Terriennes

Québec : être femme dans l'industrie agrotouristique

Gabrielle, Julie et Madeleine : trois jeunes cheffes d'entreprise dans le secteur de l'agrotourisme au Québec, un secteur encore en majorité masculin.
Gabrielle, Julie et Madeleine : trois jeunes cheffes d'entreprise dans le secteur de l'agrotourisme au Québec, un secteur encore en majorité masculin.
©Catherine François

Julie Gauthier, Gabrielle Cadieux-Gagnon et Madeleine Dufour sont à la tête de petites entreprises du circuit agro-touristique dans la région de Charlevoix, à 150 kilomètres au nord-est de Québec. Elles nous parlent de leur expérience dans le cadre de Cuisine, Cinéma et Confidences, festival fondé par Lucie Tremblay qui associe le cinéma à la gastronomie.

Julie pêche les poissons dans le fleuve Saint-Laurent, Gabrielle a une ferme et Madeleine est à la tête d’une fromagerie qui est aussi une distillerie. Toutes les trois ont pris la relève d’entreprises familiales.

Pêche, élevage et fromagerie

En 2018, Julie Gauthier réussit à transférer à son nom le permis de pêche à la fascine (technique traditionnelle en voie de disparition) que détenait son oncle. Elle a fondé les Pêcheries Charlevoix pour transformer les poissons qu’elle pêche dans le fleuve entre avril et novembre et qu’elle vend dans sa petite boutique de l’Anse-au-Sac. Julie était horticultrice avant de plonger les mains dans l’eau glacée du fleuve, mais elle ne pouvait pas envisager une seule seconde que cette pêche traditionnelle qui se faisait dans la famille depuis des générations disparaisse avec la retraite de son oncle.

C'est aussi en 2018 que Gabrielle Cadieux-Gagnon prend les rênes de la Ferme Éboulmontaise fondée en 1990 par ses parents, qui ont notamment mis en place la première indication géographique protégée pour l’Agneau de Charlevoix en Amérique du nord. Cette ferme est d’ailleurs l’un des fers de lance du circuit agrotouristique de Charlevoix. "J’ai pris le relais, j’ai racheté la ferme de mes parents, j’ai aussi pris le volet transformation en boucherie et diversifié le cheptel animal. Mon objectif est de rester petite et de me diversifier pour atteindre l’autosuffisance sur la ferme et permettre aux gens de venir visiter et consommer les produits de la ferme", précise la mère de trois jeunes enfants.

Quant à Madeleine Dufour, elle dirige depuis cinq ans avec son frère la Famille Migneron de Charlevoix, fondée par leurs parents en 1994. Une fromagerie qui s’est diversifiée en plantant des vignes et en installant une distillerie qui, à partir du petit lait récupéré de la production fromagère, produit des alcools forts comme de l’eau de vie, du gin mais aussi de la grappa et des alcools aromatisés au marc de la vigne. C’est Madeleine qui gère justement cette distillerie : "Je suis idéatrice et copropriétaire d’un gros bébé en évolution constante", dit la jeune femme en riant.

Le festival <em>Cuisine, cinéma et confidences</em>, dont la quatrième édition s'est tenue début novembre à Baie-Saint-Paul dans la municipalité de Charlevoix (Québec).
Le festival Cuisine, cinéma et confidences, dont la quatrième édition s'est tenue début novembre à Baie-Saint-Paul dans la municipalité de Charlevoix (Québec).
©CF

Jeune entrepreneuse : de la difficulté d'être prise au sérieux

Les trois jeunes femmes racontent que l’une des difficultés qu’elles rencontrent est d'être prises au sérieux dans leurs contacts professionnels parce qu’elles sont jeunes et parce qu’elles sont femmes. "Par exemple, quand je vais m’acheter deux cents mètres de tel type de tuyaux et que j’arrive à la quincaillerie pour les demander, on me regarde et on me dit : mais vous savez que ça fait beaucoup de tuyaux ça madame ? Et moi je réponds : mais bien sûr que je le sais, mais c’est ce dont j’ai besoin ! Je pense que si c’était un homme, on ne lui poserait pas cette question", explique Gabrielle.

Je sentais qu’on me prenait moins en sérieux parce que j’étais jeune.
Madeleine Dufour, vigneronne et directrice de distillerie

Madeleine, de son côté, dit que la problématique avait plus un rapport à son âge - elle avait 22 ans quand elle a repris l’entreprise familiale : "Je sentais qu’on me prenait moins au sérieux parce que j’étais jeune, quand à 22 ans, je disais qu’on allait mettre en place le restaurant les Faux Bergers à la fromagerie et que tout le monde allait faire la queue pour y aller, personne ne me croyait. Ou quand j’allais à la banque pour du financement et qu’on me disait : 'Oh, on s’attendait à voir tes parents !'"

Julie raconte pour sa part qu’au printemps dernier, alors qu’elle investissait dans de nouveaux filets pour sa fascine, elle a dû imposer son point de vue auprès de ses oncles pour rendre le système plus efficace, et surtout moderniser et adapter l’équipement à ses besoins à elle : "C'était comme si mon opinion ne comptait pas, j’ai dû en parler avec mon père pour qu’il intervienne auprès de mes oncles".

