Terriennes

Roman Polanski : le "J'accuse" de Valentine Monnier

A gauche, Roman Polanski (photo datant du 2 mai 2018, prise à Cracovie lors d'un festival du film polonais), à droite Valentine Monnier (ici lors d'un épisode de la série policière : <em>Le voleur de Maigret </em>de Jean-Paul Sassy- 1982 ).
A gauche, Roman Polanski (photo datant du 2 mai 2018, prise à Cracovie lors d'un festival du film polonais), à droite Valentine Monnier (ici lors d'un épisode de la série policière : Le voleur de Maigret de Jean-Paul Sassy- 1982 ).
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A gauche, Roman Polanski (photo datant du 2 mai 2018, prise à Cracovie lors d'un festival du film polonais), à droite Valentine Monnier (ici lors d'un épisode de la série policière : <em>Le voleur de Maigret </em>de Jean-Paul Sassy- 1982 ).
Roman Polanski, ici lors d'un festival du film polonais le 2 mai 2018, à Cracovie (Pologne)

Valentine Monnier, ancienne comédienne et photographe, accuse Roman Polanski de l’avoir violée en janvier 1975. Elle avait 18 ans. Dans un long texte publié par le journal Le Parisien, elle témoigne et explique que c'est la sortie au cinéma du film J'accuse qui la pousse à parler aujourd'hui. Le cinéaste, par le biais de ses avocats, réfute ces nouvelles accusations. Un collectif demande la disqualification du film J'accuse des Prix du cinéma européen.

"En 1975, j'ai été violée par Roman Polanski. Je n'avais aucun lien avec lui, ni personnel, ni professionnel et le connaissais à peine, décrit Valentine Monnier. Ce fut d'une extrême violence, après une descente de ski, dans son chalet, à Gstaad (Suisse). Il me frappa, roua de coups jusqu'à ma reddition puis me viola en me faisant subir toutes les vicissitudes. Je venais d'avoir 18 ans."

Quarante-quatre ans plus tard, Valentine Monnier qui signe ces mots, décide de rendre publique sa parole. Dans un long texte publié vendredi 8 novembre 2019, elle fait son "J'accuse".
 
La mémoire ne s'efface pas, elle se fait fantôme et vous poursuit, vous altère insidieusement.
Valentine Monnier
Comme nous l'apprend Le Parisien, c'est à la mi-septembre qu'elle contacte le journal pour lui faire part de sa volonté de témoigner. "Ses accusations sont graves. Elle n'a jamais déposé plainte et les faits sont prescrits. Depuis 2017, encouragée par le scandale Weinstein, Valentine a raconté son histoire dans des lettres à la police de Los Angeles, à Brigitte Macron, Franck Riester et Marlène Schiappa… Elle a reçu quelques réponses que nous avons pu consulter", rapporte le quotidien, qui en plus de ce témoignage a mené une enquête auprès des proches de Valentine Monnier et des témoins de l'époque.

"Le délai de réaction ne vaut pas oubli, le viol est une bombe à retardement. La mémoire ne s'efface pas, elle se fait fantôme et vous poursuit, vous altère insidieusement. Le corps finit souvent par relayer ce que l'esprit a relégué, jusqu'à ce que l'âge ou un événement vous remette en face du souvenir traumatique.", explique-t-elle.

Pour elle, le facteur déclencheur est le dernier film du cinéaste franco-polonais qui sort ce mois de novembre en France. Ce film porte sur l'erreur judiciaire la plus emblématique de l'histoire française, l’affaire Dreyfus, mais fait déjà polémique depuis des mois, festival après festival, en raison de l'affaire Polanski. "Est-ce tenable, sous prétexte d'un film, sous couvert de l'Histoire, d'entendre dire J'accuse par celui qui vous a marquée au fer, alors qu'il vous est interdit, à vous, victime, de l'accuser?", s'insurge Valentine Monnier dans les pages du Parisien.

