Terriennes

Robert Biedroń, l’inlassable partisan des droits des femmes et des LGBT en Pologne

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Au programme de Robert Biedroń : la libéralisation de l’IVG, le droit à la PMA pour toutes les femmes, le mariage pour tous et l’égalité conjugale… Dans la très conservatrice et catholique Pologne, ce militant de gauche, homosexuel et athée, incarne l’espoir des activistes féministes et partisans du mariage pour tous. Rencontre avec un nouvel élu au Parlement européen.
 

Avec Wiosna ("Printemps"), son tout jeune parti politique, mais aussi au sein de la société civile, Robert Biedroń, 43 ans, développe des idées audacieuses dans une Pologne dirigée par les partis conservateurs chrétiens réfractaires aux avancées des droits des femmes et des homosexuels. Depuis son accession au pouvoir, en 2015, le gouvernement du PiS (Droit et justice) a mis en place une série de lois fermement restrictives en matière d'avortement, de violences conjugales et de mœurs.

Fondé le 3 février 2019 par Robert Biedroń, ancien maire de Słupsk , le parti Wiosna est dans la course aux européennes en Pologne.
Fondé le 3 février 2019 par Robert Biedroń, ancien maire de Słupsk , le parti Wiosna est dans la course aux européennes en Pologne.
FB@RobertBiedron

Dans un récent rapport de 75 pages, l’organisation internationale Human Rights Watch décortique la manière dont le gouvernement et l’Église catholique diabolisent la promotion de l’égalité et les études sur le genre. Ils les assimilent à des dérives idéologiques susceptibles de mener à des sexualités compulsives et dangereuses, dont l’homosexualité et la transidentité, qui menaceraient les valeurs traditionnelles du mariage et de la famille. Objectif : rassembler la société autour de la notion de "valeurs traditionnelles" face aux dévoyé-e-s que sont les féministes et les homosexuels, et se protéger d’une prétendue influence étrangère…

Haro sur les droits des femmes

Ainsi le gouvernement du PiS s'est-il employé à réduire davantage la liberté de procréation, en prenant des mesures régressives en matière de contraception d'urgence et en soutenant des projets de loi limitant l'avortement. Il a également bloqué l’offre éducative en matière de santé sexuelle et reproductive, et mésestimé l’abondance des violences sexistes, conjugales et sexuelles, arguant qu’elles étaient circonscrites aux foyers "anormaux".
 

À cette série de mesures radicales, s’adjoint une réduction sévère, voire une élimination totale, des financements accordés aux structures et groupements associatifs de défense des droits des femmes, souvent sans la moindre explication. 

Ce désengagement financier du gouvernement à l’égard des mouvements féministes est une source de pression et d'intimidation, qui se traduit par la diminution de leurs effectifs, de leurs implantations géographiques et des services de soutien proposés aux femmes (hébergement d’urgence, aide psychologique et juridique) en cas de viols, d’abus sexuels, de harcèlement au travail, de violences sexistes et conjugales.

Les progressistes menacés de mort

Dans ce contexte régressif, les personnalités politiques affichant publiquement des positions progressistes sont, soit assassinées, comme Pawel Adamowicz, autrefois maire de Gdansk, dont le meurtre a été perçu par de nombreux observateurs internationaux comme un crime politique, soit exposées à des menaces de mort explicites, comme Robert Biedroń, qui a récemment reçu une enveloppe contenant des balles de fusil.

Robert Biedroń fait partie de ceux qui perçoivent l’avancée des droits des femmes en Pologne comme un préalable consensuel, une dynamique positive aux revendications des homosexuels. A l'issue des élections européennes de mai 2019, "Printemps" va siéger à Strasbourg. Avec peu de sièges, certes, mais c'est une percée pour un tout jeune parti ayant reçu très peu de visibilité médiatique en Pologne. 

Entretien avec Robert Biedroń


Terriennes : En cas de victoire aux élections européennes de mai 2019, vous prévoyez d’ouvrir la voie à la libéralisation de l’IGV, à la fécondation in vitro pour toutes les femmes, à la taxation des quêtes dominicales dans les églises, au mariage et à l’égalité conjugale pour tous, à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi qu'à la dépolitisation des médias publics. Quels moyens comptez-vous utiliser dans une Pologne fortement attachée aux valeurs conservatrices et chrétiennes ?

Robert Biedroń : La société polonaise n'est pas aussi conservatrice que son gouvernement. D'innombrables exemples prouvent que les Polonais sont bien plus progressistes que nos politiciens. La majorité veut que l'Etat soit séparé de l'influence de l'Eglise catholique. Le soutien aux unions entre personnes de même sexe est en hausse - elles ont maintenant plus de partisans que la partie adverse.
 

<p>Manifestation de soutien à Elzbieta Podlesna,le 7 mai 2019 à Varsovie, en Pologne. Les militants sont descendus dans la rue après l'arrestation de Elzbieta Podlesna suite à une perquisition à son domicile. Les forces de l’ordre y auraient trouvé des affiches représentant la Vierge Marie avec une auréole aux couleurs du drapeau LGBTQ.</p>

Manifestation de soutien à Elzbieta Podlesna,le 7 mai 2019 à Varsovie, en Pologne. Les militants sont descendus dans la rue après l'arrestation de Elzbieta Podlesna suite à une perquisition à son domicile. Les forces de l’ordre y auraient trouvé des affiches représentant la Vierge Marie avec une auréole aux couleurs du drapeau LGBTQ.

