Terriennes

Mort d'Annie Fiorio-Steiner: le choix de l’Algérie

Annie Steiner, décédée le 21 avril 2021 à Alger, a été inhumée<strong> </strong>le 22 avril dans le carré chrétien du cimetière d'El-Alia à Alger, son cercueil recouvert de la bannière nationale algérienne, en présence d'officiels mais aussi d'ami-e-s et d'ancien-ne-s compagnes et compagnons de lutte lors de la guerre d'indépendance pour l'Algérie. 
Annie Steiner, décédée le 21 avril 2021 à Alger, a été inhumée le 22 avril dans le carré chrétien du cimetière d'El-Alia à Alger, son cercueil recouvert de la bannière nationale algérienne, en présence d'officiels mais aussi d'ami-e-s et d'ancien-ne-s compagnes et compagnons de lutte lors de la guerre d'indépendance pour l'Algérie. 
©capture d'ecran/internet
Annie Steiner, décédée le 21 avril 2021 à Alger, a été inhumée<strong> </strong>le 22 avril dans le carré chrétien du cimetière d'El-Alia à Alger, son cercueil recouvert de la bannière nationale algérienne, en présence d'officiels mais aussi d'ami-e-s et d'ancien-ne-s compagnes et compagnons de lutte lors de la guerre d'indépendance pour l'Algérie. 
Annie Steiner lors de notre rencontre en 2016 à Alger. La militante et combattante est décédée le 21 avril 2021. 

Annie Fiorio-Steiner s'est éteinte à l'âge de 93 ans. Fille de pieds-noirs, elle a été une figure de la lutte pour l'indépendance algérienne. Agente de liaison du FLN durant la guerre d’Algérie, emprisonnée pendant cinq ans, elle a ensuite travaillé au Secrétariat Général du Gouvernement algérien. Une femme toujours révoltée que Terriennes avait pu rencontrer chez elle, à Alger.

La "moudjahida", comme l'avaient baptisée ses amis, a été inhumée au lendemain de sa mort, le 21 avril 2021, dans le carré chrétien du cimetière d'El-Alia à Alger. Beaucoup sont venus l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Des officiels bien-sûr, mais aussi des prôches, des ancien-ne-s compagnes et compagnons de lutte.

A l'image de Louisette Ighilahriz, qui, en dépit de son âge avancé, a tenu à être présente pour dire aurevoir à "sa soeur", évoquant avec émotion "la douleur de l'arrachement à ses filles que les forces de police coloniale ont fait subir à la défunte, en sus des supplices infligés en prison, sans que cela n'entame sa détermination à aller au bout de l'idéal auquel elle a cru", sur le site de l'agence de presse algérienne APS. 
 
L'Algérie vient de perdre une des figures les plus prestigieuses de la Révolution.
Kamel Bouchama, ancien ministre algérien
Pour l'ancien ministre, Kamel Bouchama, "L'Algérie vient de perdre une des figures les plus prestigieuses de la Révolution, une vraie combattante et une pure algérienne. Une dame qu'on ne peut oublier car ayant été très engagée et d'une grande détermination, y compris après l'indépendance. Elle était constamment présente dans des rencontres et des événements pour le bien de l'Algérie". 

Fadéla Sahraoui, ancienne formatrice et engagée au sein du FLN de France, a connu Annie Steiner à l'université dans les années 50. "Elle m'a ouvert les yeux sur la réalité de ma condition de femme", confie-t-elle à la presse algérienne en marge de la cérémonie. 
 
Autre hommage sous forme de lettre testament, dans Le Matin d'Algérie : "Tu es morte en femme magnifiquement incomprise. C’était le risque avec des personnages comme toi, ni Dieu ni maître. Tu étais la combattante dans une guerre muette. Comment dire, et à qui le dire, qu’il ne suffit pas de se battre pour une patrie qui soit à soi, mais pour une cause qui soit aux hommes, à tous les hommes ?", écrit Mohamed Benchicou.
Elle est de cette race des combattantes qui ne courbent jamais l'échine devant la fatalité de l'oppression.
Kamal Guerroua, Le Quotidien d'Oran 
Annie Steiner, une icône ne s'éteint jamais
©Rachid Malik/https://jazairhope.org/
"De la révolution de la Toussaint à celle du Hirak de 2019, la femme a été de tous les combats pour la liberté. La fille de Marengo n'était née, semble-t-il, que pour être libre. Pleinement libre. Elle est de cette race des combattantes qui ne courbent jamais l'échine devant la fatalité de l'oppression", lit-on dans une "Lettre à Annie", publiée sur le site Le Quotidien d'Oran.
 

