Se dirige-t-on vers un #MeToo des armées ?

Une ancienne militaire a décidé de parler à visage découvert des multiples agressions sexuelles dont elle a été victime lorsqu'elle était engagée dans la Marine française. Ses paroles ont ouvert la voie - et la voix - à de nombreux autres témoignages. Le ministère lance une mission d'inspection.

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Char Leclerc

Après des scandales d'agressions sexuelles dans les armées américaines et canadiennes, l'armée française pourrait à son tour connaitre son #MeToo. Ici, un char Leclerc défilant place de la Concorde à Paris, le 14 juillet 2023.

AP Photo/Aurelien Morissard
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La parole serait-elle en train de se libérer au sein de la "grande muette" ? 

À l'origine de ce que certains appellent déjà le #MeToo des armées, un témoignage. Celui de "Mara", prénom d'emprunt choisi au début pour garder son anonymat, l'ex-matelote a ensuite pris la décision de parler, à visage découvert. Manon Dubois, aujourd'hui âgée de 23 ans, a été agressée sexuellement par un autre militaire à de multiples reprises pendant ses missions en mer à Brest. Une affaire qui pourrait ressembler à bien d'autres. Elle a, depuis, décidé de quitter les drapeaux pour vivre une autre vie. Elle travaille maintenant sur les marchés dans l'Ouest de la France. 

Selon la hiérarchie militaire, son agresseur a reconnu les faits et a été condamné à verser 600 euros de dommages et intérêts à la victime et à un stage de sensibilisation. 

Quand l’armée française tait les violences sexuelles faites aux femmes

Depuis le témoignage de Manon Dubois, et tous ceux qui l'ont suivi, le ministère français des Armées a lancé une mission d'inspection sur les violences sexuelles au sein des forces militaires : "Nous avons mandaté l'Inspection générale des armées pour qu'elle diligente une mission sur l'ensemble des mesures de prévention, de protection des victimes et de sanction des agresseurs", annonce le 12 avril 2024 le ministre Sébastien Lecornu dans une tribune commune avec la secrétaire d'Etat aux Anciens combattants Patricia Miralles, parue dans le quotidien Le Monde.

Cette mission, qui rendra ses conclusions fin mai, doit permettre d'améliorer la prise en charge des victimes, d'analyser le traitement disciplinaire et la cohérence des sanctions contre les agresseurs et de renforcer les mesures de prévention. Par ailleurs, désormais, "chaque fois qu'il existe une suspicion de viol ou d'agression sexuelle présentant un caractère suffisant de vraisemblance, la personne mise en cause sera systématiquement suspendue de ses fonctions", écrivent les ministres. Une instruction a été envoyée en ce sens par le ministère le 26 mars à tous les commandements.

"La parole des victimes est accréditée à 100% et la volonté politique sur ce point est infaillible", déclare la députée du parti présidentiel Renaissance Laetitia Saint-Paul, qui a récemment interpellé le ministère des Armées sur le cas de Manon Dubois. La députée Saint-Paul, capitaine dans l'armée de Terre, a reçu une vingtaine de témoignages de victimes présumées en une semaine sur sa boîte mail parlementaire après la publication du témoignage de Manon Dubois. Laetitia Saint-Paul a également reçu une vingtaine de messages de cadres des armées exprimant leur soutien à sa démarche, ainsi que de nombreux courriels de la part d'associations de métiers en uniforme. "Pour l'opinion publique c'est devenu insupportable, il y a une intolérance généralisée à ces déviances, où qu'elles se déroulent", estime la députée. 

La mission d'inspection lancée par le ministère aura aussi pour objectif de "rendre plus efficace encore" le fonctionnement de la cellule "Thémis", créée en 2014 pour recueillir les témoignages des victimes et veiller à l'application de sanctions. En 2023, 167 signalements pour violences sexuelles ou sexistes ont été adressés à la hiérarchie militaire et 59 traités par la cellule Thémis, soit un total de 226 cas qui ont fait l’objet de l’ouverture d’un dossier, selon le ministère. Les armées françaises comptent 16,5% de femmes dans leurs rangs (34.142 personnels), soit une des armées les plus féminisées au monde.

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"Porter l'uniforme dans les armées donne moralement plus de devoirs que de droits", déclarait Sébastien Lecornu fin mars lors d'une conférence de presse, en présence de toutes les hautes autorités du ministère. "Est-ce que des dérives individuelles existent ? Oui. Sur 200 000 militaires d'active vous avez nécessairement, dans un ensemble humain, des dérives individuelles. Est-ce qu'elles sont acceptables ? Non. Est-ce qu'il faut les combattre plus durement ? Oui... Il y a un engagement des grands chefs militaires et des chefs militaires exemplaires en la matière".

