Qui est Saadia Mosbah, icône de la lutte contre le racisme en Tunisie ?

Visage connu de la lutte contre les discriminations en Tunisie, Saadia Mosbah incarne aussi la défense des droits des migrants. La militante de 64 ans a été interpellée à Tunis. Placée en garde à vue, elle est actuellement détenue dans le plus grand secret, sans assistance d'un avocat. 

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Saadia Mosbah

Saadia Mosbah, 64 ans, est une militante tunisienne qui a consacré sa vie à la lutte contre la discrimination raciale et les préjugés, ainsi qu’à la défense des droits des Tunisiens noirs.

© capture d'ecran / FB
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Un rêve qui l'a menée jusqu'en prison. "Mnemty", "Mon rêve", c'est le nom de l'association qu'elle a fondée et qu'elle dirige depuis 2013 pour lutter contre le racisme en Tunisie, un nom choisi en référence au discours de Martin Luther King

Saadia Mosbah a été arrêtée à Tunis le 7 mai. Sa détention a été prolongée jusqu'au mardi 14 mai. La militante est en garde à vue pour des soupçons de blanchiment d'argent. Accusations démenties par son association, qui se dit prête à fournir aux autorités les rapports des activités financières de ses membres en toute transparence, comme le précise le site d'information Kapitalis.com. Les forces de l'ordre ont mené une perquisition à son domicile ainsi qu'au siège de l'association. Conformément aux dispositions prévues dans la loi antiterroriste, elle est détenue dans le plus grand secret, sans assistance d’un conseil, précise Jeune Afrique

Son interpellation est intervenue au lendemain de nouveaux propos du président tunisien Kaïs Saïed, lors d’une réunion du Conseil National de Sécurité, dans lesquels il accuse les associations de "complices" de la "vague migratoire de Subsahariens" en Tunisie, les considérant à ce titre comme "des traîtres et des mercenaires". 

Une pétition en ligne a été lancée pour réclamer la libération immédiate de Saadia Mosbah, relayée sur les réseaux sociaux avec les mots dièse #LiberezSaadia et #FreeSaadia.

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Femme, noire et tunisienne

Saadia Mosbah, 64 ans, est née à Bab Souika, au coeur du vieux Tunis dans une famille originaire de Tombouctou au Mali. La jeune femme se destinait à devenir avocate. Soeur du chanteur Slah Mosbah et mère de deux enfants, Saadia - prénom qui signifie "heureuse"- s'est mise depuis longtemps en lutte contre les discriminations, car  elle-même en a été la cible. "Ce sont les brimades subies par son fils, alors âgé de 3 ans, qui l’ont poussée à prendre position contre le racisme primaire, banalisé en Tunisie", lit-on sur Jeune Afrique.

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En 2013, après plusieurs tentatives infructueuses pour lancer une association de lutte contre la discrimination raciale sous le régime du président Ben Ali, elle a finalement créé "Mnemty", une association qui s’efforce de "sensibiliser à la valeur de la diversité et à l’importance de l’égalité, de dénoncer le racisme dans les espaces publics, d’assurer une protection juridique pour tous, de rehausser le profil de la population noire dans la sphère culturelle et de promouvoir le développement socio-économique dans les communautés à prédominance noire". 

Manifestation après manifestation, multipliant les actions sur le terrain, au fil des années, Saadia Mosbah s'engage activement contre le racisme, qu'elle définit comme "quelque chose de silencieux, de rampant", et contre le déni du problème par les autorités tunisiennes. Un combat salué et reconnu sur la scène internationale. En aoüt 2023, elle reçoit des mains du secrétaire d’État américain Antony Blinken le premier prix des champions mondiaux de la lutte contre le racisme.

En février 2023, à l'issue du violent discours en février 2023 du président tunisien dénonçant l'arrivée de "hordes de migrants clandestins" dans le cadre d'un complot "pour changer la composition démographique" du pays, Saadia Mosbah était montée en première ligne pour prendre la défense des migrants subsahariens.

