Terriennes

Savantes, indépendantes, nullipares, vieilles, les sorcières de Mona Chollet vous saluent bien

Mona Chollet, essayiste, journaliste, à Paris, le 15 octobre 2018
Mona Chollet, essayiste, journaliste, à Paris, le 15 octobre 2018
©Sylvie Braibant

De livre en livre, Mona Chollet tisse un autre monde, de femme à femmes. Après avoir exploré "les nouveaux visages d'une aliénation féminine" et "l'espace domestique", la voici qui nous présente les sorcières, victimes et puissantes, victimes parce que puissantes, à l'aune de l'Histoire et de son histoire. Un nouveau et beau voyage qui donne autant à penser qu'à réagir. Rencontre 

A regarder la foule qui vampirise le moindre recoin de la librairie La folie des encres, à Montreuil, ce 30 octobre 2018, pour écouter et rencontrer Mona Chollet, on se dit que les sorcières seraient en passe de devenir les bonnes fées de bien des humain.es aujourd'hui. Cela serait presque un contresens, une offense à ces femmes qui tiraient aussi leur autorité de leur méchanceté et laideur supposées. 

Preuve du double engouement pour un sujet et une autrice, pas un recoin de la librairie, pourtant assez vaste, <em>La folie des encres</em> à Montreuil (banlieue Est de Paris) n'était resté inoccupé lors de la rencontre avec Mona Chollet pour son essai sur les "Sorcières" le 30 octobre 2018... 
Preuve du double engouement pour un sujet et une autrice, pas un recoin de la librairie, pourtant assez vaste, La folie des encres à Montreuil (banlieue Est de Paris) n'était resté inoccupé lors de la rencontre avec Mona Chollet pour son essai sur les "Sorcières" le 30 octobre 2018... 
(c) Sylvie Braibant

Sorcières partout donc ! Mises en lumière à la Une du New York Times, appropriés par les féministes de la "Marche des femmes", aux Etats-Unis et ailleurs, les sorcières sont devenues des images positives de la littérature ou du cinéma, des modèles. Pourtant ces femmes furent victimes d'un meurtre de masse rarement égalé, même si elles parvinrent à transmettre leur savoir et leur indépendance d'esprit ou d'action. 

Mona Chollet n'a pas attendu cette mode pour les aimer ces filles de mauvaises vie décrites de façon à faire peur aux petits enfants. Petite, elle ne s'intéressa guère à la marâtre de Blanche-Neige et sa pomme empoisonnée. Elle préférait suivre les aventures de Floppy Le Redoux, imaginée par la suédoise Maria Gripe : "Plus encore que par les pouvoirs magiques de la sorcière, j'étais impressionnée par l'aura qui émanait d'elle, faite de calme profond, de mystère et de clairvoyance.

Le sous-titre du nouvel essai de Mona Chollet annonce tout de suite le propos. Cette "puissance invaincue des femmes" est celle que les sorcières se transmettent de siècles en siècles, depuis que l'on a ainsi désigné ces femmes singulières qui effrayent tant les hommes. Et il n'y a pas de doute que Mona Chollet est l'une d'elles, à la fois actrice et passeuse. Comme dans ses livres précédents, elle va et vient dans le passé et le présent, entre mouvement social et expérience intime, une approche qui permet à chacune des lectrices de polir et inventer ses propres armes.  

Une mise à mort de masse perpétrée à la Renaissance 

240 pages, éditions La Découverte, 18€
240 pages, éditions La Découverte, 18€

Avant de scruter les sorcières de ce 21ème siècle, s'appuyant sur des travaux menés de part et d'autre de l'océan Atlantique, Mona Chollet construit une mosaïque historique et géographique de ces femmes mises au ban du monde, de tous les mondes, jusqu'à la mort, jusqu'au génocide - aujourd'hui on dirait féminicide.

Un massacre perpétré à la Renaissance, époque pourtant louée pour son modernisme et ses découvertes, et non au Moyen Âge souvent décrit comme un temps d'obscurité : "cette réalité est contraire à notre beau récit d'une marche vers le progès, les lumières, l'humanisme, qui est censée démarrer avec la Renaissance", remarque l'autrice en réponse à une lectrice venue l'écouter ce 30 octobre à Montreuil.  

Et pourtant, certains nient encore le caractère misogyne de ces persécutions (même s'il y eut quelques hommes jugés, mais le plus souvent parce qu'ils vivaient avec une femme accusée de sorcellerie).

