Terriennes

Samia Orosemane, celle qui se moque de tout le monde et surtout d'elle-même

Samia Orosemane, née à Paris, de parents djerbiens, a dû prendre des cours de théâtre en cachette, adolescente. Aujourd'hui, l'humoriste parcourt les scènes du monde. Ici, lors de notre entrevue à Djerba, le 17 novembre 2022, en marge du sommet de la Francophonie à Djerba (Tunisie).
Samia Orosemane, née à Paris, de parents djerbiens, a dû prendre des cours de théâtre en cachette, adolescente. Aujourd'hui, l'humoriste parcourt les scènes du monde. Ici, lors de notre entrevue à Djerba, le 17 novembre 2022, en marge du sommet de la Francophonie à Djerba (Tunisie).
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Samia Orosemane, née à Paris, de parents djerbiens, a dû prendre des cours de théâtre en cachette, adolescente. Aujourd'hui, l'humoriste parcourt les scènes du monde. Ici, lors de notre entrevue à Djerba, le 17 novembre 2022, en marge du sommet de la Francophonie à Djerba (Tunisie).
Samia Orosemane, toute à la joie de retrouver le public de ses origines, à Djerba, en Tunisie, à l'occasion du 18e sommet de la francophonie, le soir de son spectacle le 16 novembre 2022. 

Samia Orosemane a le verbe haut, et quand on est une femme aux origines tunisiennes, ce n'est pas forcément gagné de réaliser son rêve, celui de devenir comédienne. Aujourd'hui, l'humoriste parcourt les scènes de la planète, avec le rire et l'autodérision en partage. Rencontre sous le soleil tamisé de "son île", Djerba.

Cela fait si longtemps et le rendez-vous ne manque pas d'émotion. Samia Orosemane retrouve son public sur l'île de ses racines familiales. Enfin, comme elle le dit elle-même, là où elle se sent chez elle, Djerba, en Tunisie. Sur la scène installée au coeur du village de la francophonie, à l'occasion du 18e sommetde l'OIF, toute de noire vêtue et coiffée de wax, la voici, en pleine lumière, et surtout "tellement heureuse d'être là"

"C'est ma préférée, elle me fait tellement rire", confie une jeune Djerbienne venue tout spécialement la voir. "Elle décape, ça on peut le dire", relève une autre spectatrice, une Française installée à Djerba depuis douze ans avec sa famille. "Ce qu'elle dit sur les hommes ? Moi, ça ne me dérange pas, relève de son côté un natif de Djerba, par contre, si je dois lui faire un reproche, pour nous les Djerbiens, elle parle trop vite quand elle fait ses sketches en français".

Lorsque le spectacle s'achève, la foule se presse pour la saluer et pour un selfie avec elle, un jeu auquel elle se prêtera pendant près de deux heures, jusqu'à très tard dans la soirée, tenant la promesse faite sur scène : "Je ferai une photo avec chacun de vous, c'est promis, à tout de suite !" "On l'adore !" s'exclame une collégienne, totalement fan, "Vous allez l'interviewer ? Trop de la chance ! Je peux venir avec vous ?"

Née à Paris, Samia Orosemane a grandi en région parisienne. Au collège, elle tombe amoureuse du théâtre et découvre les œuvres de Molière, ce qui l'incite à devenir comédienne. Plus tard, elle s'inscrira au conservatoire, en cachette de ses parents. Tous deux nés à Djerba et venus s'installer à Paris dans les années 1970 – son papa est épicier – ont peur de ce métier de "saltimbanque"

