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Risque de crise humanitaire au Sahel : les femmes et les enfants d'abord

<p>Une femme et sa fille passent devant les décombres de maisons détruites lors de l’attaque commise le 23 mars 2019 contre le village d’Ogossagou par des hommes armés dogons, au cours de laquelle 150 civils ont été tués.</p>

Une femme et sa fille passent devant les décombres de maisons détruites lors de l’attaque commise le 23 mars 2019 contre le village d’Ogossagou par des hommes armés dogons, au cours de laquelle 150 civils ont été tués.

 © 2019 UNICEF/Keita
<p>Une femme et sa fille passent devant les décombres de maisons détruites lors de l’attaque commise le 23 mars 2019 contre le village d’Ogossagou par des hommes armés dogons, au cours de laquelle 150 civils ont été tués.</p>
Au Burkina Faso, la situation est particulièrement alarmante. Le nombre de personnes déplacées à l'intérieur du pays est aujourd'hui six fois plus élevé qu'en janvier 2019. Selon l'Unicef, un demi-million de personnes ont dû fuir les violences dans ce pays.

Au cours des deux dernières années, les groupes armés ont intensifié leurs attaques dans certaines parties du Burkina Faso, du Mali et du Niger. L’insécurité qui grandit dans la région du Sahel a de très lourdes et multiples conséquences : pénurie alimentaire, malnutrition, déscolarisation, violences sexuelles... Et ce sont les enfants et les femmes qui en sont les premières victimes.

La région du Sahel vit depuis deux ans au rythme quasi-quotidien d'attaques jihadistes ou de violences intercommunautaires et de contre-offensives militaires. Une instabilité et une insécurité qui impactent directement les populations. Si la présence militaire est renforcée, qu'en est-il de la présence humanitaire ? Les ONG présentes sur place ne cachent pas leur inquiétude. L’UNICEF lance un appel à respecter l’espace humanitaire, en permettant un accès sûr et durable pour acheminer l’aide humanitaire aux populations touchées, notamment les femmes et les enfants, où qu’ils soient.

L'insécurité décuple les problèmes chronique

L'une des conséquences de ce climat insécuritaire est la déscolarisation. Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, plus de 8 millions d’enfants âgés de 6 à 14 ans ne sont pas scolarisés. Ce chiffre représente près de 55% des enfants de cette tranche d’âge. Dans la région centrale du Sahel, les attaques et les menaces contre les écoles, les enseignants et les élèves deviennent de plus en plus courantes. Entre avril 2017 et décembre 2019, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont connu une multiplication par six des fermetures d’écoles en raison de la violence.
 
@Unicef
L’insécurité augmente les défis chroniques déjà existants auxquels sont confrontés les enfants. Exemple : les taux de mariage des mineurs, ainsi que leur exploitation économique. Ils et elles se retrouvent aussi souvent contraints de quitter leur village à la recherche de moyens de subsistance ou de survie. Pour les enfants déplacés de force, il y a un risque croissant de séparation de leurs proches et de violence sexuelle et physique.

Les filles plus vulnérables à la violence

Une autre menace pèse sur la santé, des plus jeunes et des femmes en particulier. Lorsque les femmes et les enfants déplacés n’ont pas accès aux services de santé de base, ni à l’eau potable et à l’assainissement, cela augmente les risques de maladies infectieuses, notamment les infections respiratoires aiguës, la diarrhée, le paludisme et la rougeole. Ces maladies sont les principales causes de mortalité infantile.

Dans les communautés d’accueil déjà fragiles, le fardeau des déplacements forcés devient de plus en plus insoutenable. Les adolescentes sont exposées à des abus sexuels, au mariage ou à des grossesses précoces en plus des inégalités de genre préexistantes. Près de 60% des filles sont mariées avant l’âge de 18 ans, la prévalence la plus élevée dans le monde étant celle du Niger (76%). Plus de 18% des filles y sont mariées avant l’âge de 15 ans.

Les jeunes filles plus âgées se retrouvent dans des rôles de protection des petits, des responsabilités disproportionnées avec aucune possibilité d’avenir.
Marie-Pierre Poirier

Pour Marie-Pierre Poirier, directrice régionale d'UNICEF pour l'Afrique occidentale et centrale, "les filles sont particulièrement vulnérables à la violence sexuelle. Quand les mouvements de populations ont lieu, souvent, les enfants sont séparés des parents. Les jeunes filles plus âgées se retrouvent dans des rôles de protection des petits, des responsabilités disproportionnées avec aucune possibilité d’avenir. Toute tentative qu'il y avait de développement pour un peu améliorer leur quotidien est maintenant balayée".