Le témoignage de Manon Dubois, le déclencheur

En 2018, Manon Dubois a 18 ans quand elle est affectée pour trois ans en mer sur un navire, le Telenn-Mor, qui fait des travaux sur d'autres bateaux au port de Brest. Elle est la "seule femme à bord, [qui a] le plus petit grade possible", raconte-t-elle sur le site de France.bleu. Comme le rapporte la préfecture maritime de l'Atlantique, la jeune femme y subit "des premiers faits" de la part d'un autre militaire, électricien. L'article apporte des précisions, citant les propos du procureur de Rennes, Philippe Astruc : "Ces agressions, hebdomadaires, [qui se déroulent toujours] selon le même mode : le militaire la caressait par-dessus les vêtements et essayait de l’embrasser. Elle lui disait non, il la laissait partir".

"J'étais seule, et il me touchait. Ça allait de la simple main aux fesses, à tenter de m'embrasser de force et frotter son sexe contre le mien", deux fois par semaine et pendant plus d'un an, précise aujourd'hui Manon Dubois qui, dans un premier temps, a préféré se taire. Sur les conseils d'un de ses collaborateurs, elle va remonter ces éléments à la hiérarchie. L'agresseur sera rappelé à l'ordre.

Deux ans plus tard, Manon Dubois va se retrouver, par le plus grand des hasards, face à son agresseur, affecté sur la même frégate, le Normandie, au départ de Brest. Le cauchemar recommence pour la militaire. Les supérieurs sont alertés. Une enquête est lancée. Le 22 octobre 2021, la jeune femme dépose plainte. Son agresseur est condamné à dix jours d'arrêt, ainsi qu'à un stage de lutte contre le sexisme et les violences faites aux femmes. Il écopera d'une amende de 600 euros.

Reconnaissant les faits, une soixantaine au total, l'homme confirme que la victime "n’était probablement pas consentante et à tout le moins qu’il le faisait sans forcément lui demander l’autorisation", précise le parquet de Rennes.

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Le tabou du viol des femmes soldats dans l'armée américaine

Fin du silence à "la grande muette" ?

C'est ce témoignage qui a incité la députée du Maine-et-Loire Laëtitia Saint-Paul, seule militaire élue à l'Assemblée nationale, à s'emparer du dossier. Elle qualifie cette sanction de farce, "qui sera effacée quelques années plus tard, confie-t-elle encore sur le site de France.bleu.... Je suis sidérée qu’elle ait été la seule femme à bord. Depuis la sortie du plan antiharcèlement, il a été identifié qu’il ne faut pas isoler une femme. C’est insensé", insiste-t-elle dans un entretien au quotidien Le MondeLa députée a été reçue par le ministre des Armées, Sébastien Lecornu.

Directement interpellées, que répondent les instances militaires ? "Avec un personnel féminin assez conséquent, c’est un sujet sensible. On fait un gros travail de prévention dans les écoles", justifie dans le même article le porte-parole du commandant à la préfecture maritime de l’Atlantique, Alban Simon

Aurore Bergé, la ministre chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, après s'être entretenue avec la députée, a décidé d'ouvrir une boite mail dédiée (temoignages-efh@pm.gouv.fr.) - pour recueillir la parole de celles qui auraient besoin de témoigner. La boîte mail a reçu depuis de très nombreux messages. 

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Il y a dix ans déjà 

Les "féminines", comme elles sont appelées dans l’armée, forment 15 % des effectifs militaires français. Le taux le plus important d’Europe en 2013 devant le Royaume-Uni (9,7%) et l’Allemagne (9,1%).

En février 2014, deux journalistes - Leila Minano et Julia Pascual - avaient déjà permis de mettre en lumière les violences sexuelles au sein de l'armée française. Elles avaient publié La Guerre invisible (coédition Causette et les Arènes), résultat d'une enquête menée pendant deux ans. Elles y dressaient un terrifiant constat, évoquant le cas de victimes, soit contraintes de quitter l’armée, soit mutées, mais toujours humiliées, affaiblies psychologiquement pendant que leurs agresseurs, eux, conservaient leur poste ou en trouvait parfois un autre, mais toujours au contact des femmes... 

La guerre invisible
©coédition Causette et les Arènes

À la suite de la publication de ce livre, le ministre des Armées de l'époque, Jean-Yves Le Drian, avait annoncé un plan d'action. Avec comme objectif de produire des statistiques (inexistantes jusqu'alors en France) et d'inscrire le harcèlement dans le Code de la défense et le Code du soldat. Depuis, la cellule Thémis, créée en 2014 pour lutter contre le harcèlement sexuel, les violences sexuelles et sexistes, et les discriminations de toutes sortes au sein de l’armée, n'a jamais reçu de plainte pour management toxique, comme le rapporte la députée Laetitia Saint-Paul dans Le Monde, "Dans un système aussi hiérarchisé que les armées, qui comptent près de 300 000 personnes, c’est inenvisageable. Les chiffres sont clownesques, c’est une farce".

Dix ans et combien de victimes, restées silencieuses ? 

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