Terriennes

Saint-Marin dit "OUI" à l'avortement, sous conditions

Les militantes célèbrent la victoire du "oui" à l'avortement qui a recueilli plus de 77% des voix à Saint Marin et qui met fin à une interdiction remontant à 1865.
Les militantes célèbrent la victoire du "oui" à l'avortement qui a recueilli plus de 77% des voix à Saint Marin et qui met fin à une interdiction remontant à 1865.
©AP Photo/Antonio Calanni
Les militantes célèbrent la victoire du "oui" à l'avortement qui a recueilli plus de 77% des voix à Saint Marin et qui met fin à une interdiction remontant à 1865.
A Saint-Marin, le Oui a largement remporté le vote sur la légalisation de l'avortement, qui était considéré comme un crime depuis 1865. L'IVG est désormais autorisé jusqu'à 12 semaines de grossesse, en cas de menace pour la vie de la mère ou lorsque des anomalies ou malformations détectées chez le fœtus.
Saint-Marin, micro-Etat pittoresque enclavé à l'intérieur de l'Italie. Il est le troisième plus petit État d'Europe après le Vatican et Monaco, et la plus ancienne république au monde.

L'avortement n'est plus considéré comme un crime à Saint-Marin. Les votants ont dit oui à 77% lors du référendum organisé dimanche au terme d'une campagne particulièrement tendue. Cette minuscule république enclavée dans le centre de l'Italie, toujours sous forte influence de l'église catholique, rejoint ainsi l'Irlande, qui a légalisé l'avortement en 2018 et Gibraltar qui a assouplit sa législation en juin dernier.

Un grand "Oui". A 77,3%, les électeur-trice-s de Saint-Marin ont choisi de donner aux femmes le libre choix d'avoir recours à l'IVG jusqu'à douze semaines de grossesse. Après ce délai, l'avortement ne sera autorisé qu'en cas de menace pour la vie de la mère ou lorsque des anomalies ou des malformations détectées chez le fœtus "comportent un grave risque pour la santé physique ou psychique de la femme". 

C'est la victoire de toutes les femmes de Saint-Marin, sur les conservateurs et réactionnaires qui croient que les femmes n'ont pas de droits !
Karen Pruccoli, militante pour le oui

"C'est la victoire de toutes les femmes de Saint-Marin, sur les conservateurs et réactionnaires qui croient que les femmes n'ont pas de droits!", a jubilé Karen Pruccoli, présidente de l'UDS. Et "c'est une victoire sur l'Eglise catholique, qui était notre adversaire, et a tout tenté pour empêcher ce résultat".

Ce résultat met fin à une interdiction remontant à 1865, qui faisait de l'avortement un crime passible d'une peine de prison allant jusqu'à trois ans pour la femme et six ans pour le médecin qui le pratique. La balle est désormais dans le camp du Parlement, qui devra voter une loi conforme à l'issue du référendum.

Une campagne sous tension

"Il faut en finir avec cette hypocrisie qui consiste à envoyer les femmes de l'autre côté de la frontière" pour avorter en Italie, "sans aucune aide", s'insurge Vanessa Muratori, membre de l'Union des femmes saint-marinaises (UDS), à l'origine du référendum du 26 septembre. "Il n'est pas vrai que l'avortement n'existe pas à Saint-Marin", déclare Rosa Zafferani, membre de l'UDS (Union des femmes de Saint-Marin). "Les femmes vont se faire avorter hors de nos frontières. Elles le font illégalement car l'avortement est un délit pénal ici. Tout cela est honteux".

Une victoire donc pour toutes les militantes, qui pendant des semaines, nuit et jour, ont défendu le droit à l'IVG en collant sur les panneaux de la capitale les affiches de cette campagne très tendue. "Votez oui, pour la liberté de choix" et "pour sortir de la clandestinité", proclame une pancarte. 

"Même à 12 semaines, je suis un enfant, sauve-moi !" riposte une affiche choc arborant l'image d'un foetus. "Je suis une anomalie. Ai-je moins de droits que toi ?", plaide un jeune trisomique sur une autre :

Les femmes traitées comme des criminelles

"Je me suis sentie comme une clandestine, une criminelle", confie sous le couvert de l'anonymat une habitante de Saint-Marin qui s'est vue contrainte d'aller en Italie pour avorter à l'âge de 22 ans et de débourser près de 2000 euros. "Je voulais d'abord terminer mes études, je ne me sentais pas prête à être mère. Avorter, ce n'est jamais une promenade de santé, mais je n'ai pas regretté", assure-t-elle, désormais "mère heureuse" de deux enfants. "Au centre médico-social où j'ai eu un entretien avant l'intervention, j'avais l'impression d'être un simple numéro", dit cette femme qui en veut à son pays natal de l'"avoir abandonnée" dans un moment si difficile.