Valentine Monnier raconte cette soirée de 1975, lorsqu'elle était partie, sur l'invitation d'une amie, en vacances faire du ski à Gstaad en Suisse. Elle séjourne dans un chalet avec un groupe de personnes, dont Roman Polanski, qu'elle ne connaissait pas auparavant. Elle explique comment le cinéaste alors âgé de 42 ans, "se jette sur elle, la frappe, lui arrache ses vêtements, tente de lui faire avaler un cachet et la viole", alors que les autres membres du groupe ne sont pas là. Sous le choc, elle va chercher de l'aide auprès d'un voisin au chalet d'en face, puis auprès d'un ami de Roman Polanski, que le journal a pu retrouver et interroger et qui confirme ce récit.

"J’ai rencontré Valentine Monnier en compagnie de Polanski entre fin janvier et début mars 1975. Après avoir dîné et skié ensemble avec un groupe pendant un ou deux jours, elle m’a appelé et demandé si elle pouvait venir chez moi. Elle avait l’air bouleversée. Quand elle est arrivée dans mon chalet, je crois me souvenir qu’elle avait un bleu sur la joue. Puis, elle m’a dit qu’elle venait d’être brutalement violée par Polanski. (...) J’ai demandé à Valentine si elle voulait aller voir la police. Sous le choc, elle ne savait pas quoi faire", écrit celui qui l'a recueillie, présenté dans le journal sous le prénom de "Charles".

Valentine Monnier est la première Française à accuser Roman Polanski de viol, mais pas la première femme, explique Catherine Balle, reporter cinéma au Parisien : "Il a été condamné en 1977 pour avoir drogué et violé une mineure de 13 ans, entre-temps il y a eu d'autres femmes qui l'ont accusé de viol mais c'était toujours pour des faits qui étaients prescrits. Comme c'est le cas pour Valentine Monnier". "C'est une femme qui a 62 ans. Elle voulait rester anonyme et voulait rester extrêmement discrète sur sa vie privée. Elle a accepté qu'on écrive son nom, car sinon on n'aurait pas publié son témoignage", précise la journaliste.

Roman Polanski nie

"M. Polanski conteste avec la plus grande fermeté cette accusation de viol", affirme son avocat, Hervé Temime, dans un communiqué transmis à l'AFP. "Nous travaillons aux suites judiciaires à apporter à cette publication", souligne le magistrat, qui précise que le réalisateur, dont le prochain film sur l'Affaire Dreyfus sort le 13 novembre en France, "ne participera pas au tribunal médiatique et (lui) pas davantage".

Dans un entretien accordé en août 2019 au romancier (et ami du réalisateur Roman Polanski) Pascal Bruckner, Roman Polanski se dit "harcelé", et trouve même dans l’affaire Dreyfus quelques ressemblances avec sa propre histoire : "Je peux voir la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n'ai pas faites. La plupart des gens qui me harcèlent ne me connaissent pas et ne savent rien sur l'affaire." 

Roman Polanski est toujours poursuivi par la justice américaine dans le cadre d'une procédure pour détournement de mineure, Samantha Geimer, lancée en 1977. Le réalisateur avait plaidé coupable pour abus sexuel, mais les autres charges avaient été abandonnées après une négociation entre les différentes parties pour éviter un procès public. Condamné à une peine de quatre-vingt-dix jours de prison, il avait été libéré pour conduite exemplaire au bout de quarante-deux jours. Mais par crainte d’une nouvelle condamnation et d'une peine plus lourde, Roman Polanski avait quitté les Etats-Unis. Arrêté en Suisse en 2009, il se retrouve assigné à résidence pendant plusieurs mois, avant d'être remis en liberté. Désormais sous le coup de poursuites américaines, il ne peut retourner sur le sol américain sous peine d’y être arrêté.


Au cours de ces dernières années, cinq autres femmes l'ont accusé d'agression sexuelle ou de viol, pour des faits prescrits aujourd'hui.

 

Les professionnels du cinéma sans réaction ?

Deux jours après la publication du témoignage de Valentine Monnier, l'acteur Jean Dujardin, qui joue le rôle principal de "J'accuse" - celui du lieutenant-colonel Georges Picquart, qui avait diffusé les preuves permettant d'innocenter le capitaine Dreyfus -, annule sa venue au journal télévisé de 20H sur TF1. L'épouse du cinéaste Emmanuelle Seigner annule de son côté une émission sur France Inter.

