Terriennes

Procès "Authentic Sisters" ou le proxénétisme au féminin, du Nigeria en France

Prostituée nigérianne en Italie - 7 mars 2018
Prostituée nigérianne en Italie - 7 mars 2018
© AP Images/ Antonio Calanni

Le procès des "Authentic Sisters" s'est ouvert le 14 mai 2018 pour s'achever le 30 mai. Et fait scandale. Sur le banc des accusés, 16 personnes dont onze femmes. Ces Nigérianes font partie d'un réseau de prostitution. Elles aidaient des compatriotes à fuir le Nigeria pour venir en France, qui une fois arrivées devaient se prostituer pour payer les "mamas maquerelles".

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L'histoire de ce réseau de prostitution franco-nigérian, bien que glauque, est d'apparence assez banale : des jeunes nigérianes extirpées de leur pays pour aller vers la France, portées par la promesse d'une vie meilleure et qui, une fois arrivées, sont obligées de se vendre. Mais deux éléments en font une histoire à part  : d'abord, le nombre d'accusés élévés. Pas moins de 16 personnes, de 25 à 47 ans, attendent le verdict de ce procès. Et surtout, parmi ces prévenus, onze femmes.

Je ne savais pas que le proxénétisme était interdit en France, je l’ai compris quand j’ai été interpellée.
Mama Alicia

Nigérianes, elles appartiennent au club "Authentic Sisters" qui supervisait le réseau de prostitution. Selon les enquêteurs, les "mamas maquerelles", membre de ce club, versaient des cotisations utilisées pour amener de nouvelles Nigérianes en France. À sa tête, Happy Iyeonma, surnommée "Mama Alicia", 36 ans. Sa ligne de défense ? "Je ne savais pas que le proxénétisme était interdit en France, je l’ai compris quand j’ai été interpellée." Elle avait dû elle-même se prostituer à son arrivée en France en 2007.

Son groupe a exploité une cinquantaine de femmes entre 2013 et 2016. L'enquête a commencé en 2014 après que l'une d'elles ait porté plainte. En février et mars 2016, les forces de l'ordre ont interpellé les prévenus. Des accusé.es aux responsabilités diverses : certain.es ont touché de l'argent issu des passes, d'autres ont simplifié la venue en France des filles... Mais toutes doivent répondre du même chef d'accusation, "proxénitisme aggravé et traite d'êtres humains". Ils/elles risquent jusqu'à dix de prison et 1, 5 million d'euros d'amende.

Un processus bien rôdé entre illusions, rituels et menaces

Sur la cinquantaine de victimes, quatre femmes sont venues témoigner à la barre. Cynthia, Valentina, Bella et Naomie (noms qui leur était affublé dans la rue) ont donc raconté leurs histoires respectives... Et toutes similaires. Au départ, une promesse, celle d'une vie meilleure en France, d'un travail, de coiffeuse ou de serveuse ou de continuer leurs études en France. Ensuite les jeunes femmes candidates à la venue en France devaient se plier au rite "juju", un rituel lié au culte des ayelalas.

Un sorcier leur coupait des cheveux et des poils pubiens avant de leur faire manger, cru, un coeur de poulet. Après le cérémonial, le sorcier leur ordonnait d'obéir absolument à "Mama Alicia" sous peine d'être tuées. Et si elles suivaient ce rite, c'est parce qu'il était sensé leur apporter bonne fortune et assurer leur réussite en France... Mais, dans le même temps, elles contractaient une dette envers leurs futur.e.s proxénètes, en moyenne de 50 000 euros dans cette affaire.

Vient alors le temps du voyage. Certaines avaient droit à un faux passeport pour prendre l'avion, d'autres ont dû emprunter la route des migrants, passer par la Libye, traverser la mer et remonter l'Italie jusqu'en France.

Et une fois arrivées à destination, la désillusion : on leur annonce qu'elles doivent rembourser leur dette immédiatement. Pour renflouer le système (le recruteur, le passeur ou le faussaire et le sorcier) et surtout pour que les "mamas maquerelles" puissent acheter des biens au Nigeria. Elles sont alors forcées de se prostituer en Ile-de-France, en particulier dans le quartier de Château Rouge, au Nord de Paris, et dans le bois de Vincennes (Est de la capitale). "Mama Alicia" s'assurait qu'elles restentsous sa coupe financière en leur réclamant régulièrement de l'argent, en plus de leur loyer. Elles devaient donc enchaîner les passes. Si elles n'étaient pas assez rentables, le réseau s'en prenait à leur famille, restée au Nigeria.

C'est donc la peur au ventre que ces femmes sont venues à la barre pour témoigner : elles savent qu'elles risquent de payer leur révolte et, si elles ne sont pas directement attaquées, c'est leur famille qui risque de payer les pots cassés. Le procès se termine ce mercredi 30 mai 2018. Mais si ce réseau est tombé, il en existe encore de nombreux autres. Julia Rigal, responsable du pôle juridique de l'association "Équipes d'action contre le proxénétisme", était l'invitée du Journal Afrique pour parler de ce procès d'un proxénétisme entretenu pas les femmes.  

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© TV5Monde
Dans ce dossier, les femmes qui vont être forcées de se prostituer, vont être recrutées au Nigeria ; ça se fait souvent par les mères et les belle-mères, des 'mamas'
Julia Rigal, Équipes d'action contre le proxénétisme

Julia Rigal explique : "on remarque que les réseaux nigérians de prostitution sont extrêmement bien organisés et ce procès des 'Authentic Sisters' est très intéressant parce qu'on y retrouve presque tous les éléments typiques de l'organisation de ces réseaux. Les victimes, les femmes qui vont être forcées de se prostituer, vont être recrutées au Nigeria. Dans ce dossier, ça se fait souvent par les mères et les belle-mères, des 'mamas', les proxénètes qui sont en France, qui vont les accueillir et les contrôler à leur arrivée en France. On va souvent leur promettre de reprendre leurs études ou alors un job dans un salon de coiffure mais certaines savent ce qu'elles vont faire en France. Ensuite, elles vont être acheminées par les filières de l'immigration illégale. Cette partie là est plus souvent gérée, dans ce dossier, par les hommes, les compagnons des 'mamas' en générale, mais avant de partir, elles sont assujetties par la cérémonie du 'juju'."

L'association "Mouvement du nid", qui lutte contre les causes et les conséquences de la prostitution en France, a consacré un numéro de sa revue trimestrielle à la prostitution nigérianne. Au fil des pages, témoignages et analyses comme celle de Patricia Kaoukou. Médiatrice culturelle à l'ALC, elle affirme que "au Nigeria, les filles portent le poids des familles" et c'est ce qui les pousse à chercher une vie meilleure en France... Et les amène dans l'enfer qu'elles connaissent en France et partout ailleurs en Europe.

> Lire en complément : Prostitution et Société n°191 : La prostitution des femmes nigérianes

La prostitution des femmes nigérianes en Europe en chiffres et en faits (rapport de l'OIM)


- Entre 40 000 et 10 000 dollars : c'est l'estimation des sommes que peuvent devoir les femmes nigérianes à ceux qui les ont sorties du Nigeria pour les emmener en Europe.

- 11 099 : c'est le nombre de femmes arrivées du Nigeria en Italie pendant l'année 2016. En Italie, plus de la moitié des prostituées étrangères sont des Nigérianes.

- 8 277 : c'est le nombre estimé de Nigérianes victimes de prostitution forcée en Italie en 2016. Sachant qu'elles sont aussi envoyées au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Espagne, en Allemagne, en Autriche, en Belgique et en France...