Terriennes

Qui est Laura Codruța Kövesi, cheffe du nouveau parquet européen ?

<p>Laura Codruța Kövesi le 4 octobre 2019, lors d'une interview à Bucarest, en Roumanie.</p>

Laura Codruța Kövesi le 4 octobre 2019, lors d'une interview à Bucarest, en Roumanie.

©AP Photo/Vadim Ghirda

Icône de la lutte anticorruption en Roumanie, Laura Codruța Kövesi dirige depuis le 1er juin 2021 le nouveau parquet européen antifraude. Incorruptible, têtue, charismatique et ambitieuse, cette magistrate de 48 ans tient sa revanche après des années à batailler dans son pays contre les malversations de la classe politique.

Laura Codruța Lascu est née à Sfantu Gheorghe, en Transsylvanie, dans la Roumanie de Ceausescu. Digne fille d’un père procureur, elle se passionne pour le droit, à commencer par le droit criminel. Son père voulait pourtant la dissuader de lui emboîter le pas, convaincu, comme ses confrères, que : "Un parquet, ce n’est pas un endroit pour une femme !" raconte-t-elle aujourd'hui à La Croix L’Hebdo. Il en aurait fallu plus pour la décourager : Laura Codruța Lascu se lance dans des études de droit à Cluj-Napoca, grande ville universitaire du nord-ouest de la Roumanie.

Sportive de haut niveau 

Un peu mal à l'aise devant les caméras, Laura Codruța, qui mesure 1,82 mètres, impressionne par sa grande taille, qui lui a valu d'être sélectionnée, en 1989, dans l'équipe féminine junior de basket-ball roumaine, alors vice-championne d'Europe. Autrement dit, elle s'est pliée, dans ses jeunes années, à la rigueur et la discipline extrêmes imposées aux sportifs de haut niveau dans les pays du bloc de l'Est. Des années formatrices, qui lui ont beaucoup appris pour la suite de sa carrière de juriste. Au basket, il y a une règle d’or, dit-elle aujourd'hui : ne jamais sous-estimer son adversaire. "Dans les enquêtes que j’ai menées, beaucoup de criminels m’ont traitée avec dédain. Convaincus qu’une jeune femme serait, à l’évidence, incapable de les coincer, ils ne se donnaient même pas la peine d’affûter leur défense." De ce handicap d’être une femme, elle a fait un avantage. "Je n’avais pas le choix !", explique-t-elle.

Jeune, femme et procureure

​En 1995, Laura Codruța est nommée procureure au tribunal de Sibiu, en Transylvanie, d'abord au parquet, puis au Bureau de lutte contre la corruption et le crime organisé, et enfin au sein de la direction d’investigation des infractions de criminalité organisée et de terrorisme. Celle qui était alors toute jeune se souvient qu'elle était la seule femme parmi cinq hommes, et que l'on ne se privait pas de lui faire remarquer qu'elle n'était pas à sa place. "Une des premières fois où je me suis rendue sur une scène de crime, une mort suspecte dans une usine, pour mener les premières investigations, les services de sécurité n’ont pas voulu me laisser entrer… C’était impensable à leurs yeux qu’une jeune femme comme moi soit le procureur qu’ils attendaient", raconte-t-elle à La Croix L’Hebdo

En 2002, Laura Codruța Lascu épouse Eduárd Kövesi, un Hongrois de Roumanie - dans sa région d'origine de Transsylvanie, l'ethnie hongroise est majoritaire. Après leur divorce, en 2007, elle choisit de garder le nom de famille de son ex-mari. En 2006, elle est nommée Procureure générale pour un mandat de trois ans, renouvelé en 2009. A 33 ans, Laura Codruța, désormais Kövesi, est la plus jeune procureure générale de Roumanie, et la première femme à être nommée à ces fonctions. 

Décorée par le département d’État américain en 2014, Laura Kövesi est “Européenne de l’année” pour le magazine <em>Reader’s Digest</em> en 2016 (ici l'édition suédoise) et reçoit la Légion d’honneur peu après.
Décorée par le département d’État américain en 2014, Laura Kövesi est “Européenne de l’année” pour le magazine Reader’s Digest en 2016 (ici l'édition suédoise) et reçoit la Légion d’honneur peu après.

"Eliot Ness" roumaine

En 2013, Laura Codruța Kövesi est nommée à la tête du parquet anticorruption (DNA) de Roumanie, qui est alors l'un des pays de l'Union européenne les plus affectés par la fraude financière.

Sous sa houlette, les procureurs mettent en examen 14 ministres ou anciens ministres, 43 parlementaires et plus de 260 élus locaux. Elle fait condamner l’ancien maire de Bucarest Sorin Oprescu à quatre ans de prison et l'ancien chef de gouvernement Adrian Nastase à deux ans d'incarcération. L’ex-Premier Ministre, Victor Ponta, est forcé de démissionner en 2015, tandis que l'ancien homme fort du PSD Liviu Dragnea, longtemps considéré comme l'homme politique le plus puissant du pays, est condamné à trois ans et demi de prison dans une affaire d'emplois fictifs et incarcéré. La liste est encore longue des "hommes forts" de la Roumanie déboulonnés par l'action inflexible de Laura Codruța Kövesi.

