Terriennes

S comme sexisme avec Camille Froidevaux-Metterie

"Le sexisme est partout", lit-on sur cette pancarte portée par deux adolescents qui sont montés sur un abri de bus au coeur de Paris à l'occasion de la marche Noustoutes contre les violences faites aux femmes, le 20 novembre 2021.
"Le sexisme est partout", lit-on sur cette pancarte portée par deux adolescents qui sont montés sur un abri de bus au coeur de Paris à l'occasion de la marche Noustoutes contre les violences faites aux femmes, le 20 novembre 2021.
©IM
"Le sexisme est partout", lit-on sur cette pancarte portée par deux adolescents qui sont montés sur un abri de bus au coeur de Paris à l'occasion de la marche Noustoutes contre les violences faites aux femmes, le 20 novembre 2021.
Campagne du Conseil de l’Europe lancée en 2019 avec le mot-clé #StopSexisme et le slogan “Vois-le. Dis-le. Stoppons-le”. Le but est d’ aider le grand public à identifier les actes de sexisme et à y réagir.

Comportements sexistes, sexisme ordinaire ou systémique, les femmes s'unissent pour dénoncer ces attaques qui les visent majoritairement. Des petits gestes apparemment anodins jusqu'à l'agression sexuelle, "Il faut penser le sexisme comme un continuum", comme l'explique la philosophe Camille Froidevaux-Metterie. 

Vous avez dit sexiste ? La notion de sexisme n'est pas si neuve, même s'il semble qu'elle soit entrée dans le langage courant qu'assez récemment. Les violences sexistes et sexuelles ont désormais leur acronyme, les VSS, que l'on étudie dans des centres de recherche universitaires ou sur lesquelles les organismes officiels enquêtent sous forme de rapport. 
 

Sexisme : des stéréotypes jusqu'aux violences

Si on en croit un sondage Mediaprism pour le Laboratoire de l’Egalité réalisé en France en 2016, 84 % des sondés reconnaissent véhiculer - malgré eux - des stéréotypes sexistes. En revanche, 98 % des personnes interrogées ont l’impression que ce sont davantage "les autres" qui le font bien plus souvent qu’eux. Quant aux stéréotypes sexistes, ils ont la peau dure : 32 % des personnes interrogées lors de ce sondage pensent que le cerveau d'un garçon et d'une fille sont différents, et 30 % estiment que les garçons sont naturellement meilleurs en mathématiques et en sciences... 

Depuis cette enquête, on aurait pu espérer un effet MeToo... En 2020, le Haut Conseil à l’Egalité publiait son deuxième état des lieux du sexisme en France - obligation annuelle depuis la loi du 27 janvier 2017 relative à l’égalité et la citoyenneté, qui signait un constat accablant. Une hausse de 46% des plaintes pour harcèlement sexuel en 2019 et les mis en cause pour des crimes et délits à caractère sexiste sont très majoritairement des hommes : toutes infractions pénales confondues, 87 % des victimes d’actes sexistes, enregistrées par les forces de l’ordre, sont des femmes et 91 % des mis en cause sont des hommes. 


Pourquoi les choses ne changent-elles pas, ou du moins si -trop- lentement ? Manifestations contre les violences faites aux femmes, collages des noms des victimes de féminicides sur les murs de nos villes, hashtags MeToo conjugués à la sauce politique, ainsi que dans tous les secteurs de la société, procès, scandales médiatiques etc ... Comment parler du sexisme pour mieux le combattre ? Rencontre avec Camille Froidevaux-Metterie, philosophe féministe, professeure de science politique.

Terriennes : quelle est votre définition du sexisme ? 

Camille Froidevaux-Metterie : le sexisme c'est le fait de subir des discriminations et/ou des violences en raison de son sexe, de son genre ou de sa sexualité. Ce qui signifie que si les femmes sont les premières cibles, elles ne sont pas les seules, il y a aussi les personnes LGBTQI qui sont aussi englobées par cette notion. 
 