La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut d'ailleurs beaucoup en commun avec l'antisémitisme.
Mona Chollet

"A vrai dire, c'est précisément parce que les chasses aux sorcières nous parlent de notre monde que nous avons d'excellentes raisons de ne pas les regarder en face. S'y risquer, c'est se confronter au visage le plus désespérant de l'humanité. Elles illustrent d'abord l'entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s'enfermer dans une spirale d'irrationalité, inacccessibles à toute argumentation sensée, jusqu'à ce que l'accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social. (.../...) La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut d'ailleurs beaucoup en commun avec l'antisémitisme," écrit-elle page 14 de son livre. 

Mona Chollet met dès l'introduction la plume sur une constante peu étudiée : la haine des femmes jugées trop puissantes, par leur savoir, leur sexualité, leur indépendance, et celle des Juifs, souvent pour les mêmes raisons, furent le plus souvent concomitantes. En 1903, à l'occasion de l'un de ces pogroms alors courant dans l'Empire russe, les habitants de Kishinev (capitale de la Moldavie à l'époque de la Russie impériale) s'engagèrent dans une double expédition punitive et meurtrière aux portes de leur ville, là où étaient repoussé.es les exclu.es et les indésirables. Dans un bel ensemble, la foule d'hommes en furie tua des dizaines de Juifs et de prostituées.

L'historienne américaine Laura Engelstein s'est, elle aussi, penchée sur cette double tendance que l'on pouvait trouver chez nombre d'idéologues au tournant du 19ème au 20ème siècle, en Europe en général et en Russie singulièrement (voir "The keys of happiness, Sex and the Search for Modernity in Fin-De-Siecle Russia, Cornellpress ed, 1992  "). L'écrivain russe Alexandre Kouprine (1870 - 1938) immortalisa dans une nouvelle, "La fosse aux filles" parue en 1915, la composante "femmes" de cette expédition meurtrière de ces "créatures" synonymes de débauche, d'hypersexualisation féminine, comme le furent (et sont encore) précisément les sorcières à travers les siècles. 

"Il y avait une sorte de parallèle naturel entre les sorcières et les juifs qui apparaissait... Quand on y réfléchit, il  y a beaucoup de points communs : l'idée que ce sont des groupes qui travaillent à la disparition de la chrétienté ; la fourberie qui leur serait attachée et qui est soulignée dans les deux cas ; le nez crochu dont on les affuble ; et puis il y avait cette rumeur antisémite et misogyne qui courait en Allemagne et qui prétendait que si les hommes étaient circoncis, c'est parce qu'ils avaient leurs règles comme les femmes. Et là, le parallèle englobe les femmes dans leur ensemble." nous explique Mona Chollet. 

On relèvera que les unes et les autres étaient accusés d'être des"tueurs d'enfants", et qu'ils/elles étaient identifié.es aux chats noirs. Des bûchers de chats accompagnèrent des tentatives d'exorcisme, d'exclusion, des sorcières ou des des juifs, jusqu'au 19ème siècle en Europe. Quant aux théoriciens antisémites du nazisme, ils dénonçaient la libido inextinguible des juifs, et les chasseurs de sorcières vouaient aux gémonies leur sexualité insatiable. 

Vieillesse, sexualité, stérilité, le trio infernal selon la bien-pensance

Mais surtout, dans les représentations collectives, ces sorcières étaient vieilles, moches : « Il y avait une obsession pour la sexualité débridée des sorcières. Mais cette hypersexualité supposée me semble plus réprimée encore lorsqu’il s’agit de vieilles femmes. Parce qu’elle semble encore moins légitime puisqu’elle ne peut plus aboutir à la procréation. Elle est le fait de femmes jugées laides selon les critères dominants masculins. Et puis, il y a cette question autour du désir féminin, ce désir qui fait peur. Les sorcières étaient même accusées de voler le sexe des hommes. Elles étaient représentées volant, à califourchon sur un balai, un symbole phallique. Et lors des procès, les accusées étaient déshabillées. » détaille Mona Chollet. 

Être sorcière, c'est être subversive à la loi, dit-elle de sa voix grave. C'est inventer l'autre loi.
Thérèse Clerc, fondatrice des Babayagas

Sorcières à califourchon sur un balai. Enluminure représentant le vol de deux sorcières sur un balai et un bâton, Martin Le Franc, Le Champion des dames, XVe siècle. 1451
Sorcières à califourchon sur un balai. Enluminure représentant le vol de deux sorcières sur un balai et un bâton, Martin Le Franc, Le Champion des dames, XVe siècle. 1451
Wikicommons

Cet âge infamant pour les femmes, Mona Chollet en fait au contraire une force en citant des modèles réjouissants : dans le chapître consacré à "L'ivresse des cimes, briser l'image de la vieille peau", elle contemple avec délectation ces vieilles dames d'aujourd'hui, qui pourraient très bien répondre au doux vocable de sorcière.  

