Terriennes

Ruth Bader Ginsburg, une juge qui a compté pour les droits des Américaines

<p>Ruth Bader Ginsburg, surnommée "RBG" par ses fans, salue les étudiants du Amherst College, dans le Massachussetts., le 3 octobre 2019.</p>

Ruth Bader Ginsburg, surnommée "RBG" par ses fans, salue les étudiants du Amherst College, dans le Massachussetts., le 3 octobre 2019.

©AP Photo/Jessica Hill

Ruth Bader Ginsburg, championne de la cause des Américaines, s'est éteinte le 18 septembre 2020 à 87 ans. Juge à la Cour suprême des Etats-Unis depuis 27 ans, elle y incarnait le progressisme à contre-courant de l'idéologie du gouvernement actuel. Depuis que "RBG" a annoncé qu'elle souffrait d'une récidive de cancer, l'Amérique démocrate s'inquiète et les féministes craignent pour leurs droits. Enjeux. 

Avec ses 1,55 m, Ruth Bader Ginsburg n'est petite que par la taille. Son engagement, sa sagesse, son audace et sa force en ont fait une icône féministe et une héroïne de la "pop-culture" américaine. Elle s'est fait connaître dès les années 1970 pour ses combats contre les discriminations, à commencer par celles qui frappent les femmes. Son influence sur les droits des Américaines est parfois comparée à celle de Simone Veil sur la cause des femmes en France. Nommée à la Cour suprême des Etats-Unis en 1993, Ruth Bader Ginsburg - surnommée Notorious RBG - en référence au célèbre rappeur "Notorious BIG", assassiné en 1997 - a acquis une telle popularité qu'elle fait vendre tasses, t-shirts, chaussettes... à son effigie.

T-shirt à l'effigie de Ruth Bader Ginsburg avec sa célèbre affirmation : "La place des femmes, c'est partout où des décisions sont prises" 
T-shirt à l'effigie de Ruth Bader Ginsburg avec sa célèbre affirmation : "La place des femmes, c'est partout où des décisions sont prises" 

Mais Ruth Bader Ginsburg est surtout la juge qui a changé la vie des Américaines en s'attaquant frontalement, avec pour seule arme le droit constitutionnel, aux discriminations sexistes dans le monde du travail et dans la société. Elle a inspiré plusieurs livres et documentaires, qui retracent son parcours exceptionnel.

Or le 17 juillet 2020, la doyenne de la Cour suprême américaine a annoncé être soignée depuis deux mois pour une rechute d'un cancer du foie - elle a déjà surmonté quatre cancers dans les années 1990 et, en 2019, a subi une opération pour retirer des nodules au poumon. L'année précédente, cette femme fluette s'était fracturé des côtes lors d'une chute. Les exercices physiques auxquels elle s'astreint pour récupérer à chaque coup dur pour sa santé n'échappent pas à ses fans qui, pour son 86e anniversaire, le 15 mars 2019, se déguisaient en RBG faisant des pompes devant le Capitole :

<p>Alice Wisbiski, déguisée Ruth Bader Ginsburg, fait des pompes devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington. Une manière de souhaiter un bon anniversaire à la juge qui défend les droits les femmes.</p>

Alice Wisbiski, déguisée Ruth Bader Ginsburg, fait des pompes devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington. Une manière de souhaiter un bon anniversaire à la juge qui défend les droits les femmes.

©AP Photo/Susan Walsh

En février dernier, une biopsie a révéler des lésions au foie, qui n'ont pas pu être traitées par de l'immunothérapie. Ruth Bader Ginsburg a débuté le 19 mai 2020 une chimiothérapie qui, dit-elle, "produit des résultats positifs". Un examen réalisé le 7 juillet a révélé "une réduction importante des lésions au foie et l'absence de nouvelle maladie".

Pour autant, à 87 ans, l’icône du camp progressiste ne quittera pas ses fonctions. “J’ai souvent dit que je resterais membre de la Cour tant que je pourrais faire mon travail à fond. Je reste tout à fait capable de le faire”, estime-t-elle, assurant que son traitement ne perturbe pas son travail. "Je continue à rédiger des avis et je poursuis mes autres activités à la Cour", dit-elle, étudiant notamment les multiples recours déposés cette semaine par les avocats et les proches de trois condamnés à mort.

RBG forever !

Pourtant, comme à chaque fois que sa santé flanche, la panique s'empare de ses partisans, démocrates et militants de la gauche américaine, qui craignent de la voir démissionner, ou pire...  Et sur Twitter, les messages de soutien fusent :

Le fait est que son départ ou son décès ancrerait encore davantage le temple du droit américain dans le camp conservateur - et pour longtemps. ​

Nommée en 1993 par le président démocrate Bill Clinton, Ruth Bader Ginsburg est l’une des quatre juges progressistes sur les neuf de la Cour suprême. Or les juges de la Cour suprême sont nommés à vie par le président. Si Notorious RBG devait être remplacée avant les élections, qui se tiendront le 3 novembre 2020, Donald Trump nommerait à sa place un magistrat en accord avec ses convictions, un juge qui perpétuerait pendant des années le conservatisme du président actuel - qu'il soit réélu ou pas. 

