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Prix Nobel : vers plus de femmes lauréates ?

De gauche à droite, Andrea Ghez, prix Nobel de Physique 2020, 4ème femme à obtenir ce prix depuis 1901, Emmanuelle Carpentier et Jennifer Doudna, respectivement 6ème et 7ème femmes récompensées par le prix Nobel de chimie. 
De gauche à droite, Andrea Ghez, prix Nobel de Physique 2020, 4ème femme à obtenir ce prix depuis 1901, Emmanuelle Carpentier et Jennifer Doudna, respectivement 6ème et 7ème femmes récompensées par le prix Nobel de chimie. 
©AP/photo
De gauche à droite, Andrea Ghez, prix Nobel de Physique 2020, 4ème femme à obtenir ce prix depuis 1901, Emmanuelle Carpentier et Jennifer Doudna, respectivement 6ème et 7ème femmes récompensées par le prix Nobel de chimie. 
Des Nobel qui se féminisent en cette année 2020. Trois femmes ont été récompensées dans les matières scientifiques où elles n'étaient jusqu'ici que 2% de lauréates. De gauche à droite, Andrea Ghez (Prix Nobel de physique), Emmanuelle Carpentier et Jennifer Doudna (Prix Nobel de Chimie). 

Depuis sa création, en 1901, l'Académie Nobel compte 5% seulement de lauréates. Le cru 2020 semble vouloir quelque peu et symboliquement "rectifier le tir". En chimie, la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna sont récompensées pour leurs recherches en matière de gènes humains. Une autre Américaine, Andrea Ghez, se voit décerner le prix Nobel de physique, et fait figure d'exception dans une catégorie où moins de 2% de femmes ont été primées. 

On pourra parler sans doute d'un bon cru 2020 en terme de parité.

Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont reçu le Prix Breakthrough en 2016.
Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont reçu le Prix Breakthrough en 2016.
©Peter Barreras/Invision/AP

Cette année, lauréat se conjugue aussi au féminin chez les Nobel. Et dans le domaine scientifique, de surcroît... Depuis le début de la semaine, trois femmes s'illustrent. 

La Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna se voient attribuer le prix Nobel de chimie. Ces deux généticiennes ont mis au point des "ciseaux moléculaires" capables de modifier les gènes humains, une percée révolutionnaire. Les "ciseaux Crispr" permettent de couper un gène précis. Il s'agit d'un mécanisme facile d'emploi, peu coûteux, qui permet aux scientifiques d'aller couper l'ADN exactement là où ils le veulent, pour par exemple créer ou corriger une mutation génétique et soigner des maladies rares.

Cinq femmes seulement avaient remporté le Nobel de chimie depuis 1901, pour 183 hommes : Marie Curie (1911), sa fille Irène Joliot-Curie (1935), Dorothy Crowfoot Hodgkin (1964), Ada Yonath (2009) et Frances Arnold (2018). 


La veille, c'est le Nobel de physique qui, chose rare (voire rarissime), se féminisait avec le sacre d'Andrea Ghez. Cette scientifique américaine devient la quatrième femme à remporter un prix Nobel de physique, le plus masculin des six prix (moins de 2% de lauréates). Elle partage ce prix avec deux hommes : le Britannique Roger Penrose et l'Allemand Reinhard Genzel, récompensés pour leurs travaux sur les trous noirs. 

"Je suis ravie de pouvoir servir de modèle pour les jeunes femmes qui envisagent d'aller vers ce domaine", a-t-elle déclaré après l'annonce de son prix. 

De gauche à droite, Roger Penrose, Reinhard Genzel et Andrea Ghez, prix Nobel de physique 2020. 
De gauche à droite, Roger Penrose, Reinhard Genzel et Andrea Ghez, prix Nobel de physique 2020. 
©Nobel

Des trous noirs... Si on osait dresser une comparaison, on pourrait dire qu'il reste bien des zones d'ombre à combler en terme de parité dans cette prestigieuse institution que représente l'Académie des Nobel. Car c'est bien en Suède et en Norvège, deux pays hérauts de la parité qui se targuent de guider les autres sur le chemin de l'égalité des sexes, que sont décernés ces récompenses. 

Des comités largement masculins

Et pourtant, cette année (encore...), seuls des hommes sont à la tête des comités Nobel.

Les comités pour l'économie (deux femmes sur onze membres), la chimie (trois sur dix), la médecine (quatre sur 18), et particulièrement celui de physique (une sur sept), sont loin de la parité. Même la littérature (deux sur sept) est loin du compte.

Pour Eva Olsson, seule femme du comité de physique, l'explication est avant tout mathématique, du fait du faible nombre de femmes dans sa discipline. La physicienne reconnaît que "les modèles à suivre sont importants afin d'inspirer plus de jeunes étudiantes", même si elle assure que "le travail au sein du comité n'est pas affecté" par le manque de parité.

Si, dans les comités, la part des femmes a augmenté ces dernières années, "il est clair que la situation s'améliore progressivement, mais lentement", reconnaît Göran K. Hansson, secrétaire général de l'Académie royale des sciences.

A (re)lire, notre article >Prix Nobel ou 'Nobelle' de la paix ?

