Terriennes

A quand la parité à Wall Street ?

Les femmes représentaient en 2019 plus de 50% des salariés du secteur des services financiers aux Etats-Unis mais seulement 22% des managers.
Les femmes représentaient en 2019 plus de 50% des salariés du secteur des services financiers aux Etats-Unis mais seulement 22% des managers.
©AP Photo/Mark Lennihan
Les femmes représentaient en 2019 plus de 50% des salariés du secteur des services financiers aux Etats-Unis mais seulement 22% des managers.
Jane Fraser, écossaisse, mariée et mère de deux garçons, devient à 53 ans la première femme à diriger un grand groupe bancaire, Citygroup, aux Etats-Unis, preuve que tout est possible même si ce milieu reste très majoritairement masculin. 

Pas pour demain ! Car malgré de timides progrès, les femmes restent minoritaires dans le monde des finances. Et quand elles sont présentes, elles gagnent moins que leurs collaborateurs masculins. Alors bien-sûr, l'arrivée d'une femme, Jane Fraser, à la tête d'une des plus grandes banques du monde -Citigroup- laisse espérer que les lignes bougent, enfin. 

Une femme à la tête de Citigroup, douzième entreprise mondiale, selon Forbes, 219 000 employé-e-s dans le monde, 200 millions de clients dans plus de 100 pays, bref, un des fleurons de Wall Street. Encore aujourd'hui, cette nomination passe pour un exploit, d'autant plus dans un secteur comme celui des finances, plutôt connu pour ses cols blancs et une culture peu propice à l'ascension des femmes dans les organigrammes. 

Je suis une mère qui travaille. J'ai trois garçons à la maison, j'ai un adolescent de 14 ans, un adolescent de 16 ans et un autre de 59 ans, et l'aîné, mon mari, dit qu'il ressent la même chose !
Jane Fraser, dans le NY Times

Diplômée des universités de Cambridge, en Grande-Bretagne, et d'Harvard, aux Etats-Unis, Jane Fraser fait partie de la société Citygroup depuis 16 ans. En octobre 2019, elle avait été nommée à la direction de la division de banque de détail, devenant ainsi de facto la numéro deux du groupe et la mieux placée pour accéder à la fonction suprême. Elle succède aujourd'hui à Michael Corbat, qui, il faut le souligner, fut un des premiers dans le secteur à rendre publiques les statistiques sur la diversité au sein de sa firme.

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"Je suis une mère qui travaille. J'ai trois garçons à la maison, j'ai un adolescent de 14 ans, un adolescent de 16 ans et un autre de 59 ans, et l'aîné, mon mari, dit qu'il ressent la même chose", confiait-elle sur le ton de la plaisanterie au NY Times, lors de l'annonce de sa nomitation. Agée de 53 ans et née en Ecosse, Jane Fraser apportera un peu de diversité au sein d'un monde très majoritairement masculin. Certaines femmes y occupent des postes de premier ordre, à l'instar de la patronne de la société d'investissement Fidelity, Abigail Johnson. Mais ce sont encore des hommes qui dirigent JPMorgan Chase, Bank of America, Wells Fargo, Goldman Sachs, Morgan Stanley.

"Nous pensons que Jane est la bonne personne pour s'appuyer sur le bilan de Mike et faire passer Citi au niveau supérieur", affirmait John Dugan, le président du conseil d'administration de la banque, dans le communiqué annonçant sa nomination en septembre dernier. "Elle possède une expérience approfondie de nos secteurs d'activité et de nos régions et nous avons toute confiance en elle", ajoutait-il.

"Elle a obtenu ce rôle en raison de ses mérites et pas simplement parce qu'elle est une femme", commente Mike Mayo, analyste chez Wells Fargo. Sa promotion "est une étape symbolique", se réjouit Lorraine Hariton, directrice de Catalyst, une organisation qui oeuvre à promouvoir les femmes dans le monde du travail. "Mais il reste encore un long chemin" à parcourir.

Managers : où sont les femmes ? 