Le sexisme ordinaire ce sont de petites choses qui semblent sans conséquences, mais qui s'enracinent dans la même source qui est la définition des femmes comme des corps objets, comme des corps disponibles.
Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de science politique
Quand on parle de sexisme ordinaire, de quoi parle-t-on ? 

Le sexisme, il faut le penser comme un continuum. Il y a un long fil qui commence par des faits en apparence anodins, comme de petites réflexions sur sa tenue ou un sifflement dans la rue. Le sexisme ordinaire ce sont de petites choses qui semblent sans conséquences, mais qui s'enracinent dans la même source qui est la définition des femmes comme des corps objets, comme des corps disponibles. Tant et si bien que c'est en partant de ces premiers signes de sexisme que se déroulent ensuite tous les autres comportements et actes qui vont passer par du harcèlement, des propos injurieux, jusqu'à l'agression, et jusqu'au viol.
Ce qu'on ne dit pas assez souvent, c'est que le sexisme en réalité c'est un terreau dans lequel s'enracine toute une série de faits, de méfaits, qui n'ont de différences que de degré mais pas de nature, et qui appartiennent à cette même constellation de tout ce que l'on fait, dit, aux femmes et aux personnes LGBTQI en les considérant comme des corps disponibles mais aussi des individus inférieurs. 
 Aujourd'hui, on ne dit plus "sale macho" mais "sale sexiste", c'est quoi la différence ? 

Le machisme c'est beaucoup plus rudimentaire, si je puis dire, c'est tout simplement la détestation des femmes. On remarquera au passage qu'il n'y a pas d'équivalent féminin. C'est intéressant de le souligner. Le sexisme, il ajoute l'agissement qui traduit cette détestation donc l'injure, le geste agressif allant jusqu'à des violences plus graves. Là pour le coup, il y a une différence de nature entre le "simple" machisme et le sexisme. 
 
Le terme de sexisme n'est pas si jeune que cela. (...) Il a été défini par homologie avec le racisme. Il est vrai que pendant très longtemps il ne faisait pas partie du langage courant.
Camille Froidevaux-Metterie
Peut-on dire que le terme de sexisme est devenu courant, ce qui n'était pas le cas il y a 10 ans ? 

Le terme de sexisme n'est pas si jeune que cela. Il a été théorisé dans les années 70 par les militantes féministes de la deuxième vague. Il a été défini par homologie avec le racisme. Il est vrai que pendant très longtemps il ne faisait pas partie du langage courant. Il a fallu cette séquence tout à fait contemporaine qui s'est ouverte dans le début des années 2010 que j'appelle la bataille de l'intime où une nouvelle génération de féministes s'est emparée de toutes les thématiques corporelles jusqu'au plus intimes. Et parmi ces thématiques, il y avait la question des violences faites aux femmes, violences conjugales, sexistes, et sexuelles. C'est cette ressaisie de ces thématiques de violences par les féministes qui a permis de populariser la notion de sexisme et qui a même abouti à une certaine forme d'institutionnalisation puisqu'on parle désormais des violences sexistes et sexuelles avec l'acronyme VSS. Cette expression est aujourd'hui utilisée dans le monde de l'enseignement supérieur et de la recherche comme un champ d'action des différents établissements pour lutter contre ces violences. 
 
Les grands théoriciens de la démocratie, les penseurs de l'égalité ont continué de raisonner dans ce shéma sexiste, notamment Rousseau au premier chef.
Camille Froidevaux-Metterie
C'est le corps des femmes qui est à l'origine du sexisme ?
 
Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie
©Seuil/editions

A l'origine du sexisme, il y a la définition de l'existence des femmes au seul prisme de leur corps. C'est parce qu'elles ont été réduites à leurs deux fonctions sexuelle et maternelle qu'elles ont été enfermées dans la sphère domestique et privées de tous les bénéfices et privilèges associés à la vie sociale et politique. Cette définition fonctionnaliste de l'existence des femmes, elle est très ancienne, elle remonte à l'Antiquité grecque, elle a traversé toute l'Histoire. Et ce qui est frappant, c'est qu'elle a survécu à la révolution moderne. Les grands théoriciens de la démocratie, les penseurs de l'égalité ont continué de raisonner dans ce shéma sexiste, notamment Rousseau au premier chef. Ce qui est choquant c'est qu'ils l'ont fait en donnant de nouveaux arguments à cette définition fonctionnaliste et en faisant de l'assignation des femmes à la vie domestique la condition même de l'existence de la société démocratique.