Saadia Mosbah et Anthony Blinken

Saadia Mosbah, militante tunisienne qui a consacré sa vie à la lutte contre la discrimination raciale et les préjugés, ainsi qu’à la défense des droits des Tunisiens noirs, a reçu le Prix du Secrétaire d’État américain pour les champions de la lutte contre le racisme dans le monde, le 9 aoüt 2023 .

©Département d'Etat des Etats-Unis

#FreeSaadia #LiberezSaadia

L'Association des femmes démocrates de Tunisie a fait part de son soutien à Saadia Mosbah. En solidarité avec la militante, l'ATFD, appelle "les voix libres, hommes et femmes, juristes, à faire face aux campagnes racistes, et aux discours haineux"

Autre soutien reçu de la part de la dynamique féministe, collectif regroupant des associations défendant la cause des femmes en Tunisie, qui a tenu à dénoncer l'arrestation de la militante, en lui exprimant "sa solidarité inconditionnelle". Dans son communiqué, le collectif féministe rappelle "la discrimination et la campagne de diffamation massive via des pages suspectes" dont Saadia Mosbah a été victime. 

Droits des femmes en Tunisie : entre recul et statu quo

Contrairement à ce qui circule sur les réseaux sociaux, l'association n'a pas appelé, ni publiquement, ni secrètement à l'ouverture des frontières, mais a plutôt souligné la nécessité de protéger les frontières tout en respectant les normes internationales de respect des droits de l'homme. Communiqué de l'association Mnemty

"Peut-on vraiment croire que Saadia aide des milliers de migrants à entrer en Tunisie depuis les frontières algériennes et libyennes ?", s'indigne de son côté l’avocat et président de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme (LTDH), Bassem Trifi, qui a aussi marqué son soutien à la militante antiraciste. 

Face à la flambée de haine diffusée sur les réseaux sociaux dont Saadia Mosbah est la cible depuis son arrestation, l'association "Mnemty" a publié un communiqué pour rappeler que son rôle est d'oeuvrer pour la coexistence et pour l'élimination de toute forme de discrimination raciale. "Contrairement à ce qui circule sur les réseaux sociaux, l'association n'a pas appelé, ni publiquement, ni secrètement à l'ouverture des frontières, mais a plutôt souligné la nécessité de protéger les frontières tout en respectant les normes internationales de respect des droits de l'homme", précise le communiqué. 

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Loi 50, face au "déni raciste tunisien"

L'activisme de Saadia Mosbah, aux côtés de plusieurs militants des droits de l’homme, a contribué à l’adoption de la loi en Tunisie criminalisant la discrimination raciale le 9 octobre 2018.

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La loi 50 constitue le premier texte législatif clair en matière de lutte contre le racisme dans ce pays. Cette loi sur "l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale" représente une législation pionnière dans la région MENA qui érige en infraction la discrimination raciale et prévoit des peines d'emprisonnement d'un mois à un an pour propos ou actes racistes. 

Cette loi est un acquis, mais elle est incomplète, car il manque une déclaration universelle qui dénonce toutes les formes de discrimination, indépendamment de la religion, de la langue ou de la couleur de la peau. Saadia Mosbah, pdte Mnemty

Un bémol néammoins, cette loi reste à ce jour très rarement appliquée. Pour Saadia Mosbah, "cette loi est un acquis, mais elle est incomplète, car il manque une déclaration universelle qui dénonce toutes les formes de discrimination, indépendamment de la religion, de la langue ou de la couleur de la peau".

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Selon une enquête de 2022 commandée par BBC Arabe, 80 % des Tunisiens pensent que la discrimination raciale est un problème dans leur pays - le chiffre le plus élevé de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Selon l'association Mnemty présidée par Saadia Mosba , les Tunisiens descendants d'esclaves qui constituent 10 à 15% de la population. 

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