Bien des aventures plus tard, c'est l'un de ses sketches au Jamel Comedy club qui va cartonner sur les réseaux et la rendre célèbre. Plus de 17 millions de vues au compteur aujourd'hui. Dans le monde des "saltimbanques", des humoristes, Samia Orosemane ne ressemble à nulle autre et le revendique. Son parler résonne haut et fort, ses vannes s'enchaînent à un rythme de mitraillette, mais il y a le sourire, la chaleur, et cet incroyable talent, celui de se mettre le public dans sa poche, quel qu'il soit. Noirs, arabes, blancs, musulmans, chrétiens, juifs... Tout le monde en prend pour son compte, et la comédienne ne s'épargne pas elle-même. Sa meilleure arme pour mieux en rire ? L'autodérision. "Moi j'ai toujours rêvé d'être une femme noire, c'est pour ça que je me suis laissé pousser le derrière. Mais les femmes noires, elles, elles ont des belles formes harmonieuses. Le problème, c'est que chez moi, ça a aussi poussé autour !" ironise-t-elle dans l'un de ses sketches les plus connus. 

Retrouvez les sketches et les spectacles de Samia Orosemane sur Sa chaîne Youtube 

Prise par l'euphorie de ses retrouvailles avec son public et ses proches, dont des cousins qu'elle n'a pas vus depuis vingt ans, Samia court partout. Elle joue les guides pour des amis venus du Canada, se prête à des interviews... Finalement nous arrivons à nous retrouver, au calme, attablées à la terrasse de l'un de ces hôtels de tourisme de masse de l'île, en milieu d'après-midi. La lumière est douce. Nous sommes toutes deux entourées de chats curieux, bercées par le chant des oiseaux. Samia est arrivée, brillant de mille feux dans la tenue locale des mariées djerbiennes, aux rayures colorées, coiffée du voile en dentelles traditionnel : "C'est pour leur faire honneur ! Je l'ai achetée ce matin ". Le moment idéal pour une belle rencontre, en toute simplicité, en toute intimité.

Entretien avec Samia Orosemane

Samia Orosemane, lors de notre entrevue, dans la tenue traditionnelle de mariée djerbienne, le 17 novembre 2022 à Djerba (Tunisie).
Samia Orosemane, lors de notre entrevue, dans la tenue traditionnelle de mariée djerbienne, le 17 novembre 2022 à Djerba (Tunisie).
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Terriennes : vous vous sentez vraiment d'ici, de Djerba, même si vous êtes née à Paris ? 

Samia Orosemane :
Je me sens d'ici parce que mes parents sont djerbiens, parce que j'ai une tête de Djerbienne, quoi qu'on en dise (rires), et que ça fait partie de qui je suis. Je suis les deux en fait. Je suis née en France, avec une culture française, mais j'ai des origines d'ailleurs... 

Les personnes à double culture se sentent parfois étrangères partout. En Tunisie, on vous voit comme une Parisienne, et à Paris, comme une Tunisienne ? 

C'est exactement ça ! Enfin, ça me faisait ça jusqu'à ce que je me fasse connaitre chez moi en Tunisie. À partir de ce moment-là, le discours a changé, maintenant on me dit "Bonjour la Djerbienne, ça va ?", alors qu'avant c'était "Alors la France, ça va ?". Ce que j'ai appris en arabe, c'est "tu nous as rendu fiers, tu nous a honorés", depuis que je suis passée à la télévision. Le sentiment d'appartenance s'est amplifié quand les gens ont reconnu que je faisais partie des leurs. Pour eux, je donne une belle image de la Tunisie à travers le monde. 

Vous dénoncez les clichés, notamment sur les femmes africaines, que vous adorez et dont vous vous moquez aussi...

J'adore ! Je me moque de tout le monde et de tous les gens que j'ai pu rencontrer. Se moquer des autres, et d'abord de soi-même, c'est une manière de rassembler. Cela ramène tout le monde au même niveau. Je commence par moi et après je vais vers les autres !

On vous a souvent étiquetée "femme, humoriste, et voilée", comment vous le prenez ? 

C'est fatiguant. Je trouve ça choquant qu'aujourd'hui encore, on reste bloqué là-dessus, à une époque mondialiste, où ce qui est important, c'est ce que tu dégages, ta personnalité, ce que tu as à apporter, plus que l'apparence que tu peux avoir.