Les femmes représentaient en 2019 plus de 50% des salariés du secteur des services financiers aux Etats-Unis mais seulement 22% des managers (en dehors des plus hauts postes), selon un rapport du cabinet Deloitte. Selon les tendances actuelles, ce chiffre atteindrait seulement 31% en 2030. "Il faut travailler un peu plus dur que les hommes pour grimper les échelons, se montrer irréprochable", rapportent encore aujourd'hui celles qui ont réussi à s'y faire une place. "J'ai toujours le sentiment, à moins d'être qualifiée à 120% pour une nouvelle opportunité ou un nouveau défi, que je n'arriverais pas vraiment à le relever", confiait Jane Fraser elle-même lors d'une rencontre avec les étudiant-e-s du Harvard Business School Club of New York, en 2016... 

"Pour chaque Jane Fraser, il y a des centaines, des milliers de femmes qui ont les compétences", remarque Muriel Wilkins, du cabinet de conseil aux dirigeants Paravis Partner. "Mais leur fournit-on les opportunités d'avancer?"

Un réseau de femmes pour avancer

En 2020, les analystes financiers hommes ont gagné 17% de plus en moyenne que leurs homologues femmes. Les métiers prestigieux et ceux qui rapportent le plus, comme les banquiers d'investissement et les traders, restent encore des bastions d'hommes, blancs. Et les remarques sexistes fusent encore de temps à autre. 

(Re)lire notre article ►Quand les banques se payent la tête des femmes

De vagues promesses sur le besoin de diversifier les recrutements, s'est imposée petit à petit une véritable réflexion sur le fond. En avril 2019, les patrons de sept grands établissements de Wall Street avaient été interpellés par des parlementaires qui leur avaient demandé, au cours d'une audition télévisée, si leur successeur serait une femme ou une personne issue des minorités. "Aucun n'avait répondu", comme le précise le journal La Tribune.

"Lentement mais sûrement, je vois des dirigeants qui s'interrogent sur ce que signifie l'équité au sein de leur entreprise (...) et qui se demandent quelles structures ils peuvent mettre en place", raconte Muriel Wilkins.

Chez JPMorgan Chase, la plus grande banque américaine par actifs, il existe depuis longtemps un réseau informel de femmes. Les plus en vue ont commencé en 2013 à organiser, lors de déplacements dans des succursales de l'établissement, des réunions uniquement de femmes pour écouter leurs doléances. Le grand patron Jamie Dimon a voulu formaliser les diverses initiatives et a créé en 2018 le programme Women on the Move, raconte sa responsable Sam Saperstein. "Cela nous a permis de revigorer les programmes des ressources humaines, des formations", explique-t-elle. Un programme de développement de carrière a été mis en place, ouvert à toutes les femmes de l'entreprise. Environ 500 femmes ont participé à la première session l'an dernier et 2.000 ont candidaté à la deuxième.

Parrainages et congés parentaux

Pour s'attaquer à une citadelle comme la gestion de portefeuilles, chasse gardée des hommes, l'organisation Girls who Invest, fondée en 2015, s'est fixée pour objectif de faire gérer par des femmes 30% de l'argent investi dans le monde en 2030. Les femmes ne représentent actuellement que 6% des managers dans les sociétés de capital-risque selon l'association, et que 3% dans les fonds spéculatifs.
 

De plus en plus de sociétés comptent désormais 50% de femmes parmi leurs nouvelles recrues et cherchent à conserver ce pourcentage au niveau supérieur.
Katherine Jollon Colsher, Girls who Invest

"Le secteur a beaucoup bougé au cours des cinq dernières années", affirme la directrice de l'organisation Katherine Jollon Colsher. "De plus en plus de sociétés comptent désormais 50% de femmes parmi leurs nouvelles recrues et cherchent à conserver ce pourcentage au niveau supérieur", dit-elle. L'organisation veut prouver que contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas du tout rebutées par ce métier, qu'il suffit d'aller les chercher. Elle arpente donc les campus universitaires pour recruter des étudiantes, les former et leur proposer des stages.

"Mesurer les progrès et obliger les managers à rendre des comptes est un élément primordial" dans la promotion des femmes, estime Lorraine Hariton de Catalyst. Il est aussi essentiel, selon elle, que les entreprises mettent en place des mesures de soutien, qu'il s'agisse de programmes de parrainage ou de congés parentaux. Selon les chiffres recueillis par l'organisation, seulement 31 des quelque 500 sociétés représentées au sein de l'indice S&P 500 (indice boursier basé sur 500 grandes sociétés cotées sur les bourses aux États-Unis, ndlr) étaient dirigées par une femme en 2019. Soit 6%.