Terriennes

Semaine de la langue française avec l'autrice Marie-Hélène Lafon : "Mes livres sont des chantiers de langue"

Marie Hélène Lafon, professeure de français, de latin et de grec, est lauréate de nombreux prix littéraires, dont le Prix Goncourt de la nouvelle en 2016 pour <em>Histoires</em> et le Prix Renaudot 2020, pour son roman <em>Histoire du fils</em> (Babélio).
Marie Hélène Lafon, professeure de français, de latin et de grec, est lauréate de nombreux prix littéraires, dont le Prix Goncourt de la nouvelle en 2016 pour Histoires et le Prix Renaudot 2020, pour son roman Histoire du fils (Babélio).
©Babélio

Dans son dernier ouvrage, Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon retrace l'histoire vraie d'une filiation cachée. L’autrice y dévoile les secrets de deux familles et nous plonge dans ce monde paysan du Cantal, ce "pays perdu", qui lui tient tant au coeur et aux racines. Rencontre avec une écrivaine pour laquelle chaque livre est "un terrain" propice à l'exploration de "limites nouvelles".

Fresque familiale, Histoire du fils est le récit d’André. Le fils né des amours audacieuses de Gabrielle, infirmière au lycée d'Aurillac, et Paul, téméraire élève de vingt ans son cadet. Un fils dissimulé à son père et élevé dans le Cantal par ses oncle et tante après le départ de sa mère pour Paris. Dans cette épopée s’étendant sur un siècle et plusieurs générations, Marie-Hélène Lafon dévoile graduellement la longue quête du fils pour retrouver son père, entre "Figeac dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal" et les murs du modeste appartement parisien de Gabrielle.

Professeure de lettres classiques à Paris, Marie-Hélène Lafon est née à Aurillac dans le Cantal. Autrice d’une abondante œuvre littéraire ayant pour matière ce "pays perdu", elle surprend à chacune de ses publications par son écriture picturale et novatrice où la syntaxe, la ponctuation et les mots font d'elle une digne héritière de Flaubert. Un auteur qu'elle admire et dont elle se sent proche au point de le surnommer "le bon Gustave" dans l'opuscule qu’elle lui a consacré dans la collection Les auteurs de ma vie chez Buchet/Chastel. Terriennes a voulu s'entretenir avec cette funambule de la langue française. 


Entretien avec Marie-Hélène Lafon

Terriennes : Pourquoi écrivez-vous ?

Marie-Hélène Lafon : Parce que je ne peux pas faire autrement. J’écris parce que ça répond à un désir, à une nécessité qui sont l’un et l’autre, je crois, très profonds, vitaux et essentiels. Ça peut paraître un peu grave comme réponse, mais je n’en vois pas tellement d’autres. Je n’en fais pas une condition sine qua non pour écrire. Je veux dire par là que les raisons pour lesquelles les uns et les autres le font peuvent être très différentes et opaques.

J’ai nécessité et désir de faire passer les chemins d’écriture à cet endroit-là parce que j’en viens et que c’est un endroit du monde qui n’a eu que rarement droit de cité en littérature.
Marie-Hélène Lafon

Hormis Nos vies, qui est une intrusion dans la vie d’une caissière de supérette, d’un client et d’un couple multiracial, tous domiciliés à Paris, la plupart de vos livres dépeignent le monde paysan et votre Cantal natal. D’où vous vient ce besoin de raconter cet univers auvergnat et ceux qui l’habitent ?

Il se trouve en effet, et ce n’est pas du tout un hasard, que la plupart de mes livres ont pour matière, et non pour décor, le monde paysan. Ce monde paysan se situe dans la plupart de mes livres dans un lieu très infime. Ce qu’on appelle un pays perdu. C’est-à-dire le nord du Cantal. Il se trouve que j’y suis née, que j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 18 ans, que je garde un lien extrêmement fort avec ce lieu, ce paysage, ce milieu, et les gens qui y vivent, notamment les paysans, même si n’y vivent pas qu’eux, et cet ancrage autobiographique explique en partie la géographie de mes romans, qui excède très largement les limites étroites de cette poignée de cantons. Il n’y a jamais eu d’ambiguïtés à ce sujet, d’ailleurs, puisque je publie depuis une vingtaine d’années, et que jamais on n’a pensé roman de terroir ou roman régionaliste au sujet de mes textes, alors qu’ils sont ancrés dans cet univers pour des raisons qui tiennent à la réponse que j’ai fourni à la question précédente. A savoir que j’ai nécessité et désir de faire passer les chemins d’écriture à cet endroit-là parce que j’en viens et que c’est un endroit du monde qui n’a eu que rarement droit de cité en littérature.