En France, dans des émissions de télévision, on m'a présentée comme l'humoriste voilée, comme par exemple chez Ardisson, j'ai pensé que c'était une blague. Après, quand j'ai vu que c'était inscrit en bas de l'écran, je me suis dit "Mais quoi, je suis une femme à barbe, j'aurais dû faire payer les entrées ?" (Rires) C'est sans doute pour ça que j'ai un peu moins envie de me battre pour jouer en France. Maintenant que le reste du monde m'a ouvert les portes, je n'ai pas envie de m'arrêter de le découvrir ! 

Sur scène, vous vous en prenez aussi aux hommes, enfin surtout aux machistes... 

(Rires) Pour moi, le machisme n'a pas lieu d'être. Sans les femmes, les hommes n'existeraient pas... On fait passer les femmes pour le sexe faible dans bien des pays à travers le monde, alors que ce n'est évidemment pas le cas puisque ce sont elles qui gèrent tout. Elles sont le socle de la famille. Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas plus de femmes présidentes, car en réalité on a la capacité de faire beaucoup de choses, et que l'on réfléchit avec notre cerveau – contrairement aux hommes (sourires). Alors bien sûr, sur scène, je pique un peu ! Il y a des passages dans mes spectacles où ils s'en prennent plein la figure. 

Il y a beaucoup de couples qui ont du mal à concevoir. Le fait d'en parler, ça décrispe un peu, ça fait beaucoup de bien à beaucoup de gens et ça délie les langues.

Samia Orosemane

Votre nouveau spectacle traite de la maternité, dites-nous en plus...

Mon nouveau spectacle s'appelle "Je suis une bouffonne", il raconte que je suis incapable de dire non quand on me demande quelque chose. J'accepte tout le temps. Parmi toutes ces anecdotes, il y en a une qui raconte le parcours de la PMA. Je suis mariée depuis vingt ans, on essaie d'avoir un enfant et ça ne vient pas. C'est une thématique qui est un peu "à la mode". Il y a beaucoup de couples qui ont du mal à concevoir. Le fait de parler de ce sujet-là, ça décrispe un peu, ça fait beaucoup de bien à beaucoup de gens et ça délie les langues. Il y a des femmes qui sont venues me serrer dans leurs bras pour me remercier "Parce que t'as mis des mots sur nos maux, nos souffrances et tu as réussi à nous faire rire de quelque chose qui normalement nous fait pleurer". Pour moi, c'était important d'en parler.

Dans mon sketche, je raconte mon rendez-vous avec un spécialiste : "200 euros pour un rendez-vous ? Mais moi à ce prix-là, je l'achète le gamin ! Le médecin m'explique qu'il va me donner des hormones, sans me parler des effets secondaires. Tu dors tout le temps, tu pleures tout le temps, tu as la barbe qui pousse. J'ai dis : les gars, je voulais devenir maman pas papa, vous vous êtes trompés !" C'est donc plein de vannes sur mon parcours dans lequel les femmes se reconnaissent.

Le fait d'être femme dans le monde des humoristes, ça reste compliqué d'obtenir des dates, d'être programmée dans les festivals ? 

Je ne me suis pas positionnée comme ça. Je n'ai jamais réfléchi comme ça ; je n'ai jamais choisi ce prisme. Certaines le font, et bravo à elles. Mais si j'avais fait ça, je me serais mise de côté pour plein d'autres choses ! Parce que je suis femme, maghrébine, parce que je suis née en France ? Je serais partie avec beaucoup de handicaps !

Je me suis dit, si j'ai du talent et si je travaille, ça va marcher ! Et c'est ce que j'ai fait. Du coup, si l'on m'a fermé des portes, ce n'était pas grave, il y a bien un autre endroit où ça va marcher ! Ce qui prime, c'est le retour des gens. La vidéo du Jamel Comedy club, c'est celle qui a eu le plus de vues depuis que ça existe. C'est juste incroyable, et c'est bien une preuve que le public est là et qu'il me suit. J'ai pu jouer partout, en Afrique du sud, au Kenya, au Canada. Qui a cette chance ? 

Comment votre famille a réagi quand vous avez choisi cette carrière ? 

