Terriennes

Quand le Tout-Paris venait danser au bal des folles à la Salpêtrière

Bal des folles à la Salpêtrière en 1888
Bal des folles à la Salpêtrière en 1888
(Wikipédia)

Victoria Mas signe un premier roman étonnant sur une attraction très prisée au 19ème siècle : le bal des folles, un rendez-vous mondain qui réunissait le Tout-Paris autour de femmes atteintes de démence, abandonnées ou simplement fragiles. Ce roman s'appuie sur une vérité historique saisissante.

 

Le bal des folles !
C'était l'une des attractions les plus prisées au 19ème siècle.
Paris aime alors danser, s'ennivrer, s'encanailler. La capitale française compte  plusieurs centaines de bals. C'est le grand défouloir, la distraction majeure.
Toutes les classes sociales se rendent à ces bals masqués ou travestis. Ils charment les ouvriers, ravissent les bourgeois, affolent les aristocrates. Des étudiants y oublient leurs études et les militaires leur rigidité.

Dans ces tourbillons endiablés au son des polkas, valses et autres mazurkas, on traque la bonne aventure auprès des blanchisseuses, des "gigolettes" et autres courtisanes.
Le "bal des folles", attire, lui, un public trié sur le volet.
Il a lieu lors du Mardi Gras, vers la fin février. 
<em>Le bal des folles à la Salpetrière</em>
Le bal des folles à la Salpetrière
œuvre de José Belon (Paris 1890)

"Intelligences et cerveaux vides"

Dans "Le Voleur", Georges Darien écrit à son sujet : "C'est le jour béni où toutes ces pauvres créatures, les vraies cette fois, qu'un amour malheureux, le perte d'un être cher, des chagrins de famille, des revers de fortune ou d'autres causes incongrues ont fait échouer dans ce purgatoire dont la porte ne se rouvre guère".

De son côté, le journaliste Albert Wolff relate dans Le Figaro : "Le visiteur se demande si c'est la raison qui fait danser la folie, ou la démence qui reçoit la raison. Les intelligences se confondent avec les cerveaux vides. Le costume, qui est de rigueur, établit une triste égalité entre les folles et leurs gardiennes, et, au milieu de ces groupes de masques, on distingue la tenue sévère de la surveillante toute de noir habillée, qui se promène à travers ce beau bal, comme une mère en deuil qui pleure la raison absente de ses enfants".
Stimulation électrique, ici des muscles du sourire, que pratique <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Duchenne_de_Boulogne" title="Guillaume Duchenne de Boulogne">Duchenne</a> dans le laboratoire du docteur Charcot.
Stimulation électrique, ici des muscles du sourire, que pratique Duchenne dans le laboratoire du docteur Charcot.
Wikipédia


Nulle exposition indécente cependant (il y avait aussi à  même époque un bal des enfants épileptiques).

Ce bal voulu et encouragé par le docteur Charcot permet, le temps d'une soirée, une rencontre entre "malades" et "gens de la haute". Il est repectueux et animé d'une sincère compassion.
Il ne s'agissait pas d'un zoo humain où les nantis raillaient les pauvres malheureuses.

Dans  Le Petit Parisien,  un reporter remarque le 19 mars 1887 : " Rien de plus paisible, de plus calme, de plus doux, rien qui soit d'un aspect plus débonnaire et plus rassérénant que ce bal de folles : on se croirait dans une de ces fêtes familiales et bourgeoises, comme il s'en organise souvent par souscription entre voisins et amis, à l'occasion des Jours-Gras, dans certains milieux parisiens."

"On pensait que l'hystérie était lié à leur sexe"

Victoria Mas (fille de la chanteuse Jeanne Mas) signe ici son tout premier roman et chaque page est poreuse d'une touchante compassion pour ces malheureuses enfermées à vie. 

Nous suivons ainsi le parcours de la jeune Louise une
Victoria Mas
Victoria Mas
Capture écran Albin Michel
"aliénée"internée  et qui souffre de "crises d'hystérie" après avoir été victime d'un viol. Nous faisons aussi connaissance avec  Eugénie qui possède un don singulier, celui de communiquer avec les morts, et nous découvrons les méthodes  strictes de l’infirmière en chef, Geneviève. 