Icône de la résistance

Détails d'une image du 7 mars 2019 : manifestants brandissant le portrait de Laura Codruța Kövesi.
Détails d'une image du 7 mars 2019 : manifestants brandissant le portrait de Laura Codruța Kövesi.

Vent debout contre la refonte du système judiciaire du Parti social-démocrate (PSD) visant à "corriger les abus" des magistrats, Laura Codruța Kövesi inspire les milliers de manifestants roumains qui, à partir de janvier 2017, descendent dans la rue, brandissant son portrait, pour "défendre l'Etat de droit" et empêcher le pouvoir de "contrôler la justice".

Alors que Bruxelles a plusieurs fois mis en garde Bucarest contre tout retour en arrière sur la justice, Laura Codruța Kövesi assure dans un entretien avec l'AFP que "le courage des procureurs et leur volonté de mener à bien leur mission sont irréversibles". Le 12 février 2017, Laura Kövesi déclaré au quotidien britannique Guardian : "Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie."

Devenue la hantise du gouvernement roumain, et malgré le soutien du président de centre droit Klaus Iohannis, la magistrate est brutalement limogée de la DNA mi-2018. Sa remplaçante, Anca Jurma, tiendra six mois à la tête de l'institution, avant de renoncer à son poste, évoquant un "environnement hostile". Laura Codruța Kövesi, elle, saisit la Cour européenne des droits humains, car elle estime n'avoir pas bénéficié d'une procédure équitable. Verdict : la Roumanie a effectivement violé le droit à un procès équitable et le droit à la liberté d'expression de l'ancienne cheffe du bureau anticorruption de Roumanie. 

"Un fantassin couvert de cicatrices"

Depuis toujours, la majorité a tout tenté pour empêcher l'ascension de Laura Codruța Kövesi. En septembre 2015, peu de temps après sa mise en accusation pour blanchiment d'argent, usage de faux et évasion fiscale, Victor Ponta, alors Premier ministre, clamait sur sa page Facebook que le seul problème de son pays était "l'obsession d'un procureur pas du tout professionnel qui essaie de se faire un nom en inventant et imaginant des faits et de fausses situations qui datent d'il y a dix ans". Une accusation récurrente porte sur des "abus" que Laura Codruța Kövesi aurait commis ou permis dans les enquêtes du DNA.

Début 2019, alors que Laura Codruța Kövesi, fraîchement évincée de la DNA en Roumanie, se portait candidate à la direction du futur parquet européen, l'ancien ministre de la Justice Tudorel Toader envoyait à ses homologues de l'Union européenne une lettre dressant un portrait au vitriol de la magistrate, tandis qu'une nouvelle juridiction disciplinaire lançait contre elle des poursuites - toujours en cours - pour abus de pouvoir, corruption et faux témoignage. Toutes ces allégations, Laura Codruța Kövesi les réfute : elle assure n'avoir "jamais enfreint la loi". Des "affabulations (...) destinées à m'empêcher d'accéder à cette fonction" européenne, réagit la magistrate, que les médias proches de la majorité accusent pêle-mêle d'être un "agent de la CIA" ou d'avoir reçu un million d'euros de pots-de-vin de la part d'un membre du milieu.

Deux employés d'une société privée israélienne de renseignement, Black Cube, ont été condamnés en Roumanie pour une tentative de harcèlement de Laura Codruța Kövesi, mais le nom du commanditaire de cette opération n'a pas encore été divulgué. Ces campagnes d'intimidation n'ont fait qu'enhardir cette femme très croyante, à la voix posée et au sourire timide, qui avoue avec humour répugner à ouvrir les journaux, de peur de découvrir avoir "encore commis Dieu sait quel méfait". 

Laura Codruța Kövesi ressemble à "un fantassin couvert de cicatrices, qui a essuyé des centaines de coups" et a prouvé "sa capacité à résister à la pression", estimait récemment l'écrivain et éditorialiste Cristian Tudor Popescu. Une description dans laquelle elle se reconnaît. 

Première cheffe du parquet européen

Malgré l'hostilité de Bucarest, la candidature de Laura Kovesi à la tête du parquet européen, a été approuvée dès 2019 par le président du Parlement européen David Sassoli et les chefs des groupes politiques de cette assemblée. A 48 ans, Laura Codruța Kövesi est nommée pour un mandat de sept ans. 

Le parquet européen
La mise en place du parquet européen a nécessité "plus de deux décennies de discussions" et "des négociations politiques difficiles", rappelle Laura Codruța Kövesi le 1er juin 2021.

22 Etats de l'UE participent à cet organe indépendant chargé de rechercher, mais aussi de poursuivre et traduire en justice les auteurs d'infractions portant atteinte aux finances européennes, dont le montant s'élève à environ 1000 milliards d'euros sur 2021-2027.

Il s’attaquera, entre autres, à la corruption ou la fraude transfrontalière à la TVA, qui excède 10 millions d'euros. Le parquet européen surveillera notamment l'utilisation des 750 milliards d'euros du plan de relance qui s'apprêtent à être distribués pour aider les pays de l'Union européenne à faire face aux conséquences de la crise sanitaire. 

Installé à Luxembourg, ​le bureau du parquet européen est composé d'un collège de procureurs originaires des pays participants. Cinq ont décidé de ne pas y participer : la Suède (qui prévoit de rejoindre le parquet en 2022), la Hongrie, la Pologne, l'Irlande et le Danemark.