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Najla Bouden, première femme à la tête du gouvernement tunisien : une mission à haut risque

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Chargée de former un nouveau gouvernement en Tunisie, Najla Bouden est la première femme cheffe de gouvernement du monde arabe. Un coup médiatique pour le très conservateur président Kais Saied ou signe d'une avancée pour les droits des femmes ? Décryptage d'une nomination historique.

Inconnue jusqu'ici du grand public, Najla Bouden, universitaire et scientifique de formation, a 63 ans, le même âge que le président tunisien Kais Saied qui, le 29 septembre 2021, l'a nommée cheffe du gouvernement. Une annonce surprise qui intervient deux mois après le limogeage du Premier ministre Hichem Mechichi par le chef de l'Etat, qui a également gelé le Parlement et pris en main le pouvoir judiciaire.

Najla Bouden n’est connue ni pour son engagement féministe, ni pour son engagement pour la chose publique.
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe tunisienne

Issue de la première génération de l'indépendance qui a grandi à l'école de la république tunisienne, Najla Bouden est décrite comme une femme d'aujourd'hui, "libre et insoumise, besogneuse et pugnace, combative et courageuse" par Adel Zouaoui, ancien cadre de la Cité des sciences de Tunis. La militante Bochra Bel Haj Hmida, ancienne présidente de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité, remarque que Najla Bouden "n’est connue ni pour son engagement féministe, ni pour son engagement pour la chose publique. Mais une fois nommée, on découvre une femme travailleuse et compétente dans son domaine scientifique."

Sur la femme privée, peu de choses sont connues. Mariée, Najla Bouden serait proche de l'épouse du président Kais Saied. "Il y a d'ailleurs beaucoup de commentaires chaque fois qu’elle est citée 'Bouden' épouse 'Romdhane'", indique Bochra Bel Haj Hmida.

Une inconnue à la tête du gouvernement

Jusqu'à sa nomination, Najla Bouden était, depuis 2016, en charge de la gestion d'un projet subventionné par la Banque mondiale pour réformer l'enseignement supérieur. "C'est une dame qui est très peu connue, qui était universitaire et qui a occupé des fonctions administratives au sein de son département, rappelle Hatem Nafti, auteur et essayiste franco-tunisien. Visiblement appréciée de sa hiérarchie, elle n'est pas connue pour un engagement contre la corruption ou un quelconque engagement politique, en tout cas pas à la connaissance de la presse.

Elle n'aura donc pas la tâche facile, puisque le gouvernement que Najla Bouden doit former a pour principale mission "de mettre fin à la corruption et au chaos qui s'est répandu dans de nombreuses institutions de l'Etat", selon les mots de Kais Saied lui-même. 

Une marge de manoeuvre réduite  

Pour Abdennaceur Laaradh, membre du bureau politique du parti Echaâb qui s'exprime au micro de RFI, la toute nouvelle Première ministre est "une forte personnalité". Alors qu'elle n'a pas encore pris de décision, "on l’appelle déjà 'la Dame de Fer de la Tunisie'", remarque Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste franco-tunisienne. Une forte personnalité, peut-être, mais avec des prérogatives limitées, puisque que le président Kais Saied s'est arrogé les pleins pouvoirs en vertu des "mesures exceptionnelles" adoptés le 22 septembre 2021 par un décret qualifié d'"accaparement du pouvoir" par des ONG. "C'est très bien d'avoir nommé une femme Premier ministre mais c'est quand même dommage qu'on ait vidé le poste de toute sa substance," déplore Hatem Nafti. De fait, c'est le chef de l'Etat qui est le réel détenteur du pouvoir exécutif et qui préside le Conseil des ministres.

L'historienne et journaliste Sophie Bessis résume la situation en ces quelques mots : "Je crains que la marge de manoeuvre de Nalja Bouden soit extrêmement réduite".  

Première première ministre : le double défi

Najla Bouden est la première Première ministre du monde arabe, et la deuxième du monde musulman après Benazir Butto au Pakistan. Et c'est en Tunisie, pays pionnier dans le monde arabe en matière des droits des femmes, que la mission de diriger le gouvernement est pour la première fois confiée à une femme. "C’est un moment historique, un honneur pour la Tunisie et un hommage à la femme tunisienne", selon les mots du président Kais Saied. 

