citée plus haut, d'autres appels sont lancés dans les médias et parfois par des médias eux-même. A l'instar du
magazine Elle qui a décidé de prendre publiquement parti en publiant une tribune pour lancer un "appel à faire barrage à l'extrême droite".

Marine Le Pen est une femme, mais elle ne défend pas les droits des femmes.
Appel du magazine Elle

"Des années que nous militons pour l’égalité des chances et des droits entre hommes et femmes. Des années que nous nous battons pour que les femmes accèdent aux plus hautes fonctions. Et quand l’une d’elles se trouve en position d’être élue présidente de la République, c’est une candidate d’extrême droite, écrit en introduction la rédaction du magazine. "Marine Le Pen est une femme, mais elle ne défend pas les droits des femmes, ajoute le texte. Ne nous y trompons pas. Et votons. Une femme d'extrême droite n'est pas moins dangereuse qu'un homme d'extrême droite", conclut le communiqué.

Parmi les 170 personnalités féminines signataires figurent la philosophe Elisabeth Badinter, la journaliste Laure Adler, la rabbine Delphine Horvilleur, la présidente d'Oxfam Cécile Duflot, les actrices Zabou Breitman, Romane Bohringer, Judith Chemla, Léa Drucker, les écrivaines Vanessa Springora, Fatima Daas, Leïla Slimani ou encore Chloé Delaume.

Faire barrage. La même formule est utilisée dans une autre tribune publiée par Le Journal du dimanche des associations de défense des droits des femmes. "L'égalité entre les femmes et les hommes que prônent Mme Le Pen et son parti n'est qu'une façade qui masque une volonté de stigmatiser et d'exclure les femmes étrangères ou immigrées", déclare le texte signé par une soixantaine d'associations et organisations féministes dont le Planning familial, #NousToutes, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) et la Fondation des femmes. "Comme 77% des Françaises, nous trouvons que les sujets des droits des femmes n’ont pas été traités correctement pendant la campagne présidentielle", écrivent les militantes. 

Sur les 36 pages du programme et le document '22 mesures pour 2022', le mot "femmes" n’apparaît qu’une fois.
Equipop
Egalement parmi les signataires, l'ONG Equipop, qui travaille à l'amélioration des droits et la santé des femmes et des filles dans le monde. "Sur les 36 pages du programme et le document '22 mesures pour 2022', le mot "femmes" n’apparaît qu’une fois, pour parler de ses sympathisantes. Il n’y a pas de livret dédié à l’égalité femmes-hommes parmi les 17 livrets thématiques", indique le communiqué. Sur la question des droits sexuels et reproductifs, il est aussi rappelé qu’en 2012, Marine Le Pen envisageait de dé-rembourser l’IVG dans certains cas, dénonçant ce qu’elle appelait des "avortements de confort". "Au Parlement européen, les député·e·s du RN, dont Marine Le Pen, ont systématiquement voté contre les textes relatifs aux droits des femmes et continuent de le faire, qu’il s’agisse d’améliorer l’accès à l’avortement ou de lutter contre les violences sexistes et sexuelles", insiste Lucie Daniel, experte Plaidoyer pour Equipop.

Ne pas déposer de bulletin Marine Le Pen dans l'urne le 24 avril est une chose, mais  choisir de glisser un bulletin Emmanuel Macron signifie bien plus qu'un "simple" barrage à l'extrême droite. Les militantes attendent plus de la part du président sortant, qui, selon elles n'a pas répondu aux attentes ces cinq dernières années, et qui veut à nouveau faire de la cause des femmes l'une des grandes priorités de son prochain quinquennat s'il est élu. Elles lui demandent de se positionner d'ici dimanche sur le plan d'urgence pour l'égalité en  10 mesures qu'elle lui ont déjà soumis. A trois jours du vote, une toute dernière mobilisation a été lancée sur les réseaux sociaux , invitant les internautes à taguer le candidat avec le mot dièse #ecouteznousbien. Alors écoutez-les bien Mr le président.