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Québec : la triste réalité des violences à caractère sexuel sur les campus

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Une étude récemment publiée révèle que les violences à caractère sexuel sont encore trop fréquentes sur les campus des "collèges" de la province : plus du tiers des répondant.e.s disent en avoir été victimes. Un tableau inquiétant… Explications.

Un collège, au Québec, est une institution d’enseignement supérieur que les jeunes intègrent après avoir obtenu leur diplôme d’études secondaires – l’équivalent du baccalauréat français – et avant d’entreprendre des études universitaires. Une sorte de palier d’enseignement intermédiaire entre le secondaire et l’université. C'est dans cinq de ces collèges qu'a été menée l'étude PIECES, pour "Projet inter-collégial d’étude sur le consentement, l’égalité et la sexualité".
 

L’étude intitulée PIECES a été réalisée à l'issue d'une consultation en ligne auprès de quelque 6000 personnes, étudiants et membres du personnel, de cinq collèges québécois, sous la direction de Manon Bergeron, professeure et chercheure au département de sexologie de l’UQAM et titulaire de la Chaire VSSMES. Créée en octobre 2018, la Chaire de recherche sur les "violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur" de l’UQAM a pour mission d’aider à prévenir les violences à caractère sexuel au Québec et au Canada, via des études et différentes formes de mobilisation. Elle est financée par le ministère québécois de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

Les violences à caractère sexuel définies dans l'étude PIECES vont des propos sexistes à l’agression sexuelle, en passant par les différentes formes de harcèlement et de coercition, tant verbaux que physiques.

Une personne sur trois

L’étude révèle que plus du tiers des répondants, soit 35,9%, qu’ils soient étudiants ou employés travaillant sur le campus, disent avoir subi une violence à caractère sexuel commise par une autre personne affiliée au collège. De ce nombre, 31,7% sont des étudiant.e.s et 44,8% font partie du personnel de l’établissement. Dans la grande majorité des cas, on parle de harcèlement sexuel, de gestes non consentis, non désirés et offensants. "Les chiffres les plus significatifs pour nous, c’est le fait qu’un.e employé.e sur deux rapporte au moins un événement de violence à caractère sexuelle, cette statistique-là semble très importante", précise Sophie Roy, professeure de Science politique au collège Ahuntsic et co-chercheur du projet.

Les personnes issues de la diversité de genre et de la diversité sexuelle sont deux fois plus victimes que les autres, soit toute la communauté LGBTQ++. Et bien sûr, les femmes...
Sophie Roy, chercheuse

L’étude démontre également que ce sont les femmes, en majorité, qui se disent victimes de ces violences à caractère sexuel. Les personnes appartenant aux minorités sexuelles et de genre, et les personnes provenant des communautés autochtones et de minorités visibles, comptent également parmi les groupes les plus visés. "Les personnes issues de la diversité de genre et de la diversité sexuelle sont deux fois plus victimes que les autres, soit toute la communauté LGBTQ++. Et, bien sûr, les femmes sont beaucoup plus victimes que les hommes, quasiment du simple au double," précise Sophie Roy. La chercheuse ajoute : "Malheureusement, on ne peut pas dire qu’on a été surpris par ces chiffres, car des études similaires menées dans des universités ont montré les mêmes résultats".

Des violences lourdes de conséquences

L’étude révèle également que près d’une victime sur deux dit que la violence qu’elle a subie a eu un impact sur sa vie par la suite, portant atteinte à sa réussite scolaire ou sportive, sa vie professionnelle, sa vie personnelle, sa vie sociale, et bien sûr sa santé physique et psychologique. Et pour 14,1% de ces personnes, on peut parler de stress post-traumatique.

Presque 95% des étudiant.e.s victimes n’ont pas signalé les événements... Il y a encore une espèce de culture du silence.

Sophie Roy, chercheuse

Autre réalité inquiétante mise en lumière par cette étude : la loi du silence, qui continue de régner sur les campus. Car plus de 9 personnes sur 10 (93,5%) qui disent avoir été victimes de ces violences à caractère sexuelle ne les ont pas dénoncées. "Au niveau des étudiants, presque 95% n’ont pas signalé les événements, et la première raison, c’est qu’ils estiment que la situation n’était pas assez grave pour le signaler. Il y a encore une espèce de culture du silence, en effet", fait remarquer Sophie Roy.

12,3% des répondants disent avoir recueilli les confidences d’une personne ayant subi une violence à nature sexuelle sur le campus, et 8,3% en ont été témoin. Enfin 8,9% disent ne pas se sentir en sécurité dans au moins quatre lieux de leur campus, en particulier les stationnements, les vestiaires, les cages d’escalier, les ascenseurs et les couloirs de l’établissement.

Tolérance zéro

"Notre collecte de données s’est faite en novembre 2019, juste quand les collèges venaient d’implanter des bureaux de prévention des violences sexuelles, donnant suite à la loi adoptée en 2017 qui oblige les établissements d’enseignement supérieur à mettre en place des mécanismes pour prévenir et gérer des situations de violences sexuelles. Ils avaient donc eu deux ans pour mettre en place ces bureaux de prévention des violences à caractère sexuel. Notre étude va les aider à définir des politiques ciblées, mettre en place des mesures précises pour lutter contre ce phénomène", assure Sophie Roy.

Le Collège Ahuntsic, à Montréal, l'un des cinq établissements ayant participé à l'étude PIECES, ave  le Collège Montmorency, le Cégep de Sainte-Foy, le Cégep de Jonquière et le Cégep de l’Outaouais.<br />
 
Le Collège Ahuntsic, à Montréal, l'un des cinq établissements ayant participé à l'étude PIECES, ave  le Collège Montmorency, le Cégep de Sainte-Foy, le Cégep de Jonquière et le Cégep de l’Outaouais.
 
©Wikimedia

La chercheuse et son équipe souhaitent poursuivre leur étude pour vérifier si la situation s’est améliorée au cours des prochaines années : "Cette étude a été faite dans cinq collèges, ce serait bien de l’élargir à dix ou quinze collèges dans trois ou quatre ans. Il faut se donner les moyens de nos ambitions et investir encore pour mettre en place la tolérance zéro. Alors est-ce que les gouvernements sont prêts à débloquer des fonds pour ça ? C’est ce qu’il faut aussi surveiller, conclut Sophie Roy. "Tolérance zéro", c’est en effet le mot d'ordre à appliquer pour endiguer ce fléau des violences à caractère sexuel, peu importe le milieu dans lequel elles surviennent.