De son côté, Jazairhope.org salue en Annie Steiner "une icône qui ne s’éteindra jamais. (...) Elle n’a pas changé d’un iota, elle est restée elle-même avec son humilité, Annie Steiner, une femme dont l’amour envers la patrie est resté intact. Annie s’est éteinte mais son combat et son sacrifice seront gravés dans la mémoire collective des générations."

En 2016, nous avions eu l'honneur et la joie de rencontrer Annie Steiner. Voici le récit de ces quelques moments précieux passés avec elle. 

Une Algérienne comme les autres

Dans les rues du centre-ville d’Alger, la silhouette d’Annie Fiorio-Steiner est familière. Collés aux murs, des jeunes la saluent toutes les deux minutes. Le sourire aux lèvres, Annie leur répond et continue sa route, d’une démarche lente mais assurée. Annie est une Algérienne comme les autres.
 
Annie Steiner lors de notre rencontre à Alger en 2016. 
Annie Steiner lors de notre rencontre à Alger en 2016. 
©Carole Filiu Mouhali

Elle voit le jour en 1928 dans la région de Tipaza d’un père directeur d’hôpital, originaire d’Italie, et d’une mère institutrice, née en Aveyron. Son père, qui parle arabe, « était un grand rebelle », assure-t-elle. « Il se battait contre toute forme d’injustice ». A sa mort en 1941, sa mère ne se remarie pas. Fervente catholique, elle ne comprend pas pourquoi sa fille apprend l’arabe au collège puis se lance dans des études de droit. « Vous savez, à l’époque, les filles pied noir étaient éduquées comme les Algériennes », sourit Annie.

Diplômée en 1949, elle travaille dans les centres sociaux algériens, créés par Germaine Tillion (figure de la résistance et ethnologue anticolonialiste entrée au Panthéon en 2015). Leur mission est de soigner et d’alphabétiser la population. Là, avec ses collègues, elle fait face à la misère des Algériens. « Les gens avec qui je travaillais avaient déjà de bonnes idées, se rappelle-t-elle. Mais je suis sans doute allée plus loin qu’eux. »

 
Annie Steiner au temps de son engagement aux côtés des Algériens
Annie Steiner au temps de son engagement aux côtés des Algériens
DR
Un souvenir. Lors de la déclaration de la guerre, le 1er novembre 1954, elle est chez elle avec son mari et deux amis. Spontanément, elle applaudit à la nouvelle. Son entourage sourit. Il ignore qu’elle entre, peu de temps après, en contact avec des militants du FLN. « Je ne militais dans aucun parti et les Algériens, sans doute, trouvaient ma décision étonnante. Ils ont peut-être  fait une enquête sur moi et ils m’ont acceptée peu après, raconte-t-elle. Ils m’ont demandé : " Jusqu’où êtes-vous prête à travailler pour le FLN ? ". J’ai répondu : "Je m’engage totalement." »  

Annie Fiorio-Steiner devient ainsi agent de liaison du FLN, transportant des lettres et des couffins : « On ne m’a jamais demandé de poser de bombes. J’ai transporté des ouvrages sur la fabrication d’explosifs mais j’ai surtout transporté des lettres qui ont permis les accords entre le FLN et le PCA (Parti Communiste Algérien). » L’ancienne militante reste très modeste quant à son rôle durant la guerre. « J’ai pu faire beaucoup de choses car je n’étais pas fichée, mais non parce que j’étais meilleure que les autres. »