<p>Village du Cantal, près de Saint-Amandin, en Auvergne.</p>

Village du Cantal, près de Saint-Amandin, en Auvergne.

©Roland Grivel via Flickr

J’ai toujours su que, si un jour j’écrivais, j’écrirais d’abord du lieu et du milieu d’où je viens sans verser dans l’autobiographie au sens direct et frontal du terme, ce que ne sont jamais mes livres, même s’il y a une dimension testimoniale. Il s’agit aussi de laisser un témoignage, une trace de ce monde d’où je viens et dont la littérature, en général, ne parle pas. C’est de surcroît un monde en proie depuis plus d’un siècle à une mutation si profonde et vertigineuse qu’elle ressemble à une mort. Tout ça fait matière. Et je précise aussi qu’à partir de mon troisième livre, j’ai commencé à écrire en tension entre le monde citadin où je vis depuis quarante ans et cet endroit-là. Il y a donc une présence qui est tenace, même si elle n’est pas centrale, de la ville, de l’autre bout du monde, dans L’AnnonceNos vies et un certain nombre de mes textes. Je vis et j’écris donc en tension entre ces deux pôles.

Cela dit, ce que j’apprécie chez les gens qui écrivent, c’est d’abord et avant tout un geste de la langue. Une mise en forme du monde par la langue. Et je ne m’intéresse en lecture qu’aux aventuriers du verbe ; le premier, le démiurge, le maître, c’est Flaubert.
Marie-Hélène Lafon

Vous citez Gustave Flaubert, Pierre Michon, l’auteur de Vies minuscules, et Louis Calaferte comme des auteurs figurant dans votre panthéon littéraire. De quelle manière influencent-ils votre écriture, votre réflexion et votre rapport à la littérature ?

Pierre Michon en septembre 2010.
Pierre Michon en septembre 2010.
©Matías Fernández via Flickr

Ils font plus qu’influencer mon rapport à la littérature et à l’écriture. Je suis d’abord dans un lien de nécessité à leurs textes. Je considère que dans ma vie, il y a eu un avant et un après Un cœur simple, un avant et après Vies minuscules. C’est-à-dire que ce sont des textes qui élargissent le monde et la perception que l’on en a. Pendant longtemps, la lecture de Flaubert et la sidération que je retrouve intacte bien des fois quand je le lis m’ont tenue loin de l’écriture pour une raison très simple et banale. Je considère, quand je lis Un cœur simple, que tout a déjà toujours été fait et que ce n’est pas la peine. On sera toujours en deçà et en retrait dans une forme de médiocrité au regard du geste magistral que constitue ce texte. Cela dit, ce que j’apprécie chez les gens qui écrivent, c’est d’abord et avant tout un geste de la langue. Une mise en forme du monde par la langue.

Et je ne m’intéresse en lecture qu’aux aventuriers du verbe ; le premier, le démiurge, le maître, c’est Flaubert. L’œuvre de Pierre Michon, dont on peut raisonnablement espérer qu’elle ne soit pas achevée, est fraîche, frémissante comme une aube et a été pour moi très décisive dans le passage à l’écriture. Il y a donc un événement de la langue chez ses écrivains-là. Pour moi, il n’y a pas d’écrivains s’il n’y a pas d’événement de la langue, en dépit des agencements narratifs et de l’art du récit que possèdent nombre d'entre eux. Ça ne me suffit jamais.

J’ai pourtant le goût de peu de choses. Un cœur simple, c’est peu de choses. Il ne se passe rien dans ce texte et il se passe tout. Ça tient en un point-virgule et à deux adverbes. Et ça, c’est un irréductible mystère.