Mais son roman s'appuie sur des faits bien réels. "Il y a deux ans,  dit-elle, en me rendant sur place à la Salpêtrière, j'ai été interpellée par les lieux et je me suis interressée à l'histoire de cet hôpital que j'ignorais complètement. Concernant ce "bal des folles", j'ai pu trouver des écrits de l'époque, des coupures de journaux. Toutes les méthodes de traitement dont je parle dans mon roman, qu'ils s'agissent des pressions sur les ovaires, d'introduction de fer chaud dans le vagin, tout cela a été pratiqué à l'époque. On ne savait pas trop comment soigner ces femmes et on pensait que l'hystérie était lié à leur sexe. Tout ce qui se passe en arrière-plan, au sein de l'hôpital, est véridique. "
Le massacre d'une trentaine de femmes à la Salpêtrière, les 3 et 4 septembre 1792.
Le massacre d'une trentaine de femmes à la Salpêtrière, les 3 et 4 septembre 1792.
gravure anonyme

Bains glacés et flagellation

L'histoire du célèbre hôpital est riche de souffrances de  femmes.
L'établissement, voulu par Marie de Médicis au 17ème siècle, était d'abord un lieu d'enfermement pour les mendiants. En 1656, sous Louis XIV, la Salpêtrière, cette prison qui ne dit pas son nom, est d'abord un hospice où l'on enferme femmes et enfants. Au coeur de Paris, c'est une petite ville de 33 hectares, un lieu de concentration où croupissent environ 10 000 femmes accusées de débauche, d'"hystérie"ou d'avoir pratiqué ou subit un avortement. Dans leurs cellules de moins de 2 mètres carré, elles sont livrées à l'arbitraire de leurs bourreaux-gardiens. 
 

La folie des hommes n’est pas comparable à celles des femmes : les hommes l’exercent sur les autres, les femmes sur elles-mêmesVictoria Mas
Jusqu'à la Révolution, la Salpêtrière n'a aucune fonction médicale. 
Les malades parisiens sont alors envoyés à l'Hôtel-Dieu.
Les 3 et 4 septembre 1792, l'établissement est le théâtre de scènes sanglantes.  Plusieurs centaines d'hommes armés pénètrent dans l'hospice, ils libèrent 186 femmes mais en violent et massacrent une trentaine.

Le lieu souffre d'une réputation effrayante.
Jean-Martin Charcot (1825-1893)
Jean-Martin Charcot (1825-1893)
Wikipédia

Un journaliste témoigne : "La force, la violence, la brutalité, la férocité même, y régnaient en souveraines. Les bains glacés, la flagellation, les privations absolues de nourriture étaient les moyens sans cesses employés contre les accès de la démence furieuse, moyens barbares et stupides, qui, bien loin d'arrêter le mal, l'avivaient au contraire et le rendaient incurable."

Lors de l'arrivée du docteur Charcot à la Salpêtrière, les persécutions diminuent. 
En 1882, le neurologue crée une chaire de clinique des maladies du système nerveux.
Ses travaux rencontrent un succès mondial.
Si Léon Daudet brosse un portrait cinglant du médecin "Je n'ai pas connu d'homme plus autoritaire ni qui fît peser sur son entourage un despotisme plus ombrageux ", Victoria Mas estime que "Charcot a permis de ramener un peu de lumière et de propreté à l'intérieur de l'hôpital et d'apporter des conditions de soins un peu plus décentes. Auparavant, il n'y avait même pas l'idée de soigner".
 
"Le bal des folles" de Victoria Mas, 256 pages, 18,90 euros Edition Albin Michel
"Le bal des folles" de Victoria Mas, 256 pages, 18,90 euros Edition Albin Michel
Depuis la parution de son roman Le bal des folles, en août, la jeune romancière enchaîne interviews, télés et dédicaces avec une réelle gourmandise. "J'accompagne mes personnages pour les défendre auprès des lecteurs", confie-t-elle.
Elle-même avoue qu'elle ne s'attendait pas à un tel accueil, à la fois médiatique et populaire. La fluidité de son style au service d'une histoire méconnue et bouleversante y est sans aucun doute pour beaucoup.
 "J'ai été profondément touchée par ces femmes dont j'ignorais l'existence. Je les ai aimées. Elles m'ont émues, touchées. Et après, une fois ces personnages créés, je les ai portés avec beaucoup d'amour et beaucoup d'empathie et surtout sans jugement." 

Une émotion contagieuse.