Terriennes

Procès des attentats du 13 novembre : un "moment vital" pour parler des victimes, témoignage d'une mère

Coup d'envoi le 8 septembre 2021 à Paris du procès des attentats du 13 novembre 2015, dans la salle de tribunal spécialement aménagée dans l'ancien Palais de Justice de Paris, pour des audiences qui devraient durer près de neuf mois. 
Coup d'envoi le 8 septembre 2021 à Paris du procès des attentats du 13 novembre 2015, dans la salle de tribunal spécialement aménagée dans l'ancien Palais de Justice de Paris, pour des audiences qui devraient durer près de neuf mois. 
©AP Photo/Francois Mori

Cette nuit du 13 novembre 2015, dans la salle de concert du Bataclan à Paris, Véronique a perdu sa fille unique, Claire. Six ans plus tard, après tant de questions sans réponse, cette maman veut profiter de ce moment "vital" pour parler de sa fille lorsqu'elle sera appelée à témoigner lors du procès qui s'ouvre le 8 septembre 2021 en France. 

Il y a près de six ans, Véronique est réveillée en pleine nuit par les sonneries de son téléphone. Un message la prévient que Claire, sa fille unique, a été blessée au Bataclan. Fauchée à 23 ans le 13 novembre 2015, la jeune femme n'a été identifiée que quatre jours plus tard. 

On l'a cherchée partout. On a téléphoné 10 000 fois, on nous a dit qu'on nous rappelait 50 000 fois.
Véronique, mère d'une victime du Bataclan

"Son petit ami est arrivé vers 5h00 et m'a dit qu'elle était touchée à la cuisse et qu'il n'avait pas pu l'extraire car il y avait trop de corps par terre (...) qu'il l'avait laissée près de la porte pour que les services de secours la trouvent tout de suite", relate cette assistante de direction de 61 ans, qui ne souhaite pas donner son patronyme. "On l'a cherchée partout. On a téléphoné 10 000 fois, on nous a dit qu'on nous rappelait 50 000 fois", confie Véronique, les yeux rougis derrière ses lunettes. Elle était alors "persuadée que Claire était à l'hôpital quelque part et qu'on allait la retrouver". 

Au téléphone, elle ne cesse alors de "décrire (sa) fille physiquement, tous les détails, y compris ses vêtements, comment elle était coiffée", sa taille, son poids, où elle se trouvait dans la salle du Bataclan. Avec l'une de ses soeurs, Véronique fait la tournée des hôpitaux, même ceux de province car elles avaient appris "que des victimes étaient parties jusqu'à Rouen".

Sept minutes pour reconnaitre son corps

A l'Ecole militaire, où les autorités ont mis en place un accueil pour les familles, elle "(s')écroule" après trois jours de vaines recherches quand "un officiel" répond par la négative à sa question: "Est-ce qu'il y a encore des gens dans le coma qui n'ont pas été identifiés ?"

Ce n'est que "le mardi soir", le 17 novembre 2015, que Véronique apprend officiellement le décès de Claire.

Pendant tout ce temps, sa fille était à l'Institut médico-légal (IML), arrivée "comme X pouvant être mademoiselle machin", un "problème d'identification" peut-être lié à la carte de transport d'une autre jeune femme retrouvée dans ses affaires. A l'IML, on lui accordera "sept minutes" pour reconnaître le corps.  

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"Un moment unique" et "vital"

Véronique a pris des congés sans solde jusqu'à la fin de l'année pour être "sûre" d'assister au moins aux premiers mois du procès des attentats du 13 novembre, "déterminée" à y témoigner.  "Il y a quelque chose de vital à se saisir de ce moment unique" pour parler de Claire, "une battante" qui vivait sa passion du rock "à fond", de son double cursus en commerce et philosophie et du premier CDD qu'elle venait juste de décrocher.

A la barre, Véronique veut aussi évoquer "cette attente monstrueuse", les "appels infructueux" et les fausses "promesses" qu'on allait la "tenir informée en une heure", mais aussi son "énorme quête" pour "connaître les circonstances exactes" du décès de sa fille.  

Dans le cas des attentats du 13 novembre 2015, existe-t-il une différence de traumatisme entre les victimes selon qu'elles sont des femmes ou des hommes ?
Entretien avec la psychiatre Muriel Salmona, fondatrice et présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie en France.

"Ce traumatisme touche des femmes qui ont déjà vécu des traumas, c'est donc aussi une réactivation de traumas. Il y a un certain nombre de femmes qui ont vécu des violences sexuelles, conjugales et du coup, le trauma des attentats se rajoute à ça et amplifie la mémoire traumatique. Ce qui fait qu'elles peuvent avoir des symptômes plus complexes, des manifestations plus importantes. Je l'ai vu avec plusieurs de mes patientes qui ont été victimes des attentats : le fait de subir une fusillade, en plus menée par des hommes, peut réactiver tout ce qui peut être viol et violences sexuelles, avec une connotation extrêmement mysogine et sexiste. Cet élément-là diffère du trauma vécu par les hommes. 

