Terriennes

Qui est Chloé Zhao, deuxième réalisatrice oscarisée de l'histoire ?

Chloé Zhao doublement récompensée pour son film <em>Nomadland</em>, la cinéaste remporte l'Oscar de la meilleure réalisatrice et celui du meilleur film, ce qui n'était pas arrivé depuis 11 ans. Elle est la deuxième femme à gagner cette prestigieuse statuette dorée. 
Chloé Zhao doublement récompensée pour son film Nomadland, la cinéaste remporte l'Oscar de la meilleure réalisatrice et celui du meilleur film, ce qui n'était pas arrivé depuis 11 ans. Elle est la deuxième femme à gagner cette prestigieuse statuette dorée. 
©AP Photo/Chris Pizzello

Chloé Zhao est née en Chine il y a 39 ans. C'est adolescente qu'elle rejoint tout d'abord la Grande-Bretagne, puis les Etats-Unis pour y poursuivre des études supérieures. Aujourd'hui, cette cinéaste inscrit son nom dans l'histoire du cinéma américain en devenant la deuxième femme à recevoir l'Oscar de la meilleure réalisatrice, en 93 ans d'existence de l'illustre académie hollywoodienne. 

Avant elle, seule une femme avait remporté le trophée du meilleur long-métrage: Kathryn Bigelow pour Démineurs en 2010. Chloé Zhao a suivi ses traces, décrochant, comme elle, l'Oscar suprême du meilleur long-métrage, ainsi que celui de la meilleure réalisatrice, à Los Angeles le 25 avril 2021. Son actrice principale, la star oscarisée Frances McDormand, a décroché sa troisième statuette avec celle de la meilleure actrice de l'année.
 

[Croyez toujours en la bonté. Croyez toujours au cinéma. Félicitations à Frances McDormand pour sa troisième victoire de la meilleure actrice dans un rôle principal, et à Chloé Zhao qui m'a tellement inspiré durant cette saison de récompenses. Je ne pourrais pas être plus fier]

C'est avec Nomadland, que la réalisatrice presque quadra a conquis le jury des Oscars. Déjà primé à de multiples reprises dans le monde et grand favori de cette saison des prix à Hollywood, ce road-movie raconte l'histoire d'une veuve sexagénaire qui parcourt le pays dans une camionnette. Elle devient une main-d'œuvre itinérante tout en se connectant avec d'autres Américains qu'elle rencontre en cours de route, le film est inspiré du livre de Jessica Bruder.

Ces laissé-e-s pour compte de la crise économique tentent tant bien que mal de se forger une nouvelle vie dans l'Ouest américain. Et ce sont eux, ces "nomades", qui n'étaient pas des acteurs professionnels, que la réalisatrice a voulu remercier au moment de recevoir son trophée : "Merci de nous avoir appris le pouvoir de la résilience, de l'espoir et de nous avoir rappelé ce qu'est la vraie bonté." 

En immersion chez les Sioux jusqu'aux super-héros...

Née Zhao Ting à Pékin, fille d'un riche homme d'affaires chinois, Chloé a quitté la Chine alors qu'elle n'était encore qu'une adolescente, pour un pensionnat britannique puis des études supérieures à Los Angeles et à New York. A ces villes démesurées, elle préfère les grands espaces américains comme le Dakota du Sud ou le Nebraska, des zones isolées et peu peuplées qui ont une place de choix dans les longs plans de "Nomadland".

C'est lorsqu'elle étudie le cinéma à New York que la jeune femme découvre par hasard des images des terres traditionnelles des Sioux Lakota. Déracinée, et partant du principe qu'elle ne parviendrait pas à réaliser de meilleurs films sur New York que "ceux qui avaient déjà été faits", Chloé Zhao décide de mettre "cap à l'ouest".

Pour son premier long-métrage, Les Chansons que mes frères m'ont apprises, qui met en scène un jeune homme rêvant de quitter la réserve indienne de Pine Ridge, elle passe des mois en immersion dans cette région reculée, peu connue des Américains eux-mêmes. Le film se fait remarquer lors de divers festivals, à Sundance ou Cannes, mais ce n'est que deux ans plus tard avec The Rider, un autre film aux saveurs "western" tourné dans la région de Pine Ridge, que la cinéaste éclate réellement. L'origine de ce film vient d'une rencontre entre la jeune femme et un cow-boy qui refuse de renoncer aux rodéos malgré une grave blessure. The Rider remporte le Grand Prix du Festival Américain de Deauville en 2018. 
 

Dans ses deux premiers films, Chloé Zhao met à l'écran des acteurs amateurs qui jouent une version d'eux-mêmes. Un processus nécessaire à ses débuts, lorsqu'elle était encore inconnue et sans moyens, comme elle le confie elle-même, et qui lui a permis de se "construire un monde".

Son dernier projet l'emmène dans un tout autre univers, celui des super-héros. Eternals est un film tiré des fameux comics Marvel avec superstars et super-budget. "Le saut financier entre 'The Rider' et 'Nomadland', c'est comme le saut entre 'Nomadland' et 'Eternals'", dit Chloé Zhao à propos du film qui réunira cette année à l'écran Angelina Jolie et Salma Hayek. L'une des clefs du succès commercial d'Eternals sera la Chine, où Avengers: Endgame, l'un des précédents volets de la saga Marvel, a récolté 630 millions de dollars. Mais le pari ne s'annonce pas tout à fait gagné d'avance. 
 