Depuis la présidence de Habib Bourguiba qui, en 1956, avait aménagé pour les femmes un code de statut personnel interdisant la polygamie et la répudiation, et autorisant le divorce, la Tunisie est considérée comme le pays du Maghreb à l'avant-garde pour l'émancipation des femmes. Les horizons se sont assombris pour les femmes et leurs acquis après la révolution de 2011 et la montée des islamistes. "Nous avons toujours été très vigilantes, et encore plus après la révolution, se souvient Bochra Bel Haj Hmida. Avant, l’Etat était 'féministe', même si, bien sûr, le mouvement féministe autonome est né pour s’opposer à ce féminisme paternaliste de l’Etat. Mais ce dernier était néanmoins perçu comme protecteur des femmes et de leurs acquis." 
 

Depuis 2019, nous avons compris que nous devons compter uniquement sur nous-mêmes, les féministes, les femmes et les hommes convaincus que la société ne peut être juste et prospère sans l’égalité entre tous et toutes.
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe tunisienne
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe, anciennement présidente de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité.
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe, anciennement présidente de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité.

Elu président en 2018, Kais Saied persiste à afficher des positions très conservatrices sur le statut des femmes. "Depuis 2019, nous avons compris que nous devons compter uniquement sur nous-mêmes, les féministes, les femmes et les hommes convaincus que la société ne peut être juste et prospère sans l’égalité entre tous et toutes," explique Bochra Bel Haj Hmida.

Le président Kais Saied s'oppose notamment à tout projet de loi mettant à égalité les hommes et les femmes dans l'héritage. Issu du droit coranique, le code successoral tunisien prévoit que la femme n'hérite que de la moitié de la part de l'homme, du même degré de parenté. Or pour Kais Saied, il n'est pas question de remettre sur le tapis l'égalité successorale, un dossier pourtant rouvert par son prédécesseur : "Le président s’est senti obligé de rappeler son opposition à l’égalité dans l’héritage le jour de la fête des femmes tunisiennes !" déplore Bochra Bel Haj Hmida. Ainsi cette année, pour la première fois depuis l'indépendance, le 13 août (journée de la femme en Tunisie) n'a vu aucune avancée pour les droits des Tunisiennes.

En nommant une femme au poste de Première ministre, le président choisit donc de faire volte-face pour faire passer un message d'apaisement. Adel Zouaoui y voit "une revanche pour toutes les femmes battues, infantilisées, rabaissées, humiliées... Pour toutes celles qui ont été délestées de leur part d'héritage". Quant au parti d'inspiration islamiste, Ennahdah, il dénonce la nomination de Najla Bouden comme "inconstitutionnelle", tout en exprimant  son "respect pour la femme tunisienne" et saluant sa "lutte pour la liberté et l'égalité".

Si elle échoue, on nous le rappellera longtemps, oubliant tous les autres chefs des gouvernements successifs qui n’ont pas brillé.
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe tunisienne

Pour Bochra Bel Haj Hmida, sa nomination place Najla Bouden face à un double défi : "Si elle échoue, on nous le rappellera longtemps, oubliant tous autres les chefs des gouvernements successifs qui n’ont pas brillé et ont échoué. Elle est face à un double défi : celui de la première responsable du gouvernement et celui de la première femme qui a accédé à ce poste."

Les Tunisiennes heureuses, mais vigilantes

Dans la rue, des Tunisiennes ont exprimé leur joie après la désignation de la Première ministre. Mais "cela ne veut pas dire qu'on va la soutenir quoiqu'il arrive", déclare à l'AFP Yasmine Benhassen, une étudiante de 21 ans. "On fera attention à ce qu'elle va faire." Pour Raoua Gorab, une chômeuse d'une trentaine d'années, ce qui compte c'est "qu'elle règle les problèmes du pays, qu'elle améliore la situation sur le marché de l'emploi", parce qu'"après la pandémie, tout a fermé !

Les femmes tunisiennes ont aujourd'hui plus que jamais le droit d'occuper des postes de décision.
Amia Lajri, de l'association des magistrats tunisiens

L'Association tunisienne des femmes démocrates se félicite du choix du président, d'autant qu'elle lui en avait fait la requête. "Nous avions déjà demandé une meilleure représentatitivé des femmes à des postes de décision et nous continuerons à la réclamer. La femme tunisienne que nous connaissons aujourd'hui est plus que qualifiée et compétente. Elle a toujours été une plus-value, sur tous les plans et dans tous les domaines. Les femmes tunisiennes ont aujourd'hui plus que jamais le droit d'occuper des postes de décision," insiste Amia Lajri, de l'association des magistrats tunisiens. 