© AP/Czarek Sokolowski


Vos prises de positions intrépides et libérales ne risquent-elles pas d’effrayer ceux qui voudraient simplement changer la classe politique, sans révolution politique de fond ?

La plupart de nos positions sont, certes, courageuses, mais pas révolutionnaires. J'ai parcouru tout le pays pour entendre les problèmes des Polonais et leurs rêves d'un avenir meilleur. Le programme que nous préconisons est basé sur ce que les gens demandent : la libéralisation de l'IGV, le droit à la fécondation in vitro pour toutes les femmes, le mariage et l'égalité pour tous, la séparation de l'Église et de l'État, et bien d'autres mesures.

Ces dispositions ont été revendiquées lors de nombreuses manifestations contre le gouvernement : vous vous souvenez sans doute de la vague de protestations des femmes contre les lois restrictives sur l'avortement, des manifestations civiques pour la défense des tribunaux, des manifestations pour des médias libres... La société civile veut un véritable changement de vie, pas seulement un changement de classe politique. 

Nos experts ont beaucoup travaillé sur les mesures économiques et sociales de notre programme et je peux vous assurer que tout se tient. Mais je ne suis pas surpris que Wiosna (Printemps) soit attaqué à la fois par les conservateurs et les libertaires. Les partis qui qualifient mon programme de trop ambitieux, parfois révolutionnaire, prétendent que l'on peut réduire les impôts et augmenter les dépenses sociales en même temps - cela n'existe pas dans la vraie vie. Je pense que nos positions libérales ne font pas tant peur à la société qu'à la classe dirigeante.

Le maire de Gdańsk, Paweł Adamowicz, connu pour ses engagements progressistes, a été poignardé le 13 janvier 2019. Quel regard portez-vous sur cet assassinat, souvent qualifié de meurtre politique ?

La mort de Paweł est une tragédie, elle a choqué tout le monde et a été une source d'inspiration pour de nombreux politiques locaux, dont moi-même. Son assassinat nous a fait réfléchir sur le niveau de violence dans la politique polonaise.

Mais au-delà des hommages et des commentaires, il nous a légué l'ouverture, la tolérance et l'efficacité qui doivent désormais être intégrées à la vie publique. Les discours haineux, étroitement liés à la violence politique, appellent une réglementation juridique. Nous pourrions, par exemple, investir dans une éducation anti-haine à l'école et enseigner la tolérance. Nous devons également réajuster les politiques conduites actuellement en Pologne. Nous avons besoin de plus d'activistes et d'experts. Mon parti, totalement nouveau dans la politique polonaise, a la possibilité réelle de surmonter les divisions partisanes.
 

<p>Election municiaple à Gdansk, en Pologne, le 3 mars 2019. Aleksandra Dulkiewicz, est venue voter, accompagnée de sa fille. Depuis, elle est la nouvelle mairesse de la ville portuaire au bord de la mer Baltique.</p>

Election municiaple à Gdansk, en Pologne, le 3 mars 2019. Aleksandra Dulkiewicz, est venue voter, accompagnée de sa fille. Depuis, elle est la nouvelle mairesse de la ville portuaire au bord de la mer Baltique.

© AP Photo/Wojciech Strozyk


Pawel Adamowicz était un féministe convaincu. Croyez-vous que l'élection d'Aleksandra Dulkiewicz à la mairie de Gdansk est un symbole fort pour l'égalité des genres en Pologne ? 

Absolument ! La politique a besoin de plus de femmes. Aleksandra Dulkiewicz me semble être la seule personne à occuper la fonction de maire de Gdansk et poursuivre la politique, les valeurs et les idées défendues par Pawel Adamowicz. Les résultats des élections municipales montrent clairement que les habitants de Gdansk lui font confiance, à elle et à son projet d’avenir pour la ville.

Que reste-t-il de l’Europe dont vous prônez les valeurs fraternelles, économiques et humanistes deux ans après le vote du Brexit, la montée des mouvements populistes, les crises diplomatiques entre Paris et Rome ?

Le paysage politique bruxellois est à l'aube d'un bouleversement. Les populistes et les nationalistes gagnent du terrain. Nous savons également que pour sauvegarder le projet européen, pour nous-mêmes et pour les générations futures, les choses doivent changer. Défendre le statu quo ne suffira pas, ce scénario est exactement ce qui a conduit au Brexit et rendu les populistes plus forts. 

Cependant, tout n'est pas perdu dans l’Union européenne ; elle reste fondamentale pour ses citoyens. Par exemple, la crise des réformes du système judiciaire du PiS a montré que les institutions européennes sont les meilleures garantes de nos droits citoyens. Sans les actions de la Commission européenne et de la Cour de justice européenne, les Polonais seraient moins libres. J'espère que cette leçon s'appliquera à tout le continent : lorsque les temps sont durs et qu'un gouvernement national veut concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, les institutions européennes sont indispensables. 

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