Ainsi de Thérèse Clerc, fondatrice de la Maison des Babayagas à Montreuil, un lieu de vie en toute indépendance et collectif à la fois, réservé aux femmes âgées. Les babayagas, ces sorcières de la mythologie russe, qui restent vieilles, toujours, tout en se transformant constamment.

Thérèse Clerc, que les Terriennes avaient rencontrée, apparaissait dans un documentaire de Camille Ducellier "Sorcières, mes soeurs". Mona Chollet écrit : "Thérèse Clerc s'y masturbe devant la caméra. C'était en 2010 ; elle était alors âgée de quatre-vingt-trois ans. Non seulement elle affirmait tranquillement sa sexualité, sa force vitale, mais la beauté de son visage en plan fixe emplit l'écran, stupéfiante. (.../...) 'Être sorcière, c'est être subversive à la loi', dit-elle de sa voix grave. C'est inventer l'autre loi."

A Montreuil, dans la petite foule compressée à La folie des encres  une jeune femme, très décidée, cheveux courts, lunettes, s'adresse à Mona Chollet, une intervention en forme d'autocritique : "Je me pensais une féministe parfaite, intersectionnelle, n'oubliant aucune catégorie de femmes, ni aucune forme de discrimination, et en lisant votre livre, je me suis aperçue que j'avais un problème avec la vieillesse. J'ai 30 ans et je m'arrache les cheveux blancs dès que je les aperçois. Je n'avais pas réalisé cette mise à l'écart des vieilles."

Trop vieilles, trop indépendantes, trop veuves, ces femmes dérangent, font peur, et finissent par susciter la haine des hommes en retour, parce qu'ils ne peuvent maîtriser ni leur corps ni leur esprit. Au Panthéon de ses sorcières contemporaines, Mona Chollet aime à citer la journaliste, écrivaine et féministe américaine Gloria Steinem qui avait  balayé la sempiternelle question qu'on lui posait : pourquoi n'êtes-vous pas mariée : "Je n'arrive pas à m'accoupler en captivité." Ce qu'elle a pourtant fini par faire à l'âge de 66 ans... #NobodyIsPerfect - personne n'est parfait... 

C'était délicat pour moi d'écrire ce chapitre-là. Quand il y a un non-désir d'enfant, il peut être occulté sous la pression de l'entourage
Mona Chollet

Autre grand tabou, les nullipares, peut-être plus craintes et détestées que les vieilles... ces femmes maléfiques, stériles, dont certain.es pensent qu'elles ne servent à rien. C'est sans doute le chapitre dans lequel Mona Chollet s'expose le plus directement, dans l'un de ces va-et-vient qui font la force de ses livres, entre l'expérience personnelle et une approche globale. Après avoir cité des nullipares affirmées (étymologiquement "celle qui n'a jamais accouché") telles l'écrivaine Chloé Delaume, autre disciple contemporaine des sorcières qui lance dans "Une femme sans personne dedans" - "Je suis la Nullipare, jamais je n'enfanterai. J'exècre les lignées et leurs fictions toxiques" -, Mona Chollet puise dans son vécu de femme sans enfant. "Il y a de la place pour toutes les conceptions, me semble-t-il. J'ai seulement du mal à comprendre pourquoi celle à la quelle j'adhère est si peu admissible et pourquoi un tel consensus inentamable persiste autour de l'idée que, pour tous, réussir sa vie implique d'avoir une descendance."

Image sempiternelle de "femmes incomplètes ou ratées" nous rappelle-t-elle. Mais surtout des rebelles à "l'ordre naturel" des choses, celui qui permet de contrôler le corps et la sexualité des femmes via leur fécondité et leur fonction reproductrice, alors que "avec sept milliards d'être humains, tout danger d'extinction de l'espèce paraît écarté - ou du moins tout danger d'extinction faute de naissances" (page 100). 

"C'était délicat pour moi d'écrire ce chapitre-là. Quand il y a un non-désir d'enfant, il peut être occulté sous la pression de l'entourage" nous confie-t-elle. "J'avais envie de donner des armes à celles et ceux qui ont ce non-désir pour qu'elles et ils puissent l'exprimer, le défendre face à l'entourage et à la société."

