Terriennes

"Rêveuses de villes" : quatre pionnières de l'architecture dans un monde d'hommes

Cornelia Hahn Oberlander, Blanche Lemco van Ginkel, Denise Scott Brown, Phillys Lambert.
Cornelia Hahn Oberlander, Blanche Lemco van Ginkel, Denise Scott Brown, Phillys Lambert.

Elles sont quatre, quatre femmes aux parcours exceptionnels qui, chacune à leur manière, ont marqué leur temps et leur domaine : l’architecture de la seconde moitié du 20ème siècle. Des pionnières dans un monde longtemps réservé aux hommes. Le documentaire Rêveuses de villes leur rend hommage.

"J’ai fait un film sur quatre femmes mais j’aurais pu faire quatre films sur chacune d’elles. Elles ont un bagage extrêmement riche, avec chacune environ soixante-dix ans de vie professionnelle," explique le réalisateur Joseph Hillel.

Se faire une place parmi les hommes

Ces quatre femmes, ce sont Denise Scott Brown, d'origine sud-africaine, et les trois Canadiennes Phillys Lambert, Blanche Lemco van Ginkel et Cornelia Hahn Oberlander. Dans Rêveuses de ville, elles racontent la genèse de leur vocation d'architectes : comment se sont-elles fait une place dans cet univers exclusivement masculin, ou presque ? Quels combats ont-elles dû mener dans leur carrière ?Quelles forces de caractère et détermination ont-elle dû déployer ?

C’est en faisant la connaissance de Blanche Lemco van Ginkel que ce projet de documentaire a germé dans la tête de Joseph Hillel. Avec son mari Sandy van Ginkel, cette souriante Montréalaise a fondé, en 1957, la société van Ginkel et associés, qui a marqué le développement urbain du Montréal des années 1960 et 1970.

Joseph Hillel, réalisateur de <em>Rêveuses de villes</em>
Joseph Hillel, réalisateur de Rêveuses de villes
© Catherine François

Dans un premier temps, il a envisagé de faire un documentaire sur Blanche Lemco van Ginkel qui, naguère, a aussi travaillé avec Le Corbusier. Et puis de fil en aiguille, il a finalement inséré les trois autres architectes dans le projet, avec, en filigrane, le développement des villes et toutes les questions que cela soulève.

Quatre femmes dans la ville

Phyllis Lambert, architecte montréalaise également, a aussi œuvré au développement de Montréal au cours des dernières décennies, notamment avec le Centre canadien d’Architecture, qui recèle de riches archives et organise régulièrement des expositions sur l’architecture. Elle a consacré une partie de sa carrière à protéger le patrimoine urbain de Montréal et participé à la construction du Seagram Building avec Mies van der Rohe, à New York.

Phyllis Lambert et Mies van der Rohe devant la maquette du Seagram Building en 1955
Phyllis Lambert et Mies van der Rohe devant la maquette du Seagram Building en 1955
©Fonds Phyllis Lambert, Gracieuseté CCA

Denise Scott Brown, qui a quitté son pays natal - elle est née en Zambie, autrefois appelée Rhodésie du Nord - pour s’installer aux États-Unis, reste l’une des architectes les plus influentes du 20ème siècle. Avec son mari, Robert Venturi, ils ont conçu des plans d’urbanisme pour plusieurs villes et universités américaines. "Ses théories novatrices ont redéfini les limites de l’architecture", dit le documentaire.

Elles ne se sont jamais vues en victimes dans ce monde masculin.

Joseph Hillel, réalisateur

Cornelia Hahn Oberlander est une architecte-paysagiste qui, depuis plus de soixante ans, crée des parcs et des jardins. Elle est l’une des premières à avoir conçu des toits verts, des jardins sur les toits d’édifices, comme ceux du Robson Square, à Vancouver. On lui doit aussi les jardins du Musée d’anthropologie de Vancouver et ceux du New York Times à New York, entre autres. A l’âge de 11 ans, elle savait déjà qu’elle voulait être architecte-paysagiste et que rien ne l’en empêcherait.

