Qui était Clara Zetkin, la femme "qui inventa le 8 mars" ?

Non, ce ne sont pas les suffragettes et autres féministes britanniques ou américaines qui sont à l'origine de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. C'est l'Allemande Clara Zetkin qui, en 1910, proposa de consacrer une date unique dans le monde à la cause des femmes. Qui était cette infatigable penseuse et militante socialiste et féministe ? L'éclairage de Florence Hervé, autrice d'une compilation de textes par et sur Clara Zetkin.
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Clara Zetkin à Birkenwerder, en 1931. 
© Karl Dietz Verlag Berlin
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En 1910, l'internationale socialiste se réunit à Copenhague. C'est là que la militante allemande Clara Zetkin propose de mobiliser les femmes, partout dans le monde, à une date unique pour sensibiliser à la cause des travailleuses. Sa résolution arrive en conclusion d'une séries de demandes présentées par des camarades allemandes au sujet du droit de vote des femmes : "... les femmes socialistes de tous les pays organiseront tous les ans une Journée des femmes, dont l'objectif premier est l'obtention du droit de vote. Cette revendication doit être examinée à l'aune de la question des femmes dans la conception socialiste. La journée des femmes sera internationale et fera l'objet d'une organisation soignée..." 

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Copenhague, 1910, VIIIe Congrès de l'Internationale Socialiste. Au centre : Clara Zetkin avec la révolutionnaire et féministe russe Alexandra Kollontaï.
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Paru en février 2021 aux Editions Hors d'atteinte.
Cette résolution figure parmi une foule d'autres textes compilés dans Je veux me battre partout où il y a de la vie par la journaliste et militante féministe Florence Hervé. "Clara Zetkin me poursuit depuis toujours, explique-t-elle. En Allemagne, dans les années 1960, je faisais partie d'un groupe de femmes qui essayait de creuser la question : qu'est-ce que cela veut dire d'être une femme ? Jeune maman en quête d'une alternative à la société allemande des trois KKK (Kinder, Küche, Kirche : enfants, cuisine, église, ndlr), je découvrais l'histoire du mouvement des femmes prolétaires, les liens entre la situation des femmes et celle de la société, et les travaux de celles pour qui il y avait une intersection entre oppression politique et oppression des femmes. L'histoire de Clara Zetkin m'a passionnée, elle qui arrivait à se battre et à arracher des acquis dans des conditions très difficiles, alors pourquoi pas nous ?"

Florence Hervé découvre une deuxième fois Clara Zetkin après l'ouverture des archives de l'URSS et de l'ex-RDA, dans les années 1990, et la déclassification de nombreux textes de la militante. Elle traduit la première biographie post-ouverture du bloc de l'Est de la militante : Clara Zetkin, Féministe sans frontière, de Gilbert Badia. "Elle n'était plus seulement l'héroïne mise sur un piédestal en Allemagne de l'Est, qui fait tout à la fois, élever des enfants, travailler, militer, mais aussi une personne avec ses contradictions, ses problèmes, ses défauts. C'est une femme beaucoup plus humaine que j'ai découverte au début des années 1990". Nouvelle découverte au salon du livre de Francfort en 2007, à l'occasion des 150 ans de la naissance de Clara Zetkin... "Aujourd'hui encore, elle me suit dans mon activisme, mon féminisme," explique Florence Hervé.

On ne naît pas féministe...

Clara Eißner est née le 5 juillet 1857 en Allemagne, à Wiederau, en Saxe. Elle, qui venait d'une famille cultivée, vivait dans un village tourné vers l'industrie textile, où travaillaient beaucoup d'ouvrières. En cotoyant la misère, elle nourrit une révolte contre l'injustice. Sa mère, elle, s'inscrivait dans un mouvement féministe bourgeois qui a aussi influencé Clara dans son enfance.

Soutenue par son père, Clara étudie à l'école d'institutrices, seule formation professionnelle alors ouverte aux filles de la bourgeoisie. L'établissement est dirigé par la militante des droits des femmes Auguste Schmidt, qui devient sa mentore. A Leipzig, la jeune femme accède aux cercles d'ouvriers, découvre le socialiste et féministe August Bebel... Et rencontre son premier amour, Ossip Zetkin, un révolutionnaire d'origine ukrainienne. Lorsqu'il est expulsé d'Allemagne, elle le rejoint à Paris. Clara Zetkin n'était-elle pas un peu française par l'un de ses grands-pères qui faisait partie de l'armée napoléonienne ? En partant, elle rompt avec sa famille et prend le nom de son compagnon, même s'ils ne se marieront jamais.

