Terriennes

Réseaux sociaux : en France, la haine aime à se déverser sur les femmes

De haut en bas et de gauche à droite, Caroline de Haas, Mathilde Edey Gamassou, Mennel, Aurore Bergé,  Henda Ayari, Rokhaya Diallo, six femmes, six trajectoires, six visages ciblés par la haine des internautes en France en ce mois de février 2018...
De haut en bas et de gauche à droite, Caroline de Haas, Mathilde Edey Gamassou, Mennel, Aurore Bergé,  Henda Ayari, Rokhaya Diallo, six femmes, six trajectoires, six visages ciblés par la haine des internautes en France en ce mois de février 2018...
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Par un billet sur son blog, la féministe Caroline De Haas annonce son retrait des réseaux sociaux après les tombereaux de violence virtuelle qui se sont déversés en quelques jours sur la militante. Quelques jours auparavant, une jeune métisse, choisie pour incarner Jeanne d'Arc, subissait le même sort, succédant à la chanteuse Mennel ciblée par les haineux professionnels de la toile. Sans oublier, en février 2018 encore, l'écrivaine Rokhaya Diallo ou la députée LERM Aurore Bergé. Feu virtuel à volonté sur les femmes engagées. 

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Sur les réseaux sociaux, Caroline De Haas ne ménageait pas sa peine : féministe, qui avait même initié une liste de femmes, pour les élections européennes de 2014, l'inspiratrice de Osez le féminisme, association regroupant une nouvelle génération de militantes, portait haut et fort la cause du "deuxième sexe" sur ses comptes twitter ou facebook, parfois au risque de heurter d'autres sensibilités féministes. Mais acceptant le débat encore et toujours, le suscitant, y participant avec délices, sans jamais verser dans l'insulte, dans l'injure ou la condamnation facile.

Mais voici qu'elle déserte ce terrain de combats, atteinte par une vague de violence sans reflux depuis ce 14 février 2018, jour où l'hebdomadaire français L'Obs, consacrant sa Une aux mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, avec un angle où l'on sent pointer le "backlash" (effet boomerang), met en titre d'un entretien avec elle, une phrase qu'elle aurait ainsi énoncée : "Un homme sur deux ou trois est un agresseur". Affirmation qu'elle n'avait en réalité jamais édictée. Voici ce qu'elle avait dit : "si une femme sur deux est victime, combien d'agresseurs nous entourent ? Est-ce un homme sur deux ? Un homme sur trois ? Je n'en sais rien. Je sais juste que c'est beaucoup."

La pensée, celle des femmes, victime de la course au clic

Dans le texte qu'elle publie le 26 février 2018 sur son blog (hébergé par le site Mediapart), voici ce qu'elle en dit : "Le journaliste a décidé, sans me faire relire ou valider mes propos, de titrer "Un homme sur deux ou trois est agresseur", déclenchant ainsi une vague de haine et de harcèlement sur les réseaux sociaux. Était-ce volontaire ou pas ? Je n'en sais rien. Au fond de moi, je ne peux m'empêcher de penser qu'un journal qui choisit de titrer ces propos le fait délibérément. Pour faire le buzz. "

Aussitôt la moulinette virtuelle entrait dans la danse. Avec un flux non stop d'insultes, physiques, en mots, en dessins, en tweets, et bien peu de personnes pour la défendre, pour s'interroger, pour débattre... Dont voici un petit florilège (en ne réproduisant que ce qui nous a semblé le moins violent) : 
On pense que la vague va refluer, mais non quelques jours plus tard, nouvel assaut encore plus virulent contre celle à qui l'on reproche d'avoir été à la tête de l'UNEF (Union des étudiants de France) de  2006 à 2009 et d'avoir refusé de voir les agressions sexuelles qui avaient cours au sein du syndicat étudiant. L'hallali est sonné par le très conservateur chroniqueur Eric Naulleau...
 
Ses détracteurs, intarissables, finissent par laisser entendre qu'elle fut complice de ces crimes, auxquels elle répond encore : "Il y a 10 ans, je n'étais pas une militante contre les violences sexistes et sexuelles. J'étais une femme, une victime de violences, qui n'était pas formée pour détecter les violences dans mon entourage. En fait, j'étais comme l'immense majorité de la population. Comme vous, qui lisez ces lignes, et qui n'avez pas toujours vu dans votre famille, dans votre travail, dans votre quartier, que des femmes étaient harcelées, tapées, violées. Parce que les agresseurs s'organisent précisément pour qu'on ne voit pas. Parce que la société ne s'organise pas pour qu'on soit formé.e.s, outillé.e.s et éveillé.e.s pour détecter les violences et les faire cesser. Est-ce que cela signifie que nous sommes complices ? Non. Les seuls responsables des violences, ce sont les agresseurs."

Un féminisme français éclaté

Et pourtant, d'habitude promptes, et à juste titre, à voler au secours de femmes politiques ou de militantes laminées sur les réseaux sociaux, bien des voix restent silencieuses... Y aurait-il une géométrie variable selon l'échiquier politique où vous vous situez, selon le féminisme que vous défendez, s'interrogent quelques unes ?
Karine Plassard, défenseure infatigable de Jacqueline Sauvage, à l'occasion de son  interpellation  à l'attention de la ministre des Droits des femmes, postée sur son comte twitter, évoque l'un des autres déluges d'insultes sexistes de ce mois de février 2018, décidément fort riche en la matière... Venue défendre sur un plateau de télévision la réforme de l'audiovisuel, le service public ou encore l'éducation à l'information du gouvernement français, la députée de La République en Marche Aurore Bergé savait certainement qu'elle provoquerait des réactions.... sur le projet lui même. Mais certainement pas sur sa tenue vestimentaire, un peu trop sexy pour certains prudes télespectateurs/trices. 
 