Selma Lagerlof fut la première femme à recevoir le Nobel de littérature en 1909. Ici lors de son 80ème anniversaire, entourée du Prince Wilhelm, à droite, et du Prince Eugen le 20 novembre 1938 à Stockholm. Elle est morte le 16 mars 1940. Son œuvre la plus connue est <em>Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède</em>.
Selma Lagerlof fut la première femme à recevoir le Nobel de littérature en 1909. Ici lors de son 80ème anniversaire, entourée du Prince Wilhelm, à droite, et du Prince Eugen le 20 novembre 1938 à Stockholm. Elle est morte le 16 mars 1940. Son œuvre la plus connue est Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède.
©AP Photo

27 femmes récompensées depuis 2001

A Stockholm, les comités sont majoritairement issus de leur institution de référence : l'Académie suédoise pour la littérature, l'Assemblée Nobel de l'Institut Karolinska à Stockholm pour la médecine, l'Académie royale des sciences pour physique, chimie et économie. S'ils n'ont pas le dernier mot quant au choix final des lauréats, qui revient à leur académie, c'est à ces petits groupes qu'incombe la mission de préparer la liste décisive des potentiels nobélisés.

Pour la paix, c'est au Parlement norvégien, en tenant compte du rapport de force politique, de désigner les cinq membres du comité, à la fois organe de travail et celui qui décide du ou des lauréats. C'est d'ailleurs vers la Norvège qu'il faut se tourner pour trouver le bon élève 2020 : deux femmes pour trois hommes, dont la seule présidente d'un comité.
 

Les hommes restent majoritaires dans l'Académie royale des sciences.
Eva Mörk, membre du comité Nobel sciences

Or la féminisation influe vraisemblablement sur le choix des lauréats, souligne Olav Njølstad, secrétaire du comité de la paix à Oslo : "il est naturel de penser que les deux vont de pair".

Depuis 2001, tous prix confondus, 27 femmes ont été récompensées (dont les trois nobellisées en 2020, ndlr), plus du double qu'au cours des deux décennies précédentes (11). Même s'il y a de plus en plus de femmes dans les académies, "les hommes restent majoritaires dans l'Académie royale des sciences", remarque Eva Mörk, première femme a avoir siégé au sein du comité pour le prix d'économie en 2011 et membre du comité 2020. "Les comités scientifiques traînent la tradition d'avoir eu plus de professeurs masculins hautement qualifiés jusqu'à aujourd'hui", explique Olav Njølstad. "Ce n'est peut-être qu'au cours des dix/vingt dernières années que cela a commencé à être plus équilibré" au sein du corps professoral, dit-il.

A gauche : Marie Curie première femme à recevoir un prix Nobel et la seule à en recevoir deux dans deux disciplines scientifiques différentes, physique en 1903 et chimie en 1911. Au centre: Selma Lagerlöf, première femme à recevoir le Prix Nobel de littérature en 1909. A gauche: Esther Duflo, la plus jeune et la deuxième femme jamais récompensée par le prix Nobel d'économie en 2019. 
A gauche : Marie Curie première femme à recevoir un prix Nobel et la seule à en recevoir deux dans deux disciplines scientifiques différentes, physique en 1903 et chimie en 1911. Au centre: Selma Lagerlöf, première femme à recevoir le Prix Nobel de littérature en 1909. A gauche: Esther Duflo, la plus jeune et la deuxième femme jamais récompensée par le prix Nobel d'économie en 2019. 
©AP photo

A (re)lire >Esther Duflo : deuxième femme et plus jeune Prix Nobel d'économie

Elu-e-s à vie

Dans des institutions toutes entières dédiées au progrès, le processus de féminisation est ralenti par un autre paramètre : dans la plupart des académies dont sont issus les comités, les membres sont élus à vie. "Ils restent en place longtemps, il y a donc un décalage temporel" avec le paysage actuel de la recherche scientifique, souligne Olav Njølstad. Les membres du comité norvégien, eux, sont nommés pour six ans.

S'il a fallu attendre 1948 pour qu'une femme y entre, dans un passé proche, le comité a compté une majorité de femmes. Jusqu'à quatre sur cinq membres entre 2000 et 2018, à tel point que des plaisanteries ont couru sur le besoin de quotas d'hommes.

Si les sciences peuvent avoir l'excuse d'être encore très masculines, pourquoi la littérature reste-t-elle à la traîne ?

Le comité ne compte que deux femmes, deux expertes dont aucune titulaire de plein droit à l'Académie suédoise, depuis que l'écrivain Kristina Lugn est décédée au printemps. "Nous nous efforçons de parvenir à un équilibre entre les sexes", assure Mats Malm, secrétaire du comité. "Lors de la constitution du comité (...) un équilibre parfait n'a pas été possible", reconnaît-il. Première femme devenue secrétaire perpétuelle de l'Académie suédoise, Sara Danius - décédée depuis - avait quitté ses fonctions en 2018 à la suite du scandale qui avait secoué l'institution. 

(Re)lire notre article >Scandale sexuel à l'académie des Nobel : Jean-Claude Arnault condamné pour deux viols en appel