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Qui est Lilia Tchanycheva, condamnée pour "extrêmisme" en Russie ?

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Lilia Tchanycheva

Lilia Tchanycheva au tribunal de la ville d’Oufa le jour du verdict, le 14 juin 2023, condamnée à 7 ans et demi de détention. Au moment d'être emmenée par les forces de l'ordre, elle lance "À bientôt !". 

©Capture d’écran Telegram
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Lilia Tchanycheva a été condamnée à sept ans et demi de camp pour « extrêmisme ». Connue en tant qu’ « alliée d’Alexeï Navalny », cette femme politique de 41 ans se bat pour la république de Bachkirie, en Russie, d’où elle est originaire.

Le verdict tant attendu depuis l’arrestation de Lilia Tchanycheva en novembre 2021 est enfin tombé : sept ans et demi en colonie pénitentiaire pour « création d’une organisation extrémiste ».


Vasiliy Polonsky, l’un des rares journalistes indépendants qui travaille encore en Russie, partage en temps réel sur sa chaîne Telegram des images depuis le tribunal de la ville d’Oufa, à plus de 1 000 kilomètres à l'est de Moscou.

Tout dépend non pas du tribunal, ou de la cour d’appel, mais de ce qui se passe en liberté, tout dépend de nous, tous ! Lilia Tchanycheva

Sur ces prises de vue, Lilia Tchanycheva se tient, comme toujours lors des audiences, droite et souriante dans le box vitré des accusés. Elle adresse au public quelques derniers mots : « Dans notre pays, où tout évolue si vite, ces chiffres [les durées des peines d'emprisonnement, ndlr] ne veulent rien dire ».

« Tout dépend non pas du tribunal, ou de la cour d’appel, mais de ce qui se passe en liberté, tout dépend de nous, tous ! » lance Lilia Tchanycheva, comme si elle parlait d’une tribune, en plein rassemblement ...

Lilia Tchanycheva, combattante et résistante

Lilia Tchanycheva lors d’un rassemblement à Oufa, en Bachkirie (Russie).

©Capture d’écran Instagram

La Bachkirie, sa "petite patrie"

Lilia Tchanycheva a l’habitude de s’adresser au public, et même de soulever les foules.

Née en 1982 à Oufa, en république de Bachkirie, elle est diplômée de l’Académie des finances. En 2013, elle a été bénévole pour la campagne d’Alexeï Navalny, candidat à la mairie de Moscou. A l’époque il est arrivé second avec 27,3 % des voix.

En 2018, Lilia Tchanycheva démissionne de son poste dans un cabinet de conseil international pour prendre la direction du QG d’Alexeï Navalny en Bachkirie : cette fois, l’opposant se présentait à l’élection présidentielle.

Dans un message transmis depuis la prison, en mars 2023, Alexeï Navalny écrivait qu’il avait été flatté par la candidature de Lilia Tchanycheva : « Consultante dans une entreprise du “Big Four”, elle avait des diplômes prestigieux, une carrière brillante, de belles perspectives et un salaire trois fois plus élevé que ce que nous pouvions la payer. » Devenue coordinatrice du QG à Oufa, Lilia Tchanycheva a organisé en Bachkirie des manifestations contre la corruption et l’élection de Vladimir Poutine en 2018.

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Alexeï Navalny, dont la candidature esit perçue comme une menace, a été rendu inéligible, mais les équipes de l’opposant ont poursuivi leur travail dans les régions. Lilia Tchanycheva décide de mettre en œuvre en Bachkirie, sa « petite patrie », un « programme positif ».

Lilia Tchanycheva et la Bachkirie

Peu de temps avant son arrestation, Lilia Tchanycheva a publié sur son compte Instagram des photos prises dans une forêt de sa région natale. Elle parlait de « l’importance de profiter de chaque jour en liberté ».

©capture d'écran Instagram

Contre la corruption

Alors qu'il lui est interdit de concourir à la mairie d’Oufa et de présenter sa candidature au parlement local, la femme politique réalise des analyses indépendantes du budget de la région. En novembre 2019, lors d’une audience ouverte au public, Lilia Tchanycheva prend la parole : « Comment augmenter les entrées d’argent ? Volez moins, messieurs, mangez moins aux réceptions offertes par Khabirov [le dirigeant de république de Bachkirie, ndlr], augmentez moins son salaire ! » Son intervention ne durera que 30 secondes : son micro est coupé, elle se fait sortir de la salle par les agents de sécurité.

Quand la montagne Kushtau, formée d’un récif d'une ancienne mer tropicale, a été menacée par l’implantation d’une mine de calcaire, Lilia Tchanycheva écrit des pétitions, appelle à la mobilisation aux côtés d’écoactivistes. Des milliers de manifestants descendent dans les rues, et en 2020, le statut de domaine naturel protégé est finalement attribué à Kushtau.