Phyllis, Blanche et Cornelia sont de grandes amies depuis des décennies. "Ce que je retiens, c’est la passion, la force de caractère de ces femmes, remarque le réalisateur. Elles ne se sont jamais vues en victimes dans ce monde masculin. Peut-être que Denise va se dire féministe, mais pas les trois autres, ce n’est pas dans leur vocabulaire. Elles font ce qu’elles ont à faire et on dirait même que l’adversité les stimule, les pousse à aller plus vite et plus fort encore. C’est inspirant et motivant de côtoyer ces femmes-là". 
 

Denise Scott Brown dans les années 1960/70 à Las Vegas.
Denise Scott Brown dans les années 1960/70 à Las Vegas.
© Scott Brown, Venturi Associates

Conscience sociale 

Ce qui a aussi fasciné Joseph Hillel, c’est la conscience sociale de ces quatre femmes : "Elles n’ont jamais été motivées par l’argent, ces femmes-là. Toute leur vie, elles ont œuvré pour développer des villes plus viables, plus durables. Ce sont des personnes qui se donnent pour leurs concitoyens, et c’est cette générosité-là que je vois chez chacune d’elles - elles ont d’ailleurs été extrêmement généreuses lors du tournage". 

Les femmes ont plus à cœur le bien-être de leur congénères. Les hommes pensent davantage à dessiner le plus haut gratte-ciel, la plus grande autoroute.

Joseph Hillel, réalisateur

Un autre regard

"Je crois que les femmes ont un regard sur l’architecture différent de celui des hommes, ajoute Joseph Hillel. Elles ont plus à cœur le bien-être de leur congénères que les hommes qui, eux, pensent davantage à dessiner le plus haut gratte-ciel, la plus grande autoroute, sans vraiment penser aux autres. Cela m’a frappé en réalisant ce documentaire".
 

Vancouver, Canada.
Vancouver, Canada.
© Studio Couzin

Chacune de ces architectes a mené ses propres combats au cours de sa carrière : Blanche Lemco van Ginkel et son mari ont sauvé, à la fin des années 1950, le Vieux-Montréal menacé de disparition par la construction d'une autoroute. Ce sauvetage,  dira Blanche Lemco van Ginkel, fut son plus beau succès professionnel. Elle dit avoir voulu devenir architecte parce que c’était utile pour la société : "J’étais très engagée socialement, construire pour le peuple et ce genre de chose".
 

Blanche Lemco van Ginkel 
Blanche Lemco van Ginkel 
© Fonds van Ginkel Associates, Gracieuseté CCA

Phyllis Lambert s’est elle aussi battue dans les années 1970 contre la destruction d’un quartier populaire du centre-ville de Montréal. Denise Scott Brown a œuvré dans les années 1960 pour sauver South Street, à Philadelphie, où elle vit toujours.

Quant à Cornelia Hahn Oberlander, elle n’a eu de cesse de créer des parcs et des jardins dans de nombreuses villes nord-américaines. Elle porte d’ailleurs un regard très critique sur le développement actuel de Vancouver, qui se fait au détriment des plus pauvres. La détresse humaine des sans-abri dans son Robson Square, justement, ou quand elle traverse la ville en voiture, l'indigne : "Tout cela va devenir des gratte-ciels, tout le pâté de maisons…" Dans une conférence, elle s’interroge : "Nous vivons dans des espaces plus restreints, avec trop peu d’espaces verts pour nous détendre et rester sains et équilibrés. Qu’allons-nous devenir ? Nous n’avons pas de plan d’urbanisme, ni de plan d’espaces verts. Nous plantons des tours partout. Au 21ème siècle, nous devons rétablir une relation plus saine entre l’humain et l’environnement." 
 