Ma vie est un chantier de langue. Un travail de langue en cours. A chaque livre, j’explore des limites nouvelles.
Marie-Hélène Lafon

Ce travail sur la langue se perçoit aussi dans vos livres…

Mes livres sont des chantiers de langue. Ma vie est un chantier de langue. Un travail de langue en cours. A chaque livre, j’explore des limites nouvelles. Je cherche de manière très volontariste d’autres pistes. Il y a la fois un désir de langue et beaucoup d’opacité. Je fais beaucoup les choses à tâtons et cherche à trouver la juste langue pour chaque livre. Je ne vais pas donner le même grain, la même tension à la phrase selon qu’il s’agit d’approcher au plus près les ruminations intérieures de Joseph, l’ouvrier agricole, ou bien de dresser en deux cents pages le tableau synoptique de cent ans de la vie de deux famille comme dans Histoire du fils. Ça ne répond pas aux mêmes nécessités intimes du point de vue du rythme, de la syntaxe et du récit.
Dans la matière même de la langue, de la phrase, on n’est pas sur le même terrain.

Chaque livre est un terrain. Et je cherche la meilleure langue. La langue la plus juste au sens musical du terme pour chaque terrain, et c’est ça mon affaire ; si c’était toujours la même chose, on s’ennuierait terriblement. La part du doute est immense. Je cherche beaucoup à tâtons, et à voix haute d’ailleurs. Je lis beaucoup mes propres textes à voix haute quand je suis au travail d’écriture et je les laisse aussi beaucoup poser. J’attends longtemps entre plusieurs versions du même texte.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman s’étendant sur plusieurs générations ?

C’est une histoire de famille dont j’ai été témoin pendant l’été 2012. Ce n’est pas ma propre famille, mais une famille dont je suis très proche depuis longtemps. J’ai été témoin de cette histoire et elle m’a quasiment été donnée à raconter. Les membres de cette famille qui m’ont prise à témoin de la révélation de ce secret m’ont dit : tu vas nous la raconter. En effet c’était une histoire pour moi car c’est une histoire de filiation. Et que la filiation est l’un des fils rouges de tous mes livres, en dépit des variantes et méandres divers. C’est vraiment un sujet crucial. C’était évidemment une histoire pour moi et elle m’a happée.

J’ai mis quatre ans à trouver la forme que je pourrais lui donner parce qu’elle était foisonnante, rocambolesque, pleine de péripéties, de scènes invraisemblables et faits haut en couleurs, comme le réel peut nous en bombarder constamment. J’avais trop de matière. Voilà d’où elle vient. Si elle m’a happée, c’est parce que cette question de la filiation est un vertige présent dans tous mes livres.

Votre livre a été récompensé par le Renaudot du meilleur roman. Une réaction en ces temps de pandémie où le monde culturel survit difficilement ?

©Babélio

C’est un livre qui a de la chance, dans une certaine mesure, parce qu’il n’est pas facile, aujourd’hui, dans le domaine de la création, de se faire entendre et d’être visible. Je pense évidemment à tous les métiers du spectacle vivant. La fermeture de tous les lieux où l'on avait accès à différentes formes d’art est absolument terrible. Il se trouve que les librairies sont à nouveau ouvertes et j’espère qu’elles vont le rester, car elles connaissent une très forte fréquentation depuis que les gens n’ont plus accès aux salles de cinéma, de théâtre, de danse ou encore aux musées…

Lorsqu’un livre comme le mien reçoit un prix comme le Renaudot, j’ai presque envie de dire, et c’est la première fois que je remarque cela, qu’il taille sa route tout seul. J’ai plus de lecteurs que je n’en ai eu pour mes précédents livres. Quand je dis tout seul, ça veut dire sans que je l’accompagne en librairie ou en médiathèque comme je le fais beaucoup depuis vingt ans. Ces rencontres inventées par des libraires un peu partout en France sont devenues aujourd’hui impossibles pour des raisons liées à la crise sanitaire. Un livre comme le mien, avec le prix Renaudot qui lui donne une visibilité supplémentaire, peut s’en passer. C’est en ce sens que je dis que j’ai eu de la chance. Ça sert aussi à ça, un prix littéraire. A donner de la visibilité à un texte et aux autres publications d’un écrivain, lorsque les lecteurs qui ne se sont jamais intéressés à votre œuvre remontent le fil du temps.