Ce qui est encore plus frappant c'est que le sexisme et le système patriarcal dans sa globalité a survécu aussi à la première grande révolution féministe des années 70, qui a été un moment intense et paroxysistique d'investissement de ces questions corporelles, sur le versant négatif des violences mais aussi sur le versant plus positif de l'épanouissement et de la libération sexuelle. Mais curieusement -et peut-être pas tant curieusement que cela (sourires)- la conquête des droits procréatifs, qui a été la grande conquête de la deuxième vague et qui a permis aux femmes de prendre le contrôle sur leur nature procréatrice, n'a pas débouché sur la libération annoncée. 
 
Campagne du collectif "Ensemble contre le sexisme", menée dans les médias en  France en 2019.
Campagne du collectif "Ensemble contre le sexisme", menée dans les médias en  France en 2019.
©Ensemble contre le sexisme
Qu'est-ce-qui a changé au cours de ces dix dernières années ? 

Ce qui est certain c'est qu'il y a eu un moment paroxystique, qui est le mouvement MeToo, qui a braqué les projecteurs sur le phénomène sexiste, les faits de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles que subissent les femmes dans tous les milieux depuis toujours, quelles que soient leur origine sociale, la couleur de leur peau, leur âge, montrant cette dimension incroyablement intense et enracinée du sexisme.

Mais ce n'est pas tout, car au moment de MeToo, il y a toute une série d'initiatives qui concernent d'autres sujets par exemple les violences gynécologiques et obstétricales, qui montrent que le sexisme vient se loger dans le plus quotidien des femmes par exemple dans leur parcours de maternité où leur corps devient une sorte de chose entre les mains des médecins, où elles perdent la maitrise de ce moment le plus important de leur vie, quand elles souhaitent avoir des enfants bien sûr. Cela a permis aussi de montrer que le sexisme n'était pas réservé à la sphère de l'intime. Evidemment s'il reste le premier lieu du sexisme, mais au dela de cette vie de couple et de famille, ce qui a été mis au jour c'est qu'il se déploie dans tous les domaines, et notamment professionnels. On a vu un par un, ou presque, tous les champs professionnels s'ouvrir à cette problématique grâce à la mobilisation des féministes qui ont décliné le #MeToo dans toute une série de hashtags. 

Avec la campagne présidentielle est apparu le #Metoopolitique. Le sexisme en politique, ce n'est pas vraiment nouveau, de quoi relève-t-il, serait-il lié à la culture dite à la française ? 

Il y a un phénomène générique pour ne pas dire universel qui est le fait de considérer que les femmes sont des corps disponibles. Il y a peut-être une spécificité française dans une certaine conception, qui est d'ailleurs plus une mythologie qu'une conception, des relations entre les femmes et les hommes. Cette idée d'une forme de doux commerce entre les femmes et les hommes, d'une forme de civilité amoureuse, de galanterie à la française qui nourrit cette mythologie qu'il y aurait une forme pacifiée des relations entre les femmes et les hommes.

On sait très bien qu'il s'agit là d'un registre mythologique ou littéraire, et que évidemment les Françaises n'échappent pas à la façon dont le sexisme se manifeste de manière courante dans à peu près tous les contextes. Ce que cela a produit c'est tout de même un phénomène de résistance, c'est singulier.
Ce qu'on observe, et cela me frappe beaucoup, c'est qu'il y a des femmes en France qui s'expriment et qui écrivent pour remettre en question cette notion de sexisme, ainsi que les modalités de la lutte contre le sexisme telles qu'elles se manifestent aujourd'hui voire pour défendre une certaine alternative à cette question. C'est quelque chose que nous féministes françaises avons à réfléchir de manière tout à fait particulière. 
  Si on avait une baguette magique, comment pourrions-nous combattre le sexisme ?