Heureusement pour elle, le soutien a sauté les frontières politiques. Même si elle sait très bien se défendre elle-même... 

Trop couverte, trop découverte, un même acharnement

Mais rien n'y fait, les femmes médiatiques, politiques, artistes, actrices, etc, ne sont jamais habillées comme il le faut. Si Aurore Bergé était venue trop sexy sur un plateau de télévison pour les internautes, trois semaines auparavant,  la jeune chanteuse à la voix divine Mennel était apparue trop couverte, sur un autre... pour un turban qui la coiffait. L'interprête de L'Hallelujah de Léonard Cohen, avec un final en arabe, faisait pourtant l'unanimité des jurés de "The Voice".

Mais les internautes veillaient : non seulement le foulard (léger, presque ajusté à la manière de Simone de Beauvoir) était inadmissible mais en plus, en fouillant sur son passé, on retrouvait les inepties (réelles) qu'elle avait proférées sur les réseaux sociaux après l'attentat de Nice. D'autres avant elle, vedettes du show bizz et du cinéma français, avaient exprimé des théories très complotistes après les attentats du 11 septembre sans que personne ne s'émueve et cherche à les bannir de l'industrie du divertissement. Mais ils/elles n'étaient pas coupables de venir de Syrie ou de porter un foulard... Mennel s'est excusée pour ce qu'elle avait écrit. Las, le racisme a fondu sur Mennel comme un tigre sur sa proie. 

La jeune femme a cependant trouvé de nombreuses voix pour la défendre, dont la plus expressive, celle de Christiane Taubira.

Dans ces batailles personne n'est épargnée, d'aucun bord. Ainsi, en février toujours, alors que l'on reparlait de Tariq Ramadan et des plaintes pour viol à son encontre au moment où la justice mettait le médiatique théologien en garde à vue, puis en détention préventive, Henda Ayari l'une des deux plaignantes affichait le genre de message nauséabond qu'elle reçoit à longueur de tweets. Dont de très nombreux de la part d'autres femmes.

Racisme et antiféminisme à tous les étages

Et dire que même Marine Le Pen, présidente du Front national, est entrée dans la bataille volant au secours de Jeanne d'Arc (ça ce n'est pas une surprise, le parti d'extrême droite s'étant approprié la guerrière héroïne nationale), oui mais de Jeanne métissée, ou plutôt son interprète pour les prochaines fêtes johanniques d'Orléans, où chaque année une interprète de la "pucelle" défile à cheval dans la ville. Un événement vieux de plus de cinq siècles, du 29 avril au 8 mai, depuis 1432 afin de célébrer la délivrance un certain 8 mai 1429 par Jeanne d'Arc et son armée de cette bonne ville d'Orléans assiégée par les Anglais. Pour 2018, le choix s'est porté sur la jeune Mathilde Edey Gamassou, 17 ans, française d’origine béninoise par son père et polonaise par sa mère.

Aussitôt, banzaï ! Déferlante raciste où l'on peut lire qu'il s'agit d'une "Réécriture de l'histoire de France", "forçage de l'idéologie multiculturaliste", "propagande pro-métissage", "début d'une tentative de transformer l'Histoire en un récit où ce seront les Arabes et les Noirs qui ont fait l'Histoire de France depuis les débuts", etc, etc... Dont on ne reproduit ici qu'un échantillon, le plus "soft" que nous ayons pu trouver, celui du président d'un parti ouvertement fasciste et raciste...  
 
Les injonctions et les menaces physiques directes sont lancées à l'adolescente pour se retirer. Sans oublier la sempiternelle comparaison avec un singe... Heureusement, pour Jeanne, la classe politique semble faire bloc... 
Ce racisme qui ne se cache plus, s'étale sur les réseaux sociaux, la journaliste/réalisatrice et écrivaine Rokhaya Diallo l'expérimente au quotidien. Et donc, elle n'a pas été étonnée de se retrouver dans la ligne de mire des attaquants anti Jeanne d'Arc métissée : 
Quelques jours auparavant, l'une de ses adversaires acharnées, avait lancé une attaque, physique, au delà des mots, de la raison...

Et c'est l'une des plus fortes stupéfactions au terme de ce retour (incomplet) sur cette virtualité bien trop réelle de ce mois de février 2018 : si les femmes sont les premières victimes des violences et menaces verbales sur les réseaux sociaux, ces tombereaux d'injures sont aussi proférés... par d'autres femmes. Sororité avez-vous dit ?
#yaduboulot et beaucoup, beaucoup

Le Haut Conseil à l’Egalité Femmes/hommes a remis le 8 février 2018 au gouvernement français un rapport accompagné de chiffres de cette "cyberviolence" et de préconisations pour "En finir avec l’impunité des violences faites aux femmes en ligne : une urgence pour les victimes​". Selon le HCEFH "ces violences visent un seul et même objectif : contrôler la place des femmes et les exclure de l’espace public présentiel ou numérique".
A lire ici > l'intégralité du rapport 
Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1