Terriennes

Sauvetage de migrants en Méditerranée : les capitaines Carola Rackete et Pia Klemp, admirées ou détestées

Carola Rackete (à gauche) et Pia Klemp (à droite), deux femmes, humanistes, engagées pour sauver les migrants en Méditerranée, et rares femmes à être aux commandes de bateaux dans le monde (une femme capitaine sur cent). Une pétition de soutien vient d'être lancée pour interpeller l'Union européenne.
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Carola Rackete (à gauche) et Pia Klemp (à droite), deux femmes, humanistes, engagées pour sauver les migrants en Méditerranée, et rares femmes à être aux commandes de bateaux dans le monde (une femme capitaine sur cent). Une pétition de soutien vient d'être lancée pour interpeller l'Union européenne.
©twitter

Carola Rackete et Pia Klemp, rares femmes capitaines de bateaux dans le monde, se retrouvent dans la ligne de mire de la justice italienne pour avoir sauvé des migrants en Méditerranée. La première, arrêtée le 29 juin à Lampedusa a été libérée et appelle l'Union européenne à agir. La seconde est en attente de procès.

Poursuivie pour avoir accosté de force en vue de faire débarquer des migrants dans le sud de l'Italie, Carola Rackete, la capitaine du Sea-Watch 3, a été entendue ce 18 juillet par le tribunal d'Agrigente, en Sicile, dont dépend l'île de Lampedusa où le débarquement a eu lieu. "Je suis très contente d'avoir pu expliquer en détail les circonstances du sauvetage le 12 juin," a déclaré la jeune femme dès sa sortie du palais de justice. Soupçonnée d'aide à l'immigration clandestine, elle encourt jusqu'à dix ans de prison.

Après un peu moins de deux heures d'audition, elle a exhorté l'Union européenne à mettre en place un mécanisme d'accueil et de répartition des migrants secourus en mer pour éviter de nouveaux blocages. Devant le palais de justice, des sympathisants l'attendaient, sous un soleil de plomb, avec des banderoles proclamant : "Sauver des vies n'est pas un crime". Partageant ce point de vue, des experts de l'ONU ont à cet égard appelé jeudi dans un communiqué l'Italie à "immédiatement mettre fin à la criminalisation des opérations de recherches et de secours" en mer.

#FreeCarola

Interpellée samedi 29 juin à Lampedusa, Carola Rackete avait été libérée trois jours plus tard, n'étant plus soumise à une assignation à résidence - une mesure qui avait déchaîné une vague d'indignation sur les réseaux sociaux, autour du mot-dièse #FreeCarola. La juge italienne, chargée de l’enquête préliminaire, avait indiqué aux médias italiens qu’un décret italien sur la sécurité n’était "pas applicable aux actions de sauvetage".  Après avoir entendu la jeune femme pendant trois heures lundi, la magistrate estimait qu'elle avait agi "dans l'accomplissement d'un devoir", celui de sauver des vies en mer, et qu'elle n'avait pas eu d'autre choix que de venir les débarquer en Italie, car leurs droits ne sont pas garantis dans les autres ports proches, en Tunisie et encore plus en Libye.

Dans un communiqué de l'ONG Sea Watch, Carola Rackete avait exprimé son soulagement et évoqué "une grande victoire pour la solidarité (...) et contre la criminalisation de ceux qui aident". Selon l'organisation allemande, elle auvait reçu des menaces et auvait dû être placée dans un endroit sécurisé et tenu secret.
 
"Nous sommes soulagés que notre capitaine soit libre ! Il n’y avait aucune raison de l’arrêter, car elle était engagée dans la défense des droits de l’homme en Méditerranée et prenait ses responsabilités là où aucun gouvernement européen ne le faisait", commentait Sea Watch sur son compte twitter. 

Très loin de ce sentiment de soulagement, Matteo Salvini, lui, a vivement déploré la décision de la magistrature italienne. Selon lui, Carola Rackete devrait faire l’objet d’une mesure d’expulsion vers l’Allemagne car il estime que la jeune femme est "dangereuse pour la sécurité nationale". Dans une vidéo publiée sur Facebook, le chef de file de l'extrême droite italienne s'insurge : "Cette pauvre femme a seulement essayé de tuer cinq militaires italiens. Je suis sans voix ! Qu'est-ce qu'il faut faire pour aller en prison en Italie ?"

Une vague de soutien international

Depuis l'arrestation spectaculaire de la capitaine allemande, un vaste mouvement de solidarité s'était développé sur les réseaux. Des milliers de tweets appelant à la libération de Carolina Rackete ont été échangés. Plusieurs illustrations sont particulièrement partagées.
 