L'émancipation par l'indépendance économique

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Die Gleichheit, l'organe du mouvement du mouvement ouvrier féminin.
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A la mort d'Ossip, Clara Zetkin se retrouve seule avec deux très jeunes fils et jongle avec ses doubles journées. Elle élève ses enfants et subvient à leurs besoins en travaillant comme préceptrice, traductrice, soignante... Sa position à l'égard du travail des femmes est claire : c'est la base de leur émancipation. "Vouloir supprimer ou réduire le travail féminin, cela signifie condamner la femme à la dépendance économique, à l'asservissement social et à la prostitution dans le foyer et hors de celui-ci," écrit-elle. 

Du militantisme à la politique

Les "prolétaires des prolétaires" - "Dans la famille, l'homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat" écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels dans "L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État". Ils faisaient écho au "il y a plus prolétaire que le prolétaire, sa femme" de Flora Tristan.

Ainsi le féminisme de Clara Zetkin rejoint-il son militantisme politique - d'abord socialiste, puis communiste. Ils la mènent rapidement à l'écriture pour des publications engagées et elle devient une figure influente du mouvement des femmes prolétaires. En 1992, elle est rédactrice en chef de Die Gleichheit (L'égalité), publication féministe tirée jusqu'à 120 000 exemplaires.

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Clara Zetkin (à gauche) et Rosa Luxemburg, se rendant au Congrès de la SPD, Magdeburg, en 1910.
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Femme politique

Clara Zetkin fut l'une des figures les plus importantes du féminisme, mais aussi du socialisme. En 1915, elle est emprisonnée en raison de ses convictions pacifistes. En 1916, elle joue un rôle essentiel dans la création du parti communiste allemand avec Rosa Luxemburg qui, "lorsqu'elle évoquait avec son amie l'épitaphe qu'il conviendrait d'aposer sur leurs sépultures, suggérait : 'Ici gisent les derniers hommes de la social-démocratie'", rappelle Florence Hervé.

En 1920, élue au Reichstag, Clara Zetkin assiste à la montée du nazisme en Allemagne, tandis que l’arrivée au pouvoir de Staline la met à l’écart de l’Internationale communiste. La journaliste et socialiste allemande Maria Reese disait de Clara Zetkin qu'elle était alors "le seul homme à Moscou qui osât résister à Staline". Une petite phrase qui en dit long sur son caractère entier : "Elle reste intègre, droite, fidèle à ses convictions. Il y a une harmonie entre ses paroles et ses actes. Elle se montre moins intellectuelle qu'excellente organisatrice, activiste et analyste. Elle ne prèche pas, elle agit," confirme Florence Hervé.

Pionnière de l'intersectionnalité ?

En Géorgie, Clara Zetkin s'intéresse au "bouleversement existentiel" que représente, pour les musulmanes, l'édification d'un ordre soviétique dont les lois ne connaissent pas la domination masculine sur les femmes. Elle les voit revendiquer leur nouveau statut et une société où elles pourraient s'imposer à la mesure de leurs talents et compétences, tout en tremblant à l'idée de se lancer dans l'arène politique sur un pied d'égalité avec les hommes. "Elle assistait à leurs réunions et regardait avec enthousiasme les femmes qui vivaient comme une libération d'enlever le voile," relate Florence Hervé.

Difficile de deviner, cependant, ce qu'elle dirait, aujourd'hui, de la lutte des féministes musulmanes intersectionnelles... "Elle aurait essayé de voir comment les femmes ressentent leur lutte, de comprendre leurs raisons, leur contexte. Elle mettait toujours l'humain en avant." songe Florence Hervé.

Une femme, avec ses contradictions

Dans un texte intitulé L'étudiant et la femme, Clara Zetkin montre sa facette la plus féministe en pointant ce que le mariage et la famille peut avoir d'aliénant pour une femme : "Jusqu'ici, l'épanouissement et la vie des femmes étaient placés sous le signe de la soumission à ces entités. La rupture de liens avec la famille constituait le fondement de leur réévaluation sociale." Elle souligne aussi qu'"une femme qui, en tant qu'être humain, a goûté au bonheur de l'amour voit grandir le meilleur de son être et ses aspirations..."

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© Karl Dietz Verlag Berlin

Sur le plan de la sexualité, Clara Zetkin n'allait pas aussi loin que la féministe, socialiste et révolutionnaire russe Alexandra Kollontaï, qui prônait l'amour libre. "Elle se montrait pourtant très ouverte sur la question et sa revue Die Gleichheit publiait de nombreuses contributions sur la sexualité, mais elle-même n'a jamais vraiment débattu de cette question, explique Florence Hervé, sauf avec Lénine..