La militante mène aussi des enquêtes sur la corruption, visant notamment le dirigeant de la république de Bachkirie, Radii Khabirov. Dans l’une des vidéos, Lilia Tchanycheva raconte, sur un ton faussement mondain : « Kariné [Khabirova, la femme de Radii Khabirov, ndlr], suit toutes les tendances de la mode. Sur ces images, elle porte une jupe en voile, avec des paillettes blanches, signée par la maison de Yulia Yanina. Le prix de cette robe est de 1 400 euros... »

Selon Leonid Volkov, de l’équipe d’Alexeï Navalny, cette enquête était probablement la ligne rouge qu’a franchie Lilia Tchanycheva ...

Manifestation de soutien à Alexeï Navalny

Une action en soutien à Alexeï Navalny à Paris début juin. Sur la pancarte Lilia Tchanycheva est représentée à côté d’autres opposants à Poutine, emprisonnés : Vladimir Kara-Mourza, Ilia Iashine, Alexeï Navalny, Alexeï Gorinov.

©Alexandra Domenech

La cible des autorités

En avril 2021, après que l’organisation d’Alexeï Navalny a été étiquetée d’« extrémiste », les QG de l’opposant sont fermés. Plusieurs de ses alliés quittent la Russie. Lui -même est déjà emprisonné, après son retour de l’Allemagne, où il avait été emmené en urgence après une tentative d’assassinat.

Malgré les risques, Lilia Tchanycheva reste en Bachkirie. Peu de temps après la fermeture du QG, elle se marie avec son partenaire Almaz Gatine, et annonce qu’elle suspend son activité politique pour se consacrer à sa vie de famille.

Six mois après le mariage, le 9 novembre 2021, les forces de l’ordre font irruption chez elle pour une perquisition. Le lendemain, elle est arrêtée (la première interpellation dans le cadre de l’affaire pénale contre Alexeï Navalny et son équipe), et incarcérée dans un centre de détention.


Au cours de ses quatre ans de militantisme, Lilia Tchanycheva avait déjà été interpellée, placée en détention, et subi des fouilles à domicile. Mais cette fois, la détention « provisoire » finit durer plus d’un an et demi ...

Le dirigeant de la république [de Bachkirie]a fait en sorte (...) qu’une accusation démente, qui garantisse une lourde peine de prison, soit montée contre elle. Alexeï Navalny sur Twitter

Sur Twitter, Alexeï Navalny prend sa défense : « Le dirigeant de la république [de Bachkirie, ndlr] a fait en sorte que non seulement une affaire pénale soit ouverte [contre Lilia Tchanycheva, ndlr], comme cela a été le cas pour de nombreux coordinateurs de nos QG, mais qu’elle soit immédiatement arrêtée, emmenée à Moscou [pour être placée en détention provisoire, ndlr], et qu’une accusation démente, qui garantisse une lourde peine de prison, soit montée contre elle. »

Une affaire politique

« 'Mon affaire pénale est politique', lance Lilia Tchanycheva lors de l’audience du 29 mai dernier, rapporte le site de Novaya Gazeta. 'Je ne me considère pas comme une accusée. Je suis une femme politique, persécutée par des opposants-hommes : Poutine et Khabiriv.' » Elle conclut son discours en s’adressant au juge, Azamat Biktchurine : « Si vous m’envoyez en prison pour 12 ans [durée d’emprisonnement requise par l’accusation, ndlr], je ne pourrai pas avoir d'enfant. Donnez-moi une chance de devenir mère. » 

Il s’agit d’une politique de terreur sélective. Natalia Morozova, juriste ONG Mémorial

Pour faire pression sur elle durant sa détention, les autorités lui interdisent les rendez-vous avec ses proches, dont son mari, Almaz Gatine. En janvier 2022, dans une interview accordée au média allemand Deutsche Welle, il se remémore la « dernière chose » que lui a dite Lilia Tchanycheva. « “Même si je sors [de prison] dans 10 ans, je n’oublierai pas.” C’étaient ses derniers mots. (...) A cet instant, j’avais l’impression de sauter dans le vide », raconte-t-il, manifestement très secoué. Pour se sentir proche de son épouse, Almaz Gatine se rendait dans une église qu’il savait visible depuis sa fenêtre, au centre de détention.

Selon la juriste de l’ONG Mémorial Natalia Morozova, « Il s’agit d’une politique de terreur sélective ». « Les autorités choisissent une victime pour en faire un cas, afin de semer la peur. Quelqu’un qui est dans une situation particulièrement vulnérable ... », nous confie-t-elle, lors d’une action de soutien à Alexeï Navalny à Paris le 4 juin dernier.

Natalia Morozova

Natalia Morozova, avocate de Mémorial, l’ONG russe dissoute par le régime de Vladimir Poutine. Les experts de Mémorial continuent à défendre les victimes de la répression depuis l’étranger.

©Alexandra Domenech

Future présidente de la Russie libre ?