Solidarité sans faille en prison

Elle est arrêtée à son travail en octobre 1956 et emprisonnée à la prison de Barberousse, où sont enfermés les militants du FLN avant leur procès. Là, elle rencontre ses « sœurs », des moudjahidate, qui l’accompagneront durant sa captivité. Meriem, Fadila et Safia étaient infirmières au maquis. Avec elles, Annie ressent une réelle solidarité, un lien indissociable face à la dureté et la solitude de la prison. Aujourd'hui encore, elle est intarissable sur le sujet. « Sans solidarité, il n’y a plus de groupe. Il fallait faire bloc et se soutenir mutuellement. » Avant son procès, ses "sœurs" lui préparent des bigoudis et l’habillent avec les moyens du bord : « Surtout, il ne fallait pas provoquer de la pitié au tribunal. »

En mars 1957, elle est condamnée à cinq ans de prison et est emprisonnée à Maison-Carrée où elle rejoint des prisonnières de droit commun. Elle raconte, émue : « J’ai d’abord passé plusieurs jours au cachot où était enfermée une femme qui avait perdu la raison. La surveillante qu’on appelait Baqara (vache en arabe) m’a ensuite amenée dans les "cages à poules". C’était un grand dortoir avec des cellules très petites et grillagées. Devant moi, il y avait toutes les Algériennes, assises sur un banc posé contre le mur. »

J’étais révoltée et je le suis toujours bien sûr. Vous savez, la prison est une grande école
Annie Fiorio-Steiner

Annie Steiner continue à faire front avec ses "sœurs" et paye ses actions au prix fort. « Nous avons obtenu de rencontrer le CICR (Comité International de la Croix Rouge) lors de sa venue dans notre prison. Devant le directeur,  j’ai affirmé qu’il y avait des vers dans la viande qu’on nous servait. J’ai alors passé trois mois en prison disciplinaire à Blida (à 50 kms sud ouest d'Alger, ndlr). » Dans cette nouvelle prison, la jeune femme ne peut pas sortir de sa cellule. Elle obtient une demi-heure de sortie par jour après une grève de la faim de deux semaines. « J’étais révoltée et je le suis toujours bien sûr. Vous savez, la prison est une grande école », affirme-t-elle.
 

La perte de ses enfants

Annie Fiorio-Steiner est ensuite envoyée en France, dans des prisons de Paris, Rennes (Ouest) et Pau (Sud). En 1961, elle est libérée et  se rend en Suisse  Alémanique où résident son mari et ses deux petites filles. «  Après mon arrestation, il avait quitté l’Algérie et il avait emmené mes filles qu’il avait arrachées à ma mère. J’ai essayé  de reprendre leur garde  mais j’ai perdu mon procès devant les tribunaux suisses. » Dans un silence, la dame aujourd'hui âgée a le regard embué : « Finalement, j’ai perdu la garde de mes filles, et c’est ça qui a été le plus dur. Je n’accepte pas le fait que l’on m’ait pris mes enfants. »

En savoir plus : Le témoignage d’Annie Fiorio-Steiner a été recueilli par la journaliste Hafida Ameyar et a été publié dans un ouvrage « La moudjahida Annie Fiorio-Steiner, une vie pour l’Algérie » édité par l’association « Les Amis de Abdelhamid Benzine ». Des extraits peuvent être consultés en ligne.

A Genève, elle rencontre Meriem qui lui paie le voyage pour rentrer en Algérie. A l’entrée du port d’Alger, des femmes, des émigrées kabyles de retour  au pays, lancent des youyous pour célébrer la levée du drapeau algérien sur le bateau. Sans le sou,  Annie est accueillie par ses "sœurs" de prison.   Peu de temps après, elle occupe un poste de Directeur au Secrétariat Général du Gouvernement, poste qu’elle gardera plus de trente ans. Elle y aide de nombreux jeunes de l’administration algérienne à se perfectionner : « Ils avaient beaucoup de volonté. Ils sont comme mes enfants maintenant. »

J’ai toujours cet idéal de libération, je ne l’oublierai jamais.
Annie Steiner

Par modestie, Annie ne s’est jamais vantée de son parcours. Elle répète à l’envi que la guerre a été collective, menée par le peuple de façon anonyme. De nationalité algérienne, elle n’a plus jamais quitté son pays.  Son attachement  aux principes du 1er novembre 1954 l’incite à se révolter, encore aujourd'hui : « J’ai toujours cet idéal de libération, je ne l’oublierai jamais » assure-t-elle.