Terriennes

Procès de Gilbert Rozon à Montréal : qui la juge va-t-elle croire ?

Gilbert Rozon, le 15 octobre 2020.
Gilbert Rozon, le 15 octobre 2020.
©RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

La preuve est close au procès de l’ex-grand magnat du rire québécois Gilbert Rozon : ces trois derniers jours, la juge Mélanie Hébert, de la Cour du Québec, a pu entendre la version de la plaignante et celle de l’homme d’affaires. Deux versions aux antipodes : qui la juge va-t-elle croire ?
 

Gilbert Rozon est accusé de viol et d’attentat à la pudeur pour des faits qui remontent à 1980, alors qu’il avait 25 ans et la présumée victime 20 ans. On ignore toujours l’identité de la femme qui a porté plainte, mais elle est venue présenter son témoignage devant la juge qui préside ce procès sans jury.

Céder sans consentir, de guerre lasse

Cette femme, qui a maintenant 60 ans, a raconté avoir passé une soirée avec Gilbert Rozon dans une discothèque à Saint-Sauveur, au nord de Montréal. Après la soirée, il lui aurait proposé de la reconduire et demandé, une fois dans la voiture, de faire du "necking" (séance de baisers dans le dialecte québécois). Elle dit avoir refusé. En chemin, il aurait prétexté devoir s’arrêter chez sa secrétaire pour récupérer des documents. C’est une fois dans la résidence qu’il se serait jeté sur elle en tentant de l’embrasser et en mettant la main dans son décolleté. Elle assure avoir rejeté ses avances et s'être débattue. Dans la lutte, ils sont tombés sur le sol et il aurait essayé de mettre sa main sous sa jupe pour retirer ses sous-vêtements. Elle a continué à dire non et de guerre lasse, il aurait cessé, mais aurait refusé de la ramener chez ses parents sous prétexte qu’il était fatigué. La jeune femme aurait alors passé la nuit dans une des chambres de la résidence.


C’est pas consenti, c’est juste trop, j’ai pas la force. C’est grouille-toi, qu’on en finisse.
L'accusatrice de Gilbert Rozon

C’est le lendemain matin qu’elle affirme s’être réveillée avec Gilbert Rozon sur elle. Là encore, elle dit avoir essayé de le repousser pour finalement lâcher prise, ce dont il aurait profité pour la violer. "Je me souviens de l’oppression"  a-t-elle raconté en reconnaissant ne plus se souvenir de tous les détails, si ce n’est "… la fenêtre, qui était à droite du lit, parce que c’est ce que je regardais" pendant qu’il la pénétrait a-t-elle précisé. "C’est pas consenti, c’est juste trop, j’ai pas la force. C’est grouille-toi, qu’on en finisse," a raconté la plaignante pour expliquer pourquoi elle l’avait finalement laissé faire.

Une ancienne collègue de la plaignante est venue témoigner elle aussi : elle a appuyé sa version des faits, en précisant que l’histoire était devenu un sujet de plaisanterie (un running gag comme on dit au Québec) au bureau par la suite. Elle conclut son témoignage par la phrase suivante : "La morale de l’histoire : on ne fait pas un tour d’auto avec Gilbert Rozon ou c’est à nos risques et périls".

En contre-interrogatoire, l’avocate de l’homme d’affaires a insinué que c’était plutôt la plaignante qui avait rejoint son client dans sa chambre et qui l’avait réveillé en se couchant sur lui. "Non, impossible," a répliqué la plaignante.

Ce que dit Gilbert Rozon

C’est une toute autre version qu’est venu raconter à la barre le fondateur du Festival Juste pour Rire. L’homme de 65 ans nie avec force avoir agressé sexuellement son accusatrice. Il plaide non coupable et affirme au contraire que c’est elle qui a initié la relation sexuelle. Après une soirée dans un bar à Saint-Sauveur, au nord de Montréal, il l’a effectivement invitée dans la maison d’une amie qui était absente – et non chez sa secrétaire comme l’affirme la plaignante. "Je la trouvais mignonne. Je pense qu’elle me trouvait mignon aussi (…) C’est probablement moi qui l’ai invitée". Il dit avoir fait un feu dans la cheminée : "Je trouvais ça plus romantique"…

Il dit qu’ils ont alors commencé à s’embrasser et se caresser, mais que cela n’a pas été plus loin car la jeune femme était réticente et avait dit non quand il avait glissé sa main sous sa robe. Il jure ne pas avoir déchiré la dite robe ni arraché ses boutons. Il serait donc allé dormir à l’étage et elle dans une chambre au rez-de-chaussée. Quelques heures plus tard, ce n’est pas lui qui est allé la retrouver dans sa chambre, comme elle l’affirme, mais elle qui serait allée dans la sienne et se serait mise "à califourchon" sur lui et que c’est elle "qui lui faisait l’amour".  

Elle regardait en avant en se faisant l’amour sur moi. C’était étrange comme comportement. 
Gilbert Rozon

"J’ai été plus que surpris, continue Gilbert Rozon. Les vrais mots qui me sont venus à la tête : elle est 'ben weird' ('elle est vraiment barrée', ndlr). Elle regardait au loin. Je me demande si elle se faisait l’amour. Elle regardait en avant en se faisant l’amour sur moi. C’était étrange comme comportement. C’est la vérité. C’est ce que j’ai vécu," de raconter le producteur. Et de rajouter : "Je me suis laissé faire. J’ai pris mon plaisir." J’étais tellement étonné que ça a quand même gâché mon plaisir. Ça s’apparente à une sorte de masturbation. (…) J’ai accepté mon sort parce que ça m’arrangeait," a poursuivi le producteur, qui affirme qu’il n’a même pas voulu "briser le charme" du moment en touchant les seins de la jeune femme car il lui semblait qu’elle "vivait quelque chose de très personnel. Je n’ai pas voulu péter son ballon, ça m’aurait paru disgracieux".

Le producteur nie également avoir dit qu’il devait passer chez sa secrétaire en pleine nuit et avoir voulu faire du "necking" avec la plaignante dans la voiture. Bref, selon le témoignage de Gilbert Rozon, les rôles sont inversés : on a l’impression que c’est bien plus la plaignante qui l’a "agressé" que lui.

Rongée par la honte, quarante ans plus tard

Dans la salle du tribunal, la plaignante a écouté le témoignage de Gilbert Rozon en laissant échapper des soupirs. En contre-interrogatoire, elle a maintenu sa version des faits et déclaré que quarante ans plus tard, elle ressentait encore de la honte par rapport à ces événements. "La culpabilité et la honte, quand on est une victime, ça ne devrait pas nous appartenir. Moi j’ai honte, j’ai honte de m’être laissée faire… de ne pas m’être défendue plus… C’est en moi ça, mais ce n’est pas moi qui dois avoir honte," a-t-elle déclaré, la gorge nouée. Ce qui est sûr, c’est que cette honte n’est pas du tout partagée par Gilbert Rozon.

L’histoire que raconte la plaignante ressemble quand même sur de nombreux points à celles racontées par plusieurs autres femmes qui soutiennent elles aussi avoir été harcelées ou agressées sexuellement par l’homme d’affaires, et qui ont voulu porter plainte, elles aussi, mais leurs causes n’ont pas pu aboutir devant la justice.

Maintenant, un même événement, deux histoires : quelle version la juge Mélanie Hébert va-t-elle croire ? Si elle a le moindre doute raisonnable, Gilbert Rozon ne sera pas reconnu coupable. Les plaidoiries finales se tiendront le 6 novembre.