"Les soeurs souffrent car elles doivent s’occuper des plus petits, mais aussi lorsqu'elles sont mères et qu'elles perdent leurs enfants et les maris. Les femmes sont kidnappées pour être emmenées dans des zones de force pour être au service de ces groupes ou alors elles sont laissées avec leurs enfants à essayer de survivre jusqu’au lendemain. Car on ne peut même pas parler de reconstruire sa vie", insiste la représentante d'Unicef Afrique, qui souligne la résilience incroyable de ces femmes.

La situation d'insécurité actuelle a clairement un impact : "Les morts augmentent, mais aussi des violences sexuelles. Lorsque les groupes armés recrutent des femmes, elles disparaissent du jour au lendemain, c’est extrêmement traumatisant. Et puis quand certaines arrivent à s’échapper, lorsqu’elles réussissent à rentrer dans leurs communautés, elles sont souvent rejetées. Encore plus lorsqu'elles reviennent avec des enfants".

Barsalogho, épicentre de la crise humanitaire

Le Burkina Faso, frontalier du Mali et du Niger, est confronté à des attaques jihadistes qui ont fait plus de 750 morts depuis 2015. Sous-équipées et mal entraînées, les forces de l'ordre burkinabè n'arrivent pas à enrayer la spirale de violences. Selon l'ONU, les attaques jihadistes au Mali, au Niger et au Burkina ont fait 4 000 morts en 2019.

On estime à plus de 709 000 le nombre d'enfants âgés de moins de cinq ans qui risquent de souffrir de malnutrition dans les mois prochains si la situation perdure dans ces zones.

A Barsalogho, l’eau est rare. Pour couvrir les besoins de la population, des camion-citerne se rendent chaque jour à la ville la plus proche de Kaya, d’où ils rapportent l’eau. Elle est ensuite distribuée dans le camp. Burkina Faso, 24 janvier 2018<br />
 
A Barsalogho, l’eau est rare. Pour couvrir les besoins de la population, des camion-citerne se rendent chaque jour à la ville la plus proche de Kaya, d’où ils rapportent l’eau. Elle est ensuite distribuée dans le camp. Burkina Faso, 24 janvier 2018
 
© MSF/Caroline Frechard
"C'est la crise humanitaire qui grossit le plus vite au monde", s'alarme Jan Egeland, secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), alors qu'il se trouvait à Barsalogho, petite ville du nord du Burkina Faso. "En février 2019, il y avait 60 000 déplacés au Burkina. Il doit y en avoir plus de 600 000 aujourd'hui. Les gens ont peur", souligne l'ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des affaires humanitaires. "Ce chiffre devrait atteindre 900 000 personnes d'ici avril. Les violences continuent de contraindre des familles à quitter leur foyer", ajoute-t-il.


Barsalogho abrite près de 10 000 personnes réparties sur cinq sites et 200 000 dans la région proche. Tahibata Ouédraogo, mère de trois enfants, vit là depuis cinq mois : "Nous avons fui les attaques à Guiendbila (40 km au nord de Barsalogho). Nous avons essayé d'y retourner après quelque temps mais on a été intercepté par des terroristes qui nous ont fouettés, puis ont exécuté l'apprenti chauffeur du véhicule qui nous transportait", raconte-t-elle, la gorge nouée, toujours sous le choc. "Quand nous allons chercher du bois en brousse, ils (les terroristes) nous attrapent, en violent certaines ou introduisent des objets dans leur sexe. Certaines ont été évacuées à Kaya pour ces faits et d'autres sont mortes". "On tue nos maris et nos enfants. Qu'allons nous devenir sans maris ni enfants", s'inquiète-t-elle.

Le conflit dans le Sahel central est une crise en cascade qui s'étend à toute la région, mettant en danger toute une génération d'enfants.
Marie-Pierre Poirier

Malgré une production agricole globalement satisfaisante, 3,3 millions de personnes ont besoin d'une assistance immédiate dans le Sahel central, selon les dernières analyses du Cadre harmonisé pour la sécurité alimentaire, estiment l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) et le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies. Les experts prévoient que près de 4,8 millions de personnes dans le Sahel central seront exposées à l'insécurité alimentaire pendant la période de soudure (juin-août 2020), si aucune mesure appropriée n'est prise d'urgence.

La situation est particulièrement préoccupante dans le nord du Burkina Faso, où l'insécurité généralisée entrave considérablement la prévention et le traitement de la malnutrition aiguë chez les mères et les jeunes enfants.

"Le conflit dans le Sahel central est une crise en cascade qui s'étend à toute la région, mettant en danger toute une génération d'enfants. Des centaines de milliers d'enfants sont privés d'éducation, vulnérables à l'exploitation et exposés au risque de malnutrition. Les enfants et les jeunes continuent à payer le prix le plus élevé pour une crise dont ils ne sont pas responsables. Nous devons agir maintenant avec nos partenaires pour éviter une tragédie", conclut Marie-Pierre Poirier.