Depuis le début de son mandat, Donald Trump a déjà nommé deux juges à la Cour suprême : les très controversés Brett Kavanaugh et Neil Gorsuch, conservateurs, opposés à l'avortement et favorables au port d'arme. La nomination d'un troisième donnerait aux républicains "cinq votes solides sur la majorité des questions d'une importance vitale pour la démocratie américaine", explique Carl Tobias, professeur de droit à l'université de Richmond. L'universitaire salue au passage une battante, une magistrate "extrêmement indépendante, claire, talentueuse et visionnaire... Même si ses opinions ne l'emportent pas, ses commentaires incisifs éventrent les arguments de la majorité et montrent comment des affaires similaires devraient être résolues à l'avenir".

Femme, femme, femme

Trois femmes siègent actuellement à la Cour suprême des Etats-Unis  Elena Kagan, Sonia Sotomayor et Ruth Bader Ginsburg. A la question "A quel moment estimerez-vous qu'il y a suffisamment de femmes à la Cour suprême", cette dernière répond : "Quand elles seront neuf. Certains s'offusquent, mais personne ne trouvait rien à redire quand il y avait neuf hommes à la Cour suprême." 

Ruth Bader Ginsburg est née en 1933 dans une famille de la classe moyenne à Brooklyn. Sa mère travaillait pour payer les études de ses enfants. De ce modèle féminin, la jeune fille, étudiante brillante, gardera des valeurs féministes profondément ancrées en elle - fierté, courage et indépendance. 

Major de sa promotion à l'université de Cornell à 21 ans, elle entame des études de droit à Harvard. Dans sa promotion : 9 femmes, 491 hommes. Entourés de garçons, les filles savent qu'ils ne laisseront rien passer, alors elles travaillent encore plus dur pour désamorcer les remarques sexistes. Dans l'Amérique des années 1950, la discrimination, le sexisme et les inégalités entre les femmes et les hommes sont omniprésents : des tentatives de ses professeurs pour obtenir des "faveurs" aux réductions de salaires qui la touche elle, et pas ses collègues masculins, "parce qu'ils ont une famille à nourrir". Elle, elle avait un mari qui travaillait. Un mari qui la soutenait dans ses combats et chérissait son intelligence.


J'en savais davantage sur la discrimination que les neuf juges de la Cour suprême réunis.
Ruth Bader Ginsburg dans les années 1970

Tous les grands cabinets d'avocats ont rejeté la candidature de la jeune diplômée de Harvard. "Une fois dans la place, les femmes travaillent aussi bien, voire mieux que les hommes, mais il fallait un premier poste pour se lancer,"se souvient-elle. Alors elle devient la première femme professeure de droit à la prestigieuse université de Columbia. Dans les années 1970, elle s'engage pour le droit à l'avortement et plaide à six reprises devant la Cour suprême contre les lois qui entretiennent la discrimination sexuelle - elle remportera cinq victoires "J'en savais davantage sur la discrimination que les neuf juges de la Cour suprême réunis", se souvient-elle, un petit sourire aux lèvres.

"Longtemps, les femmes sont restées silencieuses, pensant qu'il n'y avait rien à faire", disait-elle. Pour les aider à briser ce carcan de silence, elle cofonde le Women's Rights Project sous l'égide de l'Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union ou ACLU). C'est ce collectif qui portera la célèbre affaire Reed vs Reed devant la Cour suprême, avec Ruth Bader Ginsburg aux côtés Sally Reed. Pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis, une décision de la Cour suprême entérine  en 1971 l'anticonstitutionnalité de la discrimination fondée sur le genre. 

Seconde femme nommée à la Cour suprême, par Bill Clinton en 1993, elle milite pour la légalisation du mariage pour tous à la Cour suprême : "La société a suffisamment évolué pour savoir que si deux personnes s'aiment, deux femmes ou deux hommes, pourquoi leur opposer un 'non' ?" plaide l'octogénaire.

En juillet, Donald Trump, que la doyenne de la Cour suprême  a qualifié d'"imposteur" pendant la campagne électorale, avant de regretter ses propos, lui souhaite un prompt rétablissement : "J'espère qu'elle ira mieux, elle m'a en réalité donné quelques bonnes décisions".

Ce 19 septembre, alors que le décès de Ruth Bader Ginsburg vient d'être annoncé, Joe Biden, le candidat démocrate à l'élection présidentielle de novembre, appelle le Sénat à ne pas se précipiter pour remplacer la juge disparue : "Il reste 46 jours avant l'élection et jamais un juge n'a été nommé en moins de 47 jours. La moyenne se situe autour de 70 jours", souligne-t-il dans cette intervention :