Philadelphie, Pennsylvanie (Etats-Unis)
Philadelphie, Pennsylvanie (Etats-Unis)
© Studio Couzin

"Comment faire une ville où les habitants sont fiers de vous, une ville où vous leur donnez la possibilité de s’ouvrir sur le monde, de voir ce qu’il y a autour. Comment habite-t-on dans une ville ? Comment les gens s’approprient-ils leur espace ? Comment penser un espace qui rend la ville magnifique, pour tout le monde, pas juste pour les riches ?  renchérit Phyllis Lambert.

Pas de Pritzker pour Denise Scott Brown

En 1991, Robert Venturi, le mari de Denise Scott Brown, et partenaire dans son cabinet d’architectes, se voit récompensé du prix Pritzker, qui est à l'architecture ce que le Nobel est à la littérature. Il demande alors à ce que sa partenaire, elle aussi, soit primée - en vain. "Il a fallu 23 ans avant qu’ils accordent le prix Pritzker à une femme. C’était Zaha Hadid", fait remarquer Denise Scott Brown. C’était en 2004 ! En 2013, Women in design, un groupe d’étudiantes de l’Université de Harvard, lance une pétition pour décerner rétroactivement le prix à Denise Scott Brown, en reconnaissance de son travail.

Les femmes ont appris à être gentilles, à parvenir à leurs fins par la ruse. Cela a un effet très néfaste sur l’âme.

Denise Scott Brown

L'architecte explique qu’elle a toujours refusé de rentrer dans le petit jeu de la complaisance et de la flatterie pour avancer dans sa carrière et plaire à ces messieurs : "Quand j'ai commencé à travailler avec Bob, raconte Denise Scott Brown, on me disait : 'Nous voudrions prendre une photo des architectes, pouvez-vous vous éloigner ?'  'Mais je suis architecte !' disais-je. Et ils répétaient : 'Pouvez-vous vous éloigner s’il vous plait' ? Les femmes ont appris à être gentilles, à parvenir à leurs fins par la ruse. Cela a un effet très néfaste sur l’âme. Je m'y suis refusée. Je ne souriais pas en m'exclamant 'Oh oui !' et 'Comme c’est intelligent !" parce que je savais que cela me détruirait. Il devrait y avoir d’autres modèles de comportement offerts aux femmes."

Cette passion qui fait vivre

Joseph Hillel dit avoir réalisé ce documentaire dans l’urgence. Les quatre architectes ont entre 87 et 97 ans, mais les yeux qui pétillent encore et la passion chevillée à l'âme.

Quand on demande à Cornelia Hahn Oberlander si elle compte s’arrêter de travailler un jour, elle répond du tac au tac : "Pourquoi je travaille ? C’est ma passion ! Croyez-vous que j’aimerais prendre ma retraite pour boire du thé et jouer au bridge à longueur de journée ? Je m’ennuierais à mourir !" 


Denise Scott Brown dit de son côté qu’elle est fière d’être vieille et que cela comporte aussi des avantages, dont celui d’avoir déjà "tout vu trois fois !" Phyllis Lambert continue, elle, à gérer le Centre canadien d’architecture qu’elle a fondé à Montréal. Elle a monté il y a deux ans une exposition sur les "pierres grises" avec des photos qu’elle prend depuis des décennies des édifices de pierres grises typiques de Montréal, c’était en l’honneur du 375ème anniversaire de la métropole québécoise. Sur les quatre donc, seule Blanche Lemco van Ginkel a arrêté de travailler.

Voilà des femmes qui ont beaucoup donné à la collectivité, qui ont leur vie durant travaillé pour améliorer le quotidien de leurs concitoyens, toujours animées par une profonde conscience sociale. A la force de leur caractère et de leur talent, elle ont ouvert des sillons dans un domaine longtemps réservé aux hommes - pour faciliter le chemin des  générations suivantes. Voilà des femmes inspirantes, dont Rêveuses de villes honore la mémoire de leur vivant. La preuve que oui, la passion fait vivre…