Pour rester dans le registre de la magie, on pourrait imaginer un monde où la parole des femmes ne susciterait aucun doute ni suspicion, où elle serait entendue, sue et crue dans une première intention. On permettrait aux femmes de s'exprimer sans qu'on leur renvoie, comme on le fait aujourd'hui de manière systématique aujourd'hui, une forme de préjugé de culpabilité.
 
Ce qu'on leur renvoie immédiatement, c'est quelque chose qui d'une certaine façon les implique dans ce que ce qu'elles subissent.
Camille Froidevaux-Metterie
Il y a quelque chose de très scandaleux, c'est que lorsque les femmes rendent compte des faits de sexisme ou de violences qu'elles subissent, ce qu'on leur renvoie immédiatement, c'est quelque chose qui d'une certaine façon les implique dans ce que ce qu'elles subissent, comme si elles ne pourraient pas ne pas avoir contribué d'une manière ou d'une autre à ce qu'elles ont subi.

C'est par exemple demander à une jeune fille qui s'est fait agresser comment elle était habillée, ou si elle avait bu, ou si elle avait une relation personnelle avec son agresseur. C'est considérer que les hommes ont des besoins impétueux et irrépressibles qui font qu'ils ne peuvent pas se retenir, ou que les femmes sont à la fois très ambigues, c'est à dire qu'elles souhaiterait et qu'elles ne souhaiteraient plus... Il y a toute une forme de brouillard qui entoure la parole des femmes, donc, si d'un coup de baguette magique, on pouvait le dissiper et laisser cette parole s'exprimer d'une façon la plus pure et la plus directe, la plus évidente, ce serait une bonne chose. 
 
Le centre Hubertine Aucler a réalisé de courtes vidéos éducatives traitant de diverses thématiques dont le sexisme, à partager et à diffuser largement ►
Dans dix ans, que peut-on imaginer, espérer ? 

J'aimerais que dans dix ans les garçons soient aussi informés, sensibles et impliqués sur ces questions que le sont les filles aujourd'hui. L'enjeu, c'est l'éducation par laquelle on doit faire comprendre aux garçons la responsabilité des hommes dans la perpétuation du sexisme mais aussi les mécanismes qui les entraînent et les maintiennent dans cette posture sexiste. Et notamment, tous ces moments dans la socialisation et de l'éducation lors desquels les stéréotypes genrés sont appris ou même inculqués aux garçons et aux filles, parce que c'est là que s'enracine le sexisme, dans une multitude de représentations très communes, très banales de la vie quotidienne.

Il suffit de dire aux filles que les garçons courent plus vite et ça y est...  On a insinué, inséminé ce petit germe de sexisme, cette idée qu'il y aurait une forme de supériorité des garçons sur les filles, des activités proprement masculines ou féminines, et qu'il y aurait des incapacités féminines. Tout cela n'est pas si compliqué je crois, à déconstruire, il faut simplement avoir le courage politique d'élaborer des politiques de lutte contre les stéréotypes genrés qui soient généralisés à l'échelle nationale, c'est là que tout doit se jouer. 
 
Camille Froidevaux-Metterie, sur le plateau de TV5monde.
Camille Froidevaux-Metterie, sur le plateau de TV5monde.
©TV5monde
Philosophe féministe, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Camille Froidevaux-Metterie est née le 18 novembre 1968 à Paris.

Dans La Révolution du féminin (Réédition Folio Essais, 2020), Camille Froidevaux-Metterie montre comment la division entre un domaine féminin de la vie conjugale et familiale et un domaine masculin de la vie civile et politique a traversé l'histoire par-delà la rupture de la pensée démocratique.
Après des essais Le Corps des femmes (Philosophie Magazine Editeur, 2018), Seins : en quête d’une libération (Anamosa, 2020), elle publie Un corps à soi (Seuil, 2021), dans lequel elle propose de passer du corps comme lieu d'aliénation au corps comme vecteur d'émancipation. Camille Froidevaux-Metterie a été la conseillère scientifique du documentaire Les mâles du siècle disponible sur lesmalesdusiecle.com.

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