Collecte de signatures en vue du référendum.<br />
©<a href="https://mailchi.mp/safeabortionwomensright/10-sept-2021?e=8dc8227db" rel="nofollow">Campagne internationale pour le droit des femmes à avorter en sécurité</a>
Collecte de signatures en vue du référendum.
©Campagne internationale pour le droit des femmes à avorter en sécurité

Les droits des Saint-Mariniennes à la peine

​Les tentatives pour légaliser l'avortement se sont heurtées ces vingt dernières années au veto des gouvernements successifs, en grande majorité conservateurs. Le Parti démocrate-chrétien au pouvoir, proche de l'Eglise, a ainsi appelé à voter "non" au référendum. En termes de droits des femmes, Saint-Marin a toujours eu un train de retard : le divorce n'a été instauré qu'en 1986, le vote des femmes en 1964 et leur éligibilité en 1974.

"L'influence de l'église est très forte", constate Rosa Zafferani, 61 ans, ancienne "capitaine-régent" (cheffe d'Etat). "Depuis des semaines", les prêtres martèlent dans leurs homélies "oui à la vie, non à l'avortement". "Je suis catholique et le fait d'avoir décidé de ne pas interrompre volontairement ma grossesse ne signifie pas que je doive refuser l'avortement aux autres", explique cette militante pro-IVG qui a rendu sa carte du Parti démocrate-chrétien.

Les anti-IVG vent debout

"Tuer un enfant innocent est un acte grave, un crime", affirme Gabriele Mangiarotti, 73 ans, prêtre à l'église San Francesco. D'autant que Saint-Marin "a été fondé par un saint et a dans son ADN une présence chrétienne". Il n'hésite pas à comparer l'avortement à la persécution des Juifs sous l'Allemagne nazie : "c'est une nouvelle forme de l'Holocauste pendant lequel six millions de Juifs ont été exterminés", soit "autant que les enfants innocents tués en Italie" depuis la libéralisation de l'avortement en 1978.

De son côté, Rocco Gugliotta, 41 ans, manutentionnaire, estime que la mère ne devrait pas être la seule à prendre la décision d'avorter : "Un couple est composé d'une mère et d'un père. Pourquoi faut-il toujours que ce soit uniquement la mère qui décide ? Le père n'a-t-il aucun pouvoir de décision ? La grossesse doit être menée à terme sans avortement. Si vous ne voulez vraiment pas de l'enfant, il y a la possibilité de le faire adopter."

Pour Antonella Mularoni, ancienne juge à la Cour européenne des droits humains et membre du comité anti-avortement, même en cas de viol ou inceste, "l'enfant doit naître, car c'est une victime". Avorter, "c'est dramatique", car "déjà au bout de quelques semaines, l'enfant a tous les organes en miniature et on entend son coeur qui bat".

Une très longue attente

C'est l'ancienne députée communiste Vanessa Muratori qui a été la première à déposer une proposition de loi pro-avortement en 2003, restée dans les tiroirs, comme tant d'autres initiatives. Ces vingt dernières années, les tentatives de légalisation de l'avortement se sont heurtées au veto des gouvernements successifs, pour la plupart conservateurs. D'où l'idée de l'UDS de ce référendum.

Question droits des femmes, cette cité-état de 60,5 km2 (12 km du nord au sud) figure toujours parmi les plus mauvais élèves: le divorce n’a été instauré qu’en 1986, le vote des femmes en 1964 et leur éligibilité en 1974. Pourtant, en novembre 2018, une loi autorisant le mariage pour tous-tes a été adoptée, signe d'une ouverture sociétale sans précédent. 

En Europe, l’interdiction totale de l'avortement est une exception: il est ainsi totalement illégal à Malte (où en cas d’infraction la peine encourue va de 18 mois à trois ans de prison) ainsi que dans les deux micro-Etats d’Andorre et du Vatican.