Plafond de verre brisé ou écran de fumée ?

Pour le politologue Slaheddine Jourchi, la nomination de Najla Bouden "est une chose positive, une reconnaissance de l'importance du rôle des femmes en Tunisie et de leur capacité à réussir dans tous les domaines". Soulignant la portée symbolique du geste, la militante Bochra Bel Haj Hmida tient à rappeller que Kais Saied est "connu" pour des positions négatives sur l'égalité entre les sexes. "Bien sûr, le président a fait un coup médiatique, lui qui n’a rien fait pour la cause des femmes depuis qu’il est élu. Bien au contraire, il n’a cessé d’envoyer des messages populistes en opposant l’élite et les femmes en milieu urbain aux femmes en milieu rural sans pour autant rien proposer à ces dernières."

L'auteur et essayiste franco-tunisien Hatem Nafti se montre lui aussi sceptique : "Il est en train de faire ce que la Tunisie a toujours connu depuis l'indépendance, ce qu'on appelle un féminisme d'Etat. C'est-à-dire que le président tout-puissant se dit féministe et met en avant des avancées (...) dans le but de légitimer sa dictacture. Bourguiba le faisait, Ben Ali le faisait." 

J’espère qu’elle-même saisira cette opportunité pour porter la question de l’égalité dans tous les domaines.

Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe

Celà dit, reprend Bochra Bel Haj Hmida, "mieux vaut une instrumentalisation qui profite à la cause des femmes et leur octroie de nouveaux acquis, ne serait-ce qu’au niveau de l’image, que des positions qui ne font que renforcer le patriarcat et le conservatisme qui caractérisent la classe politiqueJ’espère que la Première ministre saisira cette opportunité pour porter la question de l’égalité dans tous les domaines."

Kais Saied reçoit la nouvelle Première ministre Najla Bouden Ramadhane, le 29 septembre 2021 à Tunis.
Kais Saied reçoit la nouvelle Première ministre Najla Bouden Ramadhane, le 29 septembre 2021 à Tunis.
©Slim Abid/ Présidence tunisienne via AP

Aux prises avec des dossiers complexes

Originaire de la ville de Kairouan, dans le centre du pays, Najla Bouden ne présente pas de compétences spécifiques en économie. Diplômée de l'Ecole des mines de Paris et docteure en géologie, elle a enseigné à l'école nationale d'ingénieurs de Tunis (Enit), puis elle a été directrice générale au ministère de l'Enseignement supérieur, avant de se voir confier le projet de réforme l'enseignement supérieur subventionné par la Banque mondiale. 

Elle est condamnée à réussir pour l’intérêt du pays mais aussi pour les femmes.
Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe tunisienne

Najla Bouden manque d'expérience, explique Slaheddine Jourchi en émettant des doutes sur sa capacité "à faire face à tous les énormes dossiers complexes" qui l'attendent. "C’est vrai que les défis sont très importants et que sa tâche est très compliquée, tant sur le plan politique, qu’économique, social ou financier, confirme la militante Bochra Bel Haj Hmida. Elle est condamnée à réussir pour l’intérêt du pays mais aussi pour les femmes."

Très endettée et dépendante des aides internationales, la Tunisie fait face à une profonde crise économique et sociale - chute du PIB, forte inflation, chômage à près de 18%- aggravée par la pandémie de Covid. Ni Kais Saied ni Najla Bouden n'étant économiste, au moment même où la Tunisie a besoin d'un redressement drastique, tous les regards se tournent maintenant vers le prochain ministre de l'Economie.

Pour la petite histoire, on notera que la nomination de Najla Bouden est intervenue quelques heures après un entretien téléphonique entre Kais Saied et la chancelière allemande Angela Merkel. Cette dernière lui a fait passer un message on ne peut plus clair en jugeant "essentiel" un "retour à la démocratie parlementaire". Un retour à la démocratie qui passerait par un retour à la valorisation des femmes en Tunisie.