"C'est illégal de les laisser mourir. Parce que leur vies sont aussi importantes que les notres.", lit-on sur ce dessin.
 
"Sauver des vies n'est pas un délit, laisser mourir en est un", dit cet autre post de soutien à la capitaine allemande. A Paris, une banderole de soutien a été accrochée sur un pont, en soutien à Carola, rebaptisée "Notre Dame de l'Europe".
 

Le 12 juillet,  la Ville de Paris annonçait qu’elle allait remettre la médaille Grand Vermeil aux jeunes capitaines allemandes du Sea Watch, Carola Rackete et Pia Klemp, pour réaffirmer son "soutien aux femmes et hommes qui œuvrent au sauvetage des migrants". Réaction immédiate sur les réseaux sociaux, où l'on dénonce l'"hypocrisie" d'une France qui couronne les deux jeunes femmes en héroïnes, tout en ignorant les appels à l'aide de l'Italie pour faire face aux flots de migrants qui débarquent sur ses côtes, à commencer par le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini  :



"Je n’avais pas le droit d’obéir, on me demandait de les ramener (les migrants) en Libye. Mais du point de vue de la loi, ce sont des personnes qui fuient un pays en guerre, la loi interdit qu’on puisse les ramener là-bas", a déclaré dimanche Carola Rackete dans un entretien accordé au Corriere Della Sera. "Ce n’était pas un acte de violence, seulement de désobéissance", se défend-elle. "Je ne voulais certainement pas toucher la vedette des douaniers, mon intention n’était pas de mettre quiconque en danger, je m’en suis déjà excusée et je renouvelle mes excuses", poursuit la capitaine, "cela a seulement été de la désobéissance et j’ai fait une erreur d’appréciation en approchant du quai" .

Après dix-sept jours d’errance en mer, sans port pour accueillir son bateau et les 40 migrants à son bord, la militante décide au beau milieu de la nuit samedi de forcer le passage, malgré la vedette de police chargée de l'en empêcher.

Près d'une vingtaine de policiers montent à bord pour l’interpeller. La capitaine descend du navire encadrée par des agents, sans menottes. Des personnes rassemblées sur le quai l'applaudissent longuement. Mais un autre comité d'accueil, bien moins enthousiaste celui-là, l'attend. Menés par une ancienne sénatrice de la Ligue du Nord, Angela Maraventano, des militants d’extrême droite l'insultent, la traitent de "cocue", de "criminelle",  lui promettent d'être "violée par ces Noirs".
 
Carola Rackete a été présentée à un juge dès le 1er juillet à Agrigente (Sicile) pour la confirmation de sa mise aux arrêts domiciliaires (un contrôle judiciaire sous forme d’assignation à résidence). Elle doit répondre des faits d’aide à l’immigration clandestine et de résistance à un navire de guerre. Un délit pour lequel elle risque entre trois et dix ans de prison.
 
(Traduction : "Nous sommes fiers de notre capitaine, elle a fait exactement ce qu'il fallait faire. Elle a respecté la loi de la mer et a mis les gens en sécurité". Johannes Bayer, président de SeaWatch)

"Si nous ne sommes pas acquittés par un tribunal, nous le serons dans les livres d’histoire.", avait-t-elle déclaré à la presse avant son arrestation. 

"Capitaine courage" et "emmerdeuse"

Née en Allemagne, à Preetz, il y a 31 ans, Carola Rackete a grandi en Basse-Saxe. Elle a suivi des études de sciences nautiques à l’université de Jade entre 2007 et 2011. Elle rejoint ensuite l’Institut allemand Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine, en tant qu'officier de navigation. A bord d'un navire océanographique de l’ONG Greenpeace, elle s’est rendue en Arctique et a réalisé un service volontaire européen dans le parc naturel des volcans du Kamtchatka en Russie.

Cela fait trois ans maintenant qu'elle participe à des opérations de sauvetage en Méditerranée. Engagée principalement auprès de Sea-Watch, elle a aussi travaillé pour l’ONG française Pilotes volontaires, dont le petit aéronef, le Colibri, réalise des opérations de recherche de canots de migrants en détresse au large de la Libye. En juin, peu avant de prendre les commandes du See Watch 3, elle a été volontaire pour l’association française Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).

Cette "Capitaine courage", comme l'ont baptisée ses nombreux soutiens, n'est en fait qu'une "emmerdeuse", "une criminelle au service des passeurs" selon le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini. l'ancien chef de la Ligue du Nord estime qu'elle a "risqué de tuer" les forces de l’ordre dans sa manœuvre, assimilant son geste à "un acte criminel, un acte de guerre".