Cette année, ça s’est joué de façon très particulière et je m’en réjouis, même si je pense que cet éloignement des librairies et lieux de rencontres est pesant. Vous voyez, quand on a reçu un prix comme celui que j’ai reçu à l’automne dernier, on a ce que j’appelle dans mon jargon un carnet de bal avec des rencontres prévues. Or les différentes dates de ce carnet de bal s’annulent les unes après les autres. On prévoit, on organise. C’est une logistique qui coûte beaucoup de temps et d’énergie aux libraires et aux personnes qui s’en occupent dans les maisons d’éditions. Et ce temps et cette énergie sont dépensés en pure perte, et je ne sais pas combien de temps encore cela va durer. C’est vertigineux. 

Quel avenir pour le monde paysan qui vous est si cher ? 

Ça fait partie des vertiges auxquels il s’agit de faire face. En ce qui me concerne, ce n’est pas une question théorique, mais très douloureuse, très vitale. Je viens d’une lignée de paysans. Dans ma propre famille, quelque chose s’est arrêté parce que mon propre frère a jeté l’éponge face à tous ces impératifs qui ont fini par faire que son travail n’était plus viable. Il y a donc des questions de sociétés énormes.
C’est ce que je suggérais tout à l’heure quand je disais que je ressentais une profonde nécessité à écrire sur le milieu d’où je viens, sur des façons de vivre, de travailler qui me sont toujours apparues depuis mon enfance comme menacées, en danger, sommées de se renouveler sous peine de périr. J’ai grandi dans un univers qui se vivait lui-même comme étant en sursis. Ces questions de la transmission, de la possibilité de continuer, de la nécessaire mutation parce qu’il est complètement indispensable de produire autrement pour faire face à ce défi que vous venez de nommer, un défi fondamental parce qu’il s’agit de nourrir le monde.

Dans l’histoire de l’humanité, c’est une sacrée question. La question de l’agriculture et la question de la manière dont les paysans nourrissent le monde. Comment peuvent-ils le nourrir ? Comment faire pour établir des équilibres nord-sud, entre pays riches, pays pauvres, pays en voie de développement… Il y a tout à inventer et c’est un maquis invraisemblable car les paysans sont pris dans cette toile. Ce qui me pose vraiment question de manière très précise, c’est que tout cela est extrêmement complexe. Comment saisir les enjeux mondiaux, les productions, quand vous êtes perdus à mille mètres d’altitude et que vous vous demandez à quel prix vous allez vendre votre lait et vos fromages ? Comment voulez-vous maîtriser tout ça et y trouver du sens ? Et pourtant, il faut que vous la trouviez, cette énergie nécessaire pour vous lever chaque matin, pour traire vos vaches et vous en occuper.
Et puis il y a ces questions très fondamentales et que l’on pose beaucoup sur la souffrance animale, qui sont des questions essentielles, vertigineuses, touchant de très près le monde paysan.

Toutes les questions essentielles sont empoignées par la littérature, ouvertes. C’est le creuset essentiel de confrontation avec le monde.
Marie-Hélène Lafon

Qu'est-ce-que la littérature représente pour vous ?

La littérature est vraiment à l’épicentre du séisme vital parce qu’elle pose des questions très essentielles. Que dire, que taire, comment continuer… Toutes les questions essentielles sont empoignées par la littérature, ouvertes. C’est le creuset essentiel de confrontation avec le monde. C’est cela que j’entends lorsque je dis que c’est l’épicentre du monde. Il ne m’échappe pas que c’est une perception très personnelle, car j’aurai passé ma vie à lire et à écrire, mais si je n’étais pas animée par cette question, je ne serais pas là à vous parler. C’est-à-dire que je n’écris pas d’aimables romans pour distraire. On est en proie au monde et dans son creuset. On tâche de trouver du sens et de trouver sa place, et la littérature est là dans cette tension, dans ce désir, elle est dans ce vertige, dans cette jubilation aussi, ça ne se sépare pas.