Chloé Zhao, "traitresse" en Chine

Chloé Zhao vit actuellement à Ojai, petite ville rurale de Californie à environ 150 km au nord-ouest de Los Angeles, fortement imprégnée de la culture hippie. Elle y vit avec son compagnon, un Britannique lui aussi cinéaste, et deux chiens. Ses relations avec sa patrie d'origine sont compliquées.

Les premiers succès de la réalisatrice lui avaient d'abord attiré des éloges dans son pays natal, où elle avait été qualifiée de "fierté" nationale. Mais des propos lui étant attribués dans un magazine américain datant de 2013, où elle semblait critiquer son pays d'origine, avaient ensuite refait surface. Elle est depuis lors la cible de critiques de certains nationalistes qui l'ont qualifiée de "traîtresse".

Si la réalisatrice s'est abstenue de s'exprimer sur cette controverse, elle a récemment affirmé qu'elle ne se voyait pas de si tôt faire un long-métrage sur son enfance en Chine. Depuis ce tollé, les recherches sur les réseaux sociaux avec les hashtags liés à Nomadland en chinois restent bloquées, et le matériel promotionnel en chinois a également disparu. Bien que le film ait été programmé pour la sortie en Chine la semaine dernière, il n'y a pas eu de projection dans les salles.

[«Une joie qui ne peut pas être célébrée:» l'internet chinois déplore la censure de Chloé Zhao]

Les recherches sur Weibo, la plate-forme de médias sociaux chinoise, avec le hashtag #ChloéZhaoremportel'Oscardumeilleurréalisateur n'ont renvoyé que le message: "Conformément aux lois, règlements et politiques en vigueur, la page n'est pas trouvée", rapporte le site livedailynews24.com. Parmi les nombreux messages supprimés sur Weibo, il y avait ceux qui exprimaient la frustration face aux attaques contre Chloé Zhao."À un moment où nous devrions célébrer Chloé Zhao, qui a parlé de l'influence de la culture chinoise sur sa vie, il y a encore des gens qui ont hâte de se dissocier d'elle et de son identité chinoise", a écrit un internaute dans un post qui a disparu plus tard. "Je pense que ce phénomène n'est pas du tout bon.", lit-on encore sur un post cité par le site d'information. 

Le triomphe de la réalisatrice n'est toutefois pas totalement resté sous silence, notamment sur l'autre grand réseau social local, WeChat. Si la plateforme a censuré des articles portant elle, de nombreux messages de félicitations ont pu être lus entre utilisateurs. "C'est une fierté pour les Chinois (...) C'est très rare pour une Chinoise d'obtenir un Oscar", commente Yan Ying, une ingénieure rencontrée dans les rues de Pékin par l'AFP. "Je pense que les films chinois vont gagner en qualité et qu'elle constitue un très bon exemple pour les réalisateurs chinois", salue de son côté Yuan Min, une femme de 38 ans qui travaille dans le secteur juridique.

"Première femme asiatique récompensée à Hollywood"

"Chloé Zhao devient la première femme de couleur à remporter le prix du meilleur réalisateur" titre le New York Times. Pour le journal, "les Oscars de cette année ont marqué leur histoire en nommant  pour la première fois plus d'une cinéaste pour le meilleur réalisateur. En plus de Zhao, Emerald Fennell a été nominée pour Promising Young Woman". Avant cette année, seules cinq réalisatrices avaient été reconnues dans la catégorie réalisatrice. Emerald Fennell est la première femme en 13 ans à remporter le prix du meilleur scénario original.

[Chloé Zhao est la deuxième femme de l'histoire et la première femme de couleur à remporter l'Oscar du meilleur réalisateur. Emerald Fennell est la première femme en 13 ans à remporter le prix du meilleur scénario original. Et d'autres façons dont les #Oscars2021 sont entrés dans l'histoire hier soir]

A saluer également, le sacre de Yuh-Jung Youn pour sa prestation dans Minari. L'actrice de 73 ans remporte l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, faisant d’elle la toute première Coréenne à remporter l’une des quatre catégories d’acteurs des Oscars. Lors de la remise de son trophée, elle a insisté avec humour sur la prononciation correcte de son nom, écorché quelques secondes plus tôt par l’acteur américain Brad Pitt, chargé d'annoncer son prix et qu'elle a ensuite "ouvertement" dragué, ce qui a déclenché les rires de l'assemblée. "Ce soir, vous êtes tous pardonnés", a-t-elle finalement conclu, un large sourire aux lèvres.

Enfin, autre fait historique souligné par vox.com, Mia Neal et Jamika Wilson sont devenues les premières femmes noires dirigeant une équipe de coiffure et de maquillage à remporter un Oscar. "Alors que nous brisons ce plafond de verre, je peux imaginer des femmes trans noires qui se tiennent ici, des sœurs asiatiques et latines et des femmes autochtones", a déclaré Mia Neal, sous les applaudissements du public, "Et ce ne sera pas un jour inhabituel ou révolutionnaire. Ce sera tout simplement normal".