Carola et Pia, même combat, mêmes attaques

Une pétition commune a été lancée en soutien à la capitaine du See Watch, Carola Rackete et à l'autre capitaine Pia Klemp, 34 ans, actuellement jugée en Italie pour des soupçons d'aide et complicité d'immigration illégale, et qui risque 20 ans de prison. Cette pétition prend la suite de l’appel publié les 27 et 28 juin sur Le Monde, et Il Manifesto : "C’est maintenant qu’il faut inverser la destruction du droit et de l’humanité". Elle est proposée par le Comité Européen contre la Criminalisation du Sauvetage en Mer (CECCSM). (Avec Carola Rackete et Pia Klemp, pour la justice et l’humanité sur you.wemouv.EU ).
 
Pour la journaliste italienne, Eva Morletto, fondatrice du site davincipost.info.fr, ce déluge d'insultes sexistes déferlant sur les deux jeunes femmes n'est guère suprenant. "Cela ne se limite pas seulement au combat qu'elles mènent pour sauver les migrants, ça sombre totalement dans la misogynie !", s'insurge-t-elle.

"Au début de la vidéo (dont la version la plus juste peut se retrouver sur le site de fanpage.it ) on entend 'ciao crukka', en italien c'est un terme très méprisant pour dire 'allemand' (comme boche en France), puis on entend clairement un homme dire: 'j’espère qu’on va te violer' et un autre, en sicilien, rajoute, littéralement : 'tu aimes la bite des nègres'", traduit la journaliste, jointe par téléphone. 

"Le quotidien Il Giornale rapporte comment Emma Marrone, une chanteuse très populaire en Italie, qui a publiquement défendu la capitaine du Sea Watch, se retrouve elle aussi la cible d'insultes. Alors qu'Emma accuse les Italiens de perdre leur humanité, on lui répond 'pense à chanter, connasse' ou encore 'Pauvre conne, respecte ta nation et ton pays, avant d'ouvrir la bouche'", ajoute Eva Morletto.
 
Concernant Pia Klemp, notre consoeur italienne nous rapporte cet édifiant commentaire lu sur le site de Voxnews, (un site d’extrême droite et notamment générateur de fake news, nous précise-t-elle) qui dit: "les femmes tatouées sont comme les vieux immeubles pleins de tags: il est très facile d’y rentrer, mais dedans il y a plein de dangers". 

Le langage sexiste, une tradition péninsulaire ? En 2017, Libero, un quotidien milanais, avait, en première page, qualifié la maire de Rome, Virginia Raggi de patate brûlante, patate ayant un double sens en italien, car s'il évoque le turbercule, il désigne aussi le sexe féminin. Ce titre n'est qu'un exemple parmi d'autres et démontre combien la violence sexiste – et à l'occasion raciste – fait partie du langage courant utilisé au sein de la sphère politique et médiatique en Italie. Le député du Mouvement 5 étoiles, Massimo Di Rosa, avait de son côté accusé les élues du Parti démocrate de devoir leur élection davantage à leur compétence pour le sexe oral qu'à leur talent politique. Un autre haut responsable politique, appartenant à la Ligue du Nord, Roberto Calderoli, avait comparé la ministre de l'Intégration d'origine congolaise, Cecile Kyenge à un orang-outan.
  Et la journaliste de nous rappeller encore cet épisode, remontant à 2016 : "Sur la scène d'un meeting de la Ligue à Cremona, Matteo Salvini avait exhibé une poupée gonflable en disant 'Voici la sosie de la Boldrini !' accusant Laura Boldrini, ex-présidente de l’Assemblée, d’avoir des positions pro-migrants et d’avoir dit que les migrants représentaient des ressources".  Il refusa ensuite de s’excuser, en affirmant que Laura Boldrini était "raciste envers les Italiens", et lançant même le hashtag #sgonfialaboldrini ("dégonfle Laura Boldrini ").

Aujourd'hui redevenue simple députée, Laura Boldrini semble loin de se dégonfler, prenant ces derniers jours sur les plateaux de télévision clairement partie pour le camp des "capitaines".
 
(traduction : Entre un ministre qui se dit "capitaine" et qui serre ensuite la main à un gros trafiquant de drogue et une fille qui prend la responsabilité de sauver des vies, j'ai fait mon choix.)

Petite précision concernant le métier de capitaine de bord, avec ce chiffre : dans le monde, seul un navire sur cent est commandé par une femme.
 
Alors "Quand votre fille voudra se déguiser en héroïne, souvenez-vous des capitaines Carola Rackete et Pia Klemp. Elles ont le super pouvoir le plus incroyable : le courage de contester des lois injustes", comme l'écrit cette internaute.