Si le régime de Vladimir Poutine a voulu faire de Lilia Tchanycheva la victime idéale, c’est peine perdue. Non seulement elle n’a pas vacillé, n’a pas plaidé coupable, malgré la pression, mais elle continue son combat jusqu’en détention. Dans le centre où elle était internée, elle a préparé des propositions pour le tri des déchets et pour la télémédecine.

Soutenez-moi en tant que politique, en tant que femme aussi, et je ferai tout pour que vous soyez libéré de la pression, illégale, du pouvoir exécutif. Lilia Tchanycheva

Devant le tribunal le 29 mai, elle lance : « Monsieur le Juge ! Vous êtes non seulement mon juge, mais aussi mon électeur. Pendant le procès, je vous ai démontré les résultats positifs que j’ai pu obtenir [pour la République de Bachkirie, ndlr]. Soutenez-moi en tant que politique, en tant que femme aussi, et je ferai tout pour que vous soyez libéré de la pression, illégale, du pouvoir exécutif. »

Lilia Tchanycheva réaffirme son opposition au chef d’État. « Poutine – c’est la corruption, ce sont les prix qui grimpent ! (...) Poutine – c’est la guerre ! Et cela a déjà touché chacun d’entre nous ! », déclare-t-elle lors de son procès, qui s'est tenu à huis clos.

Lilia Tchanycheva est l’exemple même d’une vraie personnalité politique, telle que nous en verrons un jour en Russie, la Russie libre du futur. Kira Yarmich, la porte-parole d’Alexeï Navalny

« Lilia Tchanycheva est l’exemple même d’une vraie personnalité politique, telle que nous en verrons un jour en Russie, la Russie libre du futur, estime Kira Yarmich, la porte-parole d’Alexeï Navalny.

Kira Yarmich, porte-parole d’Alexeï Navalny

Kira Yarmich, porte-parole d’Alexeï Navalny, et consœur de Lilia Tchanycheva, lors d’une action en soutien à l'opposant russe à Paris le 14 mars 2023.

©Alexandra Domenech

Interrogée par Terriennes lors d’un rassemblement à Paris, elle pointe : « Lors de toutes ses audiences, auxquelles personne n’était autorisé à assister - ni les journalistes, ni son mari, ni ses parents - nous avons vu à quel point elle est indestructible. Elle continue à parler et à agir de la façon qui lui paraît juste, et elle n’a pas peur. » « J’espère qu’un jour on pourra voter pour elle... Personnellement, je voterai pour
elle ! »
, ajoute notre interlocutrice.

Elle ne trahit ni sa mission, ni la vérité. C’est comme si elle portait seule, sur ses épaules, le poids pour tout le pays.. Marina, 35 ans

Marina, une Russe de 35 ans, venue soutenir Alexeï Navalny le jour de son anniversaire, le 4 juin dernier, dans le centre de Paris, fait part, elle aussi, de son admiration pour Lilia Tchanycheva. « Tandis que la plupart des gens en Russie aujourd’hui ont baissé la tête, parce qu’ils sont découragés, Lilia Tchanycheva a la force de ne pas l’être, affirme la jeune femme, qui a quitté son pays au début de l’offensive en Ukraine. Elle ne trahit ni sa mission, ni la vérité. C’est comme si elle portait seule, sur ses épaules, le poids pour tout le pays... Il y a donc dans notre pays des personnes aussi fortes qu’Alexeï Navalny, et peut-être même plus courageuses que lui, car Lilia Tchanycheva n’a pas sa notoriété. »

Alexeï Navalny, lui, a dédié à Lilia Tchanycheva son message publié sur Twitter le 8 mars : « Liberté à Lilia Tchanycheva ! J’espère qu’en Russie, très bientôt, une femme sera présidente, première ministre, ministre de la défense. De toute évidence, ça ferait du bien à notre pays. »

Rassemblement de soutien à Alexeï Navalny

Manifestantes russes lors d’un rassemblement pour Alexeï Navalny et pour les prisonniers politiques le 4 juin 2023 à Paris.

©Alexandra Domenech

Sept ans et demi pour avoir mené une activité politique parfaitement légale : un verdict qui n’a guère surpris. Une condamnation qui semble presque « normale », au regard des peines prononcées pour d’autres personnalités politiques depuis le début de la guerre : 25 ans de prison pour l’opposant Vladimir Kara-Mourza, huit ans et demi pour le politique Ilia Iachine, quatre ans pour la députée municipale Ketevan Kharaidze, pour ne citer que quelques exemples. Alexeï Navalny, lui, purge une peine de neuf ans pour « fraude ». Son procès pour « extrémisme », a débuté ce lundi 19 juin.

Quand le verdict est tombé, Lilia Tchanycheva est restée fidèle à elle-même. Dans la dernière vidéo du journaliste Vasiliy Polonsky, la femme politique apparaît l’espace d’un instant à la sortie de la salle des audiences, emmenée par les forces de l’ordre. Les deux mains menottées, elle salue le public, tant bien que mal, et lance un « À bientôt ! ».

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