Enfin l’autre défi, comme bien des femmes, c’est la conciliation travail-famille, une réalité pour Gabrielle, mère de trois jeunes enfants, qui ne calcule plus le nombre de fois où elle a terminé son travail à la ferme tard le soir parce qu’elle devait prendre soin, le jour, d’un de ses enfants malades. Entrepreneuse, impossible de perdre une seule journée de travail ; la marchandise, il faut la livrer, peu importe les conditions dans lesquelles on se trouve.

Lucie Tremblay, une pionnière ! Elle a fondé le festival <em>Cuisine cinéma et confidences</em> dont la 4e édition s'est tenue en novembre 2021 à Baie-Saint-Paul, Charlevoix (Québec).
Lucie Tremblay, une pionnière ! Elle a fondé le festival Cuisine cinéma et confidences dont la 4e édition s'est tenue en novembre 2021 à Baie-Saint-Paul, Charlevoix (Québec).
©CF

Dans le sillon des pionnières

Gabrielle fait valoir que les jeunes femmes entrepreneuses, comme elles, bénéficient des progrès obtenus de chaudes luttes par les générations de femmes précédentes : "J’ai comme l’impression que le gros du travail s’est fait avant nous, avec nos mères. Ma mère était une pionnière dans son domaine, elle a ouvert le chemin avant moi et j’en profite maintenant, on avance dans le sillon que ces femmes ont ouvert".

La femme qui, avant, avait sa place à la maison est maintenant partie prenante de l’entreprise agricole ; elle est au centre de l’action.
Gabrielle Cadieux-Gagnon, agricultrice et propriétaire d'une ferme

Gabrielle fait aussi valoir qu’il y a actuellement un manque de relève dans le monde agricole au Québec, mais elle se réjouit de voir des jeunes femmes reprendre les rênes d’entreprises agricoles : "Je vois beaucoup de filles agricultrices actuellement et je trouve ça génial. La femme qui, avant, avait sa place à la maison est maintenant partie prenante de l’entreprise agricole ; elle est au centre de l’action ».

Une baguette magique ?

Quand on leur demande ce qu’elles feraient si on leur donnait une baguette magique, les trois entrepreneuses répondent d’une seule voix, sans hésiter : faire disparaître les réglementations administratives qui leur bouffent un temps précieux et entravent le développement de leur entreprise. Chacune dans son domaine doit se plier à des réglementations très strictes imposées par les gouvernements canadien et québécois. Julie, par exemple, pêche des poissons soumis à la réglementation canadienne et d’autres qui sont gérés par le gouvernement québécois, ce qui a un impact sur ce qu’elle peut vendre ou pas aux restaurateurs de la région.

"Moi je mettrais un sacré coup de hache dans toute la règlementation des alcools au Québec, parce que c’est totalement archaïque, ça date des années 1920, il faut revoir les questions de libre marché et les questions de monopole", estime Madeleine.

"Moi je donnerai un gros coup de hache dans le fonctionnariat, ces fonctionnaires qui ont des salaires élevés et un fonds de pension, alors que moi, j’attends toujours mon remboursement de taxes pendant qu’ils vont en vacances", s’indigne Gabrielle, qui n’en peut plus de devoir traiter avec des fonctionnaires assis dans des bureaux et complètement déconnectés de sa réalité, voire ignorants des caractéristiques des animaux de ferme, comme savoir qu’une agnelle devient une brebis une fois adulte.

Ces entrepreneuses ont besoin d’une solide formation, mais il leur faut aussi du courage, de la persévérance, une vision et de la passion.
Liza Frulla, directrice de l’Institut du tourisme et de l’hôtellerie du Québec

"Ces entrepreneuses ont besoin d’une solide formation, mais il leur faut aussi du courage, de la persévérance, une vision et de la passion, avance Liza Frulla, ex-politicienne qui est maintenant directrice de l’Institut du tourisme et de l’hôtellerie du Québec. Comme ce sont de toutes petites entreprises, elles ont de la difficulté à avoir un soutien financier. Il faut que le système change pour les aider, car elles sont l’avenir des régions, ces petites entreprises. Et il faut que le gouvernement québécois change de paradigmes pour encourager ce retour à la terre et dans les régions".

Nos trois entrepreneuses lors d'une conférence lors du festival <em>Cuisine, cinéma et confidences </em>à Charlevoix, animée par Liza Frulla, à gauche micro en main, ex-femme politique et directrice de l’Institut de l’hôtellerie du Québec  
Nos trois entrepreneuses lors d'une conférence lors du festival Cuisine, cinéma et confidences à Charlevoix, animée par Liza Frulla, à gauche micro en main, ex-femme politique et directrice de l’Institut de l’hôtellerie du Québec  
©CF

Le mot-clé ? La passion ! Passionnées, elles le sont, ces trois entrepreneuses, et totalement dévouées à leurs entreprises qui sont des piliers du circuit agrotouristique de Charlevoix, une région où elles sont nées, dont elles sont fières et pour laquelle elles font leur maximum afin d’assurer son développement et son avenir.