Surveiller, punir

Les autorités masculines, religieuses, politiques civiles, sous toutes les latitudes, n'ont eu de cesse de vouloir soumettre les femmes et sanctionner celles qui refusaient de suivre les conduites édictées par ces pouvoirs. Au temps de ce qui s'appelait "la chasse aux sorcières" avec ses procès aux sentences connues d'avance, la mort attendait les insoumises.

A tous les coups on perd, c'est une grande constante de la condition féminine.
Mona Chollet

Dans les pays du nord de l'Europe, la justice soumettait les accusées à une alternative dont l'issue était fatale quelqu'en soit le résultat : les inculpées de sorcellerie étaient jetées dans une rivière et, si leur corps flottait, elles étaient déclarées coupables puis exécutées ; si elles coulaient, elles étaient innocentes mais noyées. 

"A tous les coups on perd, c'est une grande constante de la condition féminine. En ce qui concerne les accusées de sorcellerie, rien ne pouvait les sauver. Cela a dû déclencher la panique chez les femmes à l'époque. Le moindre mot de travers, le moindre faux-pas déclenchait l'engrenage, et il n'y avait plus de moyen d'en sortir. Parce que tout était à charge tout le temps. Il ne fallait pas être trop sociable parce que c'était louche, il ne fallait pas être trop solitaire parce que c'était louche aussi. Il ne fallait pas trop afficher sa foi, pas non plus le faire trop peu. Il n'y avait aucun moyen de se mettre à l'abri" commente Mona Chollet.

#MeToo et les nouveaux procès en sorcellerie

Cela n'empêche pas les femmes d'être toujours victimes de chasses aux sorcières, même si certains voudraient nous faire croire l'inverse. Ainsi l'inégalé Donald Trump se présente comme victime d'une "witch hunt" permanente. Entre mai 2017 et août 2018, le président américain s'est dit victime de chasse aux sorcières plus de 110 fois, selon le décompte du New York Times. Tout comme l'était selon lui son ami Brett Kavanaugh, pendant le processus menant à sa nomination à la Cour suprême. Durant ces quelques semaines mémorables, on a pu assister à un retournement extraordinaire, avec la mise en accusation de la très digne Christine Blasey-Ford qui témoignait de l'agression dont elle avait été victime lorsque le futur juge était encore étudiant. Le président et ses supporters, femmes et hommes, la désignèrent à la fois comme sorcière et comme meneuse d'une chasse aux sorcières.

(Voir > Brett Kavanaugh, le juge qui n’aimait pas les femmes, élu à la Cour Suprême des Etats-Unis)

Ce qui n'est pas sans rappeler le sort fait aux initiatrices du mouvement #MeToo, nous dit Mona Chollet : "C'est un contresens complet lorsqu'on entend, dans certains discours, que les 'accusatrices' de #MeToo feraient ça pour la notoriété, pour l'argent. Alors que jusque-là ce qu'elles ont gagné ce sont surtout des insultes, des humiliations, des dénis de justice. La manière dont Christine Blasey-Ford a été traitée c'est un message à toutes seules qui voudraient parler. Encore heureux qu'elle n'ait pas été exécutée en place publique."

"C'est une époque vraiment terrifiante pour les jeunes hommes en Amérique, vous pouvez être coupable de quelque chose dont vous n'êtes pas coupable". C'est encore Donald Trump qui parle... 

Des manifestantes argentines revêtues comme dans la série <em>La servante écarlate</em>, sorcières modernes qui réclament le droit à l'avortement dans leur pays, et ailleurs en Amérique latine. 
Des manifestantes argentines revêtues comme dans la série La servante écarlate, sorcières modernes qui réclament le droit à l'avortement dans leur pays, et ailleurs en Amérique latine. 
AP Photo/Natacha Pisarenko

J'aimerais bien voir un beau personnage de vieille sorcière dans les productions occidentales
Mona Chollet

Heureusement, d'autres sorcières envahissent fièrement les écrans et les séries télévisées, comme La Servante écarlate, sont plébiscitées. En Argentine, aux Etats-Unis, leurs émules revêtues des attributs de sorcellerie manifestent pour les droits des femmes, au premier rang desquels celui à l'avortement fort menacé un peu partout dans le monde. A l'image, des Witch (pour Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell, ou Conspiration féministe internationale de l’enfer) qui, à la fin des années 1960, multiplièrent les actions de protestation.

Mais ces sorcières relookées par l'industrie occidentale du divertissement sont un peu trop belles, trop jeunes et blanches, pour être tout à fait vraies. "J'aimerais bien voir un beau personnage de vieille sorcière dans les productions occidentales", rêve Mona Chollet. Terriennes aussi. 

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1