Terriennes

Sénégal : rappeuses et fières de l'être, pour porter la voix des femmes

Le collectif Freevoices, 5 artistes femmes qui portent la voix des femmes sur la scène rap sénégalaise, en concert en France le 2 mai 2018, La Maison des Métallos, à Paris.
Le collectif Freevoices, 5 artistes femmes qui portent la voix des femmes sur la scène rap sénégalaise, en concert en France le 2 mai 2