Comme tout le monde, ce n'a pas été facile. Pour mes parents, ce n'était pas un vrai métier. Il fallait apprendre un vrai travail ! Tu peux pas être saltimbanque, aller sur les routes ! Quand j'ai dit que je voulais faire du théâtre, ils ne comprenaient pas. Mon père était épicier, ma mère, femme au foyer. Ils voulaient que leurs enfants fassent de grandes études. Ils avaient tout sacrifié pour aller dans un pays qu'ils ne connaissaient pas pour leur offrir toutes leurs chances. Alors, j'ai pris des cours de théatre en cachette. Je disais que c'était moi qui donnais des cours à des jeunes, alors qu'en fait, c'est moi qui en prenait. J'ai continué. J'ai passé les auditions pour entrer au conservatoire à Paris. J'ai été acceptée. Depuis que j'ai douze ans, j'ai tout fait pour que ça puisse marcher. Aujourd'hui encore, je me dis que c'est un rêve et que je vais finir par me réveiller ! C'est magique ! 

Devenir comédienne, faire de la scène c'est une chose, mais faire rire, c'est encore autre chose, comment cette envie est née chez vous ? 

J'ai toujours été comme ça, un bout-en-train. Mon père était comme ça, il passait son temps à faire des blagues. Avec beaucoup d'humour, il nous racontait toutes sortes d'anecdotes. Il a toujours aimé le contact. Il se levait très tôt pour aller à Rungis et il fermait très tard sa boutique. C'est l'exemple qu'on a toujours eu. Son humour m'a contaminée !

Ma mère, c'était quelqu'un de direct, qui disait les choses franchement. J'ai aussi hérité un tout petit peu d'elle. Je peux le faire seulement quand je suis sur scène. En dehors de la scène, je suis une bouffonne !!!! (Eclats de rire) En fait sur scène, je me sens invincible. C'est l'endroit où les gens ne pourront rien me reprocher, où personne ne pourra se vexer, parce que je suis là pour faire mon métier, pour me moquer des gens. Ils sont venus en connaissance de cause. Ils ont payé leur place et on rit tous ensemble. Dans la vie, c'est pas aussi facile !

J'aimerais jouer des rôles dans lesquels on ne m'attend pas, dans des films ou des séries. Des rôles dramatiques...
Samia Orosemane

Vous dites que vous vivez un rêve aujourd'hui. Et si vous en aviez d'autres à réaliser ? 

Mon premier, ce serait d'être maman, ça c'est le rêve de ma vie. Je veux porter le fruit de notre amour, je veux porter la vie, être la personne la plus importante au monde pour quelqu'un. Et si ça n'arrive pas, et bien tant pis. La deuxième chose, j'aimerais jouer plein d'autres rôles dans lesquels on ne m'attend pas, dans des films ou des séries. Des rôles dramatiques, j'adorerais ! Quand j'interprète, je deviens le personnage, vraiment, et j'aimerais montrer ça ! 

Il y a des acteurs et actrices que vous admirez particulièrement ? 

Je suis fan de Vincent Lindon, je le trouve très juste notamment dans le film Chaos. Et puis il y avait aussi Rachida Brakni qui jouait dedans, quand j'ai découvert que c'était la première femme maghrébine à la Comédie française, j'ai eu beaucoup d'admiration pour cette femme. Enfin il y a Gad El Maleh aussi, vraiment, je l'aime bien, il réunit tout le monde, j'aime sa simplicité. 

À 80 ans, vous vous voyez où ?

Je continue à faire le tour du monde et je me vois mamie, entourée de plein d'enfants et petits-enfants, enfin j'espère. Et puis, j'aimerais bien finir mes jours ici, à Djerba. Je me sens vraiment chez moi, mes parents sont enterrés là, et je voudrais l'être aussi. Mais bon, je suis mariée avec un Martiniquais, je ne suis pas sûre qu'il veuille aussi. Inch Allah ! 

► Retrouvez Samia Orosemane dans l'émission MOE tournée à Djerba