Les cinéastes de l'ARP (Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs), dont fait partie Roman Polanski, ont pour leur part indiqué que s'ils "devaient trancher sur le statut de Roman Polanski, ils le feraient avec l'accord des cinéastes" membres. "Il n'y a pas de conseil d'administration prévu pour l'instant", a précisé à l'AFP Pierre Charpilloz, chargé de mission communication à l'ARP, organisme qui réunit plus de 200 cinéastes. Roman Polanski est par ailleurs membre de l'Association pour la promotion du cinéma (APC), qui chapeaute l'Académie des César et compte 47 membres. Sollicité par l'AFP, le président de l'Académie et du bureau de l'APC, Alain Terzian, n'a pas répondu à ce stade.

A la Mostra de Venise, le film "J'accuse" a été récompensé par le Grand prix du jury mais sa sélection en compétition avait déjà relancé la polémique autour du passé du réalisateur.

Solidarité

Valentine Monnier a reçu le soutien de l'actrice Adèle Haenel, qui a elle-même accusé ces derniers jours le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements" et de "harcèlement sexuel" quand elle était adolescente.
Notre article >#MeToo dans le cinéma français : avec Adèle Haenel, Médiapart soulève le tabou de la pédocriminalité
 
Roman Polanski est un cas emblématique d’une société dans laquelle une femme sur cinq victimes de violences sexuelles.
Adèle Haenel, sur Médiapart, le 4/11/19
Dans les médias, sur internet et via les réseaux sociaux, nombreux.ses font part de leurs réflexions et participent au débat relancé par cette nouvelle affaire. Ainsi cet internaute écrit dans son blog : "En voyant ce film coup de poing contre l’antisémitisme, on ne peut s’empêcher de ressentir cette désagréable impression que Roman Polanski, volontairement ou non, utilise Dreyfus comme bouclier humain."
 
Rappellant les propos tenus par Adèle Haenel, 'Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. Il faut regarder ça. On n’est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer. Roman Polanski est un cas emblématique d’une société dans laquelle une femme sur cinq est victime de violence sexuelle'.  Il conclut : "Sans ce changement, sans cette justice, nos consciences ne nous laisseront pas en paix, au cinéma et au-dehors".
 

Ces derniers jours, la promotion du film a été perturbée par l'annulation d'interviews télévisées des acteurs Jean Dujardin et Emmanuelle Seigner, tandis que des émissions enregistrées avec Louis Garrell n'ont pas été diffusées. Mardi 12 novembre, des féministes ont bloqué une avant-première dans un cinéma parisien en scandant "Polanski violeur, cinémas coupables" et en brandissant des pancartes proclamant "Polanski persécute les femmes".

Un collectif de féministes, d'artistes ou encore de professionnels du cinéma, nommé #JaccusePolanski, a lancé une pétition pour demander à l'Académie européenne du cinéma de ne pas laisser concourir J'accuse lors de la cérémonie des Prix du cinéma européen, le 7 décembre à Berlin.

"Soyons clair.e.s : Polanski n'est pas un paria, c'est un délinquant sexuel", écrivent les signataires de la pétition. Le film J'accuse est nommé pour cinq prix : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénariste, meilleure photographie et meilleur acteur pour Jean Dujardin.

"Nous vous demandons également de faire un pas en avant et de prendre position contre les violences sexuelles en tant que professionnel.le.s du cinéma et citoyen.nes européen.ne.s. Nous vous demandons de mettre en lumière la culture du viol en Europe et de faire honte à ses auteurs dans l'industrie cinématographique plutôt que de les mettre à l'honneur." ajoute encore le communiqué.
 
Parmi les signataires, on compte la réalisatrice Amandine Gay (Ouvrir la voix) ou encore Andréa Bescond et Eric Métayer, réalisateurs du film Les Chatouilles, qui racontait l'histoire (autobiographique) d'une petite fille victime d'un viol, ainsi que Valérie Rey-Robert, autrice d'Une culture du viol à la française (éd. Libertalia).
Pour l'instant, le collectif n'a reçu aucune réponse de la part de l'Académie européenne du cinéma.