Autre élément, les femmes sont plus formatées pour être dans le soin, le secours, le soutien. Donc celles qui subissent des violences vont être moins soutenues par leurs proches et notamment les hommes de leur entourage. Je le constate chez mes patientes, elles se préoccupent plus de leurs parents, de leurs enfants, de leur famille, et font tout pour ne pas peser sur cet entourage, elles vont du coup aussi moins bénéficier de soins. Et aussi, autre conséquence, la société étant ce qu'elle est, avec son sexisme etc, leurs plaintes, leurs angoisses, tous leurs symptômes psycho-traumatiques vont être moins pris au sérieux que ceux des hommes, ils vont être minimisés, voire renvoyés vers d'autres registres comme par exemple la dépression ou encore sur le simple fait qu'elles se plaignent. Et puis comme toujours, c'est valable pour tous les psycho-traumatismes, les médecins ont beaucoup de mal à faire des liens entre les symptômes qui sont présentés et les traumas qui ont été subis. Tous ces éléments-là vont jouer en défaveur des femmes qui vont être plus lourdement impactées. 

Car une femme va avoir beaucoup plus de symptômes du fait qu'elle a déjà subi des traumatismes. Cela se traduit par :  "Et bien si elle va plus mal, c'est parce que c'est une femme ; on va la comparer à d'autres sans prendre en compte qu'elle a été déjà exposée à des situations traumatiques auparavant."

Tant de questions sans réponse

A-t-elle souffert et "à quelle heure son coeur s'est arrêté ?" Insatisfaite du premier rapport d'examen médico-balistique de sa fille, Véronique a demandé que soit ordonné un rapport complémentaire... qui ne lui donnera pas plus de réponses.

Impossible d'accepter que la France, en plein Paris, ait été dans une pagaille aussi totale sous prétexte qu'on n'avait pas connu ça depuis la Seconde guerre mondiale.
Véronique

Elle a aussi sollicité le directeur de l'IML et les secrétaires d'Etat chargés de l'aide aux victimes successifs, détaillant son parcours et s'élevant contre les "manquements" dans la prise en charge. "Depuis, ils ont travaillé", notamment "sur l'annonce du décès aux familles", reconnaît Véronique. Mais il lui est toujours "impossible d'accepter que la France, en plein Paris, ait été dans une pagaille aussi totale sous prétexte qu'on n'avait pas connu ça depuis la Seconde guerre mondiale".

Le procès, qui s'ouvre le 8 septembre, Véronique ne le "(voit) pas trop comme une étape, mais comme un but", sans trop d'appréhension. "Je me prépare à être déçue, pas déçue de la justice, car je n'attends rien sur les peines, mais déçue parce que mes attentes ne correspondent pas à ce procès".
 

En parler, six ans après

Édith est une survivante. Le 13 novembre 2015, elle était venue assister à Paris au concert des Eagles of Death Metal avec une amie. Le 6 octobre 2021, elle témoignera à la barre. "Cela fait six ans que je vis avec des angoisses marquées par des cauchemars, des réminiscences visuelles, explique cette rescapée dans Le Télégramme. Mon sommeil demeure chaotique avec des images de cette soirée qui refont sans cesse surface, comme celle du groupe sortant de scène, accompagné par les éclairs provoqués par les tirs de kalachnikov. Une autre image revient régulièrement : celle de cette fosse couverte de cadavres. Depuis six ans, Il n’y a pas un seul jour sans que cette journée du 13 novembre 2015 me revienne".

Enceinte au moment des attentats, elle décide d'avorter. Quant à son travail, après avoir tenté de continuer en mi-temps thérapeutique, elle finit par être licenciée. Elle confie aujourd'hui "n'avoir plus de vie". Pour elle, ce procès sera l'occasion "d'entendre la parole des victimes".

 

De son côté, Suzie, qui se trouvait dans la fosse du Bataclan, n'a accepté que récemment de parler à la presse. "Avant, je trouvais ça bizarre comme démarche de vouloir en parler, que ce truc très intime soit partagé", explique la jeune femme qui avait 18 ans à l'époque. "Mais ce qui s'est passé pendant le premier confinement" a réveillé chez elle le traumatisme avec un sentiment d'oppression et de ne plus être en sécurité, même chez soi. "Ça a été une claque".

"J'ai également très, très peur d'oublier", poursuit la jeune femme en évoquant le besoin que son témoignage "existe parmi les témoignages", que sa "parole existe parmi les paroles".

La jeune femme participe au programme "13-Novembre". Né dans l'urgence, ce travail scientifique tentaculaire s'intéresse à la construction et l'évolution de la mémoire des attentats ("étude 1000") et à l'impact des chocs traumatiques sur la mémoire (étude "Remember") sur une période de dix ans. Entre la première phase de 2016 et la seconde de 2018 - la troisième est prévue cette année, la dernière en 2026.


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