Dans une lettre, Clara Zetkin confie à Lénine : "Vous connaissez certainement cette fameuse théorie, selon laquelle la satisfaction des besoins sexuels sera, dans la société communiste, aussi simple et sans plus d’importance que le fait de boire un verre d’eau... Certes, quand on a soif, on veut boire. Mais est-ce qu’un homme normal, placé dans des conditions normales, consentirait à se coucher dans la boue et à boire dans les flaques d’eau de la rue ? Boira-t-il dans un verre, dont le bord a été sali par d’autres ? Le côté social est le plus important de tous. Boire de l’eau est un acte individuel. L’amour suppose deux personnes. Ce qui implique un intérêt social, un devoir vis-à-vis de la collectivité […]. Du sport sain, de la gymnastique, de la natation, des excursions, des exercices physiques de toutes sortes, diversité des occupations intellectuelles ! Apprendre, étudier, faire des recherches, autant que possible en commun ! Tout cela donnera davantage à la jeunesse que les éternelles discussions et conférences sur les problèmes sexuels et les plaisirs de l’existence."

Après avoir partagé sa vie et conçu deux enfants avec Ossip Zetkin sans être mariée, Clara épouse, en 1897, le peintre Friedrich Zundel, de 18 ans son cadet. Mais lorsqu'il veut la quitter pour une femme plus jeune, elle refuse le divorce bec et ongles, tiraillée entre ses convictions sur l'autonomie des femmes et ses sentiments. Et comment réagit-elle à l'histoire d'amour entre son fils Constantin et son amie Rosa Luxembourg, de 14 ans son aînée ? "On ne le sait pas", tranche Florence Hervé.

Héroïne à l'Est, occultée en Europe occidentale 

L'Union soviétique sera le premier pays, en 1921, à fixer au 8 mars la Journée Internationale des femmes. Difficile de ne pas voir dans ce choix le fruit de la rencontre entre Lénine et Clara Zetkin... "Elle se sentait proche de la Russie. Son premier compagnon était russe. Au moment de la révolution russe, elle traversait un moment de sa vie où elle avait besoin d'un espoir. Elle l'a trouvé aux débuts de l'URSS, qui fut le premier pays à légaliser l'avortement, entre autres droits accordés aux femmes." Aujourd'hui encore, elle est une icône, érigée en héroïne en Russie : Clara Zetkin est enterrée sur la place Rouge, près du mausolée de Lénine, le long des murs du Kremplin.

En France aussi, il faut un temps où Clara Zetkin fut une personnalité : "Dans les années 1920, elle était même la personnalité allemande la plus connue. Elle était présente au congrès de Tours et à la fondation du Parti communiste français ; Louis Aragon l'évoque dans les derniers chapitres de son roman Les Cloches de Bâle..." précise Florence Hervé.

En Europe occidentale, le vent a tourné après la Seconde Guerre mondiale : Clara Zetkin et ses travaux furent, à l'ouest, victimes de la guerre froide. L'Allemagne de l'Ouest voulut l'occulter, elle et ce pour quoi elle se battait, à commencer par ses principes féministes. Il fallait alors laisser la priorités aux trois K - Kinder, Küche, Kirche (les enfants, la cuisine, l'église) - piliers de la reconstruction et à la repopulation de la RFA dans les années 1960. Clara Zetkin s'était battue pour une école allant de la maternelle à l'université - aujourd'hui, l'Allemagne n'en est toujours pas là.

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Timbre émis pour le 100e anniversaire de la naissance de Clara Zetkin, en 1957 (à gauche).
Clara Zetkin sur le billet de 10 marks de la RDA, 1971 (à droite)
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Dans le même temps, de l'autre côté du mur, en République démocratique d'Allemagne, on portait aux nues cette héroïne du socialisme et ses valeurs égalitaires, on éditait des timbres à son effigie, frappait des médailles à son nom et faisait figurer son portrait sur les billets de 10 marks. Il fallut attendre la réunification et la mise au jour des archives pour découvrir tous les travaux dont Clara Zetkin a fait l'objet en RDA. "Aujourd'hui, la biographie complète de Clara Zetkin reste à écrire, avoue Florence Hervé. Nous n'en avons encore que des éléments épars."

Clara Zetkin est décédée à Arkhangelskoïe, en Russie le 20 juin 1933, à l'âge de 75 ans. Il aura fallu attendre plus de quarante ans pour que le 8 mars soit érigé en "Journée internationale des droits des femmes" par les Nations unies, en 1975, alors que le mouvement de libération des femmes battait son plein et que l'ONU avait décrété une année internationale des femmes. La date fut entérinée vingt ans plus tard en 1995 par 189 pays lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes. 

 

Florence Hervé 

Née en France en 1944, elle vit aujourd'hui entre la  Rhénanie et le Finistère.
Enseignante et chargée de cours en sciences sociales à l'université, elle travaille aussi pour la presse française, correspondante, entre autres, pour l’hebdomadaire Réforme et pour Allemagne d’aujourd’hui, et pour la presse allemande, dont le Frankfurter Rundschau, Junge Welt, et la radio allemande.

Autrice de nombreuses publications en français et en allemand, notamment sur l’histoire des mouvements féministes en Allemagne et en France, ainsi que sur le nazisme et la résistance. Florence Hervé est rédactrice de l’agenda et de la revue Wir Frauen.