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Règles, bien-être et performance : des clubs de football renoncent au short blanc

L'Anglaise Beth Mead tente d'arrêter le ballon pendant le quart de finale de l'Euro 2022 de football féminin entre l'Angleterre et l'Espagne au stade Falmer de Brighton, le 20 juillet 2022. Trois mois plus tard, le short blanc n'est plus de mise dans certains clubs de football féminin qui veulent aider leurs joueuses à se sentier à l'aise dans la pratique de leur sport en période de règles.
L'Anglaise Beth Mead tente d'arrêter le ballon pendant le quart de finale de l'Euro 2022 de football féminin entre l'Angleterre et l'Espagne au stade Falmer de Brighton, le 20 juillet 2022. Trois mois plus tard, le short blanc n'est plus de mise dans certains clubs de football féminin qui veulent aider leurs joueuses à se sentier à l'aise dans la pratique de leur sport en période de règles.
©AP Photo/Alessandra Tarantino

C'est la petite phrase d'une footballeuse sur le short blanc imposé, "pas pratique" pour les sportives de haut niveau, qui a brisé le silence pendant l'Euro-2022. Avoir ses règles, cela peut être gênant, fatigant, voire handicapant, pour près de 9 sportives sur 10, selon un rapport de l'Institut national du sport. Les clubs commencent à prendre des mesures.

A Manchester City, les shorts de l'équipe féminine ne seront plus blancs : "Du fait des remarques faites par des joueuses et du thème sous-jacent des femmes qui ne souhaitent pas porter de shorts blancs quand elles ont leurs règles, nous avons décidé de changer les tenues à la disposition de nos joueuses... A partir de la saison 2023-24, nous ne fournirons plus de shorts blancs à nos sportives", déclare le club et son équipementier.

Ils veulent ainsi "soutenir (les joueuses) et créer le meilleur environnement possible pour qu'elles se sentent à l'aise et puissent évoluer à leur meilleur niveau".

Avant Manchester City, West Bromwich Albion et Stoke, qui évoluent au troisième échelon du football féminin, avaient annoncé, après consultation de leurs joueuses, que leurs shorts seraient désormais bleu marine et rouge.

Le short blanc, c'est très joli, mais ce n'est pas pratique quand on est dans cette période du mois.
Beth Mead, footballeuse

Le sujet a été soulevé par l'attaquante de l'équipe d'Angleterre, Beth Mead, en plein Euro féminin 2022. Début juillet, elle expliquait que la question avait été abordée avec le fournisseur des tenues de la sélection nationale. Porter un short blanc, "c'est très joli, mais ce n'est pas pratique quand on est dans cette période du mois" : avec cette phrase, la championne déclanchait une prise de conscience inédite sur un sujet jusqu'à présent peu évoqué. 

Beth Mead avait aussitôt reçu le soutien d'autres sportives, comme la capitaine des Bleues Wendie Renard, qui réagissait à la demande des Lionesses de changer de couleur de short : "C'est vrai que c'est pas mal, parce que ce n'est pas évident de jouer avec un short blanc... On s'adapte, on est des joueuses de haut niveau et malheureusement, nous avons ça. Ça fait partie de notre vie. Mais c'est vrai que c'est une bonne chose, je félicite les Anglaises d'avoir pris l'initiative. Et s'ils peuvent faire de même pour nous, ce serait cool", déclarait-elle.

Règles et sport : mode d'emploi

Au-delà de la couleur du short, la question des règles chez les sportives de haut niveau n'est désormais plus taboue : entraîneurs et instances dirigeantes se sont emparé du sujet, tant pour des questions de performance que pour des considérations de bien-être mental et physique.

L'Insep (Institut national du Sport, de l'expertise et de la performance) a ainsi publié en avril un guide de 32 pages intitulé "Les cycles, les règles, la contraception et la performance". Écrit par Carole Maître, gynécologue à l'Insep et vice-présidente de la commission médicale du CNOSF (Comité national olympique et sportif français), il répond à onze questions, dont "Suis-je moins performante lors de certaines périodes du cycle?" ou "Qu'est-ce que je risque à ne pas avoir mes règles?"

Avoir ses règles ou ne pas les avoir ?

"Les règles peuvent être un problème si elles sont négligées, mais si c'est bien géré, ce n'est pas incompatible avec une carrière de sportive, affirmait la docteure Laure Jacolot dans un entretien à Ouest-France en mars 2018. En période de règles, l'état hormonal provoque une fatigue certaine. Les règles peuvent engendrer des douleurs plus ou moins importantes qui ont des répercussions sur le jeu. C'est pour ça que certaines sportives font en sorte, en période de compétition, de ne pas avoir leurs règles", avait-elle précisé. 

Pour Virginie Nicaise, enseignante-chercheuse au laboratoire VIS (Vulnérabilité et innovation dans le sport), à l'UFR STAPS de Lyon I, "tout ça dépend des individus, de comment elles réagissent" notamment à la douleur et aux règles abondantes. Certes, ajoute l'universitaire, on peut "anticiper avant une compétition" en enchaînant les plaquettes de pilules contraceptives, mais quid de celles qui n'en prennent pas, en raison de leur jeune âge ou de leur orientation sexuelle  ?

La triade ou le syndrome RED-S

Il existe un problème plus grave, qui concerne environ 5% des sportives de haut niveau : le syndrome RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport), ancienne "triade de la sportive". Cette pathologie découle de troubles du comportement alimentaire, constatés "dans les sports d'endurance, mais également dans ceux à catégorie de poids, comme le judo, et esthétiques, comme la gymnastique", selon la docteure Jacolot, en charge du suivi médical des skippers du Pôle Finistère.

S'ensuit une aménorrhée, soit une absence de règles, qui peut provoquer une ostéoporose, engendrant "sept fois plus de risque d'avoir une fracture de fatigue", précise la médecin du sport. Plus grave: la diminution du "profil lipidique" entraîne aussi "un risque plus important de faire un infarctus".

De l'importance de la mixité de l'encadrement

Dans les sports collectifs, les règles ont par ailleurs une conséquence sur la vie de groupe : "Durant les deux mois où les filles sont H24 ensemble, on remarque une certaine régulation et on se retrouve souvent avec des blocs de filles qui ont leurs règles en même temps", note Emmanuel Fouchet, manager de l'équipe de France féminine de volley.

Cela reste plus facile de parler tampons, serviettes hygiéniques ou douleurs menstruelles avec une femme, d'où l'importance de la mixité dans les encadrements techniques.
Virginie Nicaise, chercheuse au laboratoire Vulnérabilité et innovation dans le sport

Et il arrive parfois que la nature joue des tours. "Une joueuse marchait sur l'eau dix jours avant l'Euro-2019 et deux semaines après, elle était au fond du seau, raconte encore le patron des volleyeuses françaises. On s'est demandé si on avait mal fait pendant la préparation puis on s'est rendu compte après qu'elle était enceinte".  La grossesse "avait déréglé complètement sa biologie interne, explique-t-il. Avec le dérèglement hormonal, elle a 'surperformé' puis est tombé dans le creux de la vague".

Pour Virginie Nicaise, il est vrai que "la parole des sportives s'est libérée, et l'écoute et la sensibilité des staffs, notamment masculins, se sont améliorées". Mais, insiste-t-elle, "ça reste plus facile pour une sportive de parler tampons, serviettes hygiéniques ou douleurs menstruelles avec une femme" qu'avec un homme, d'où "l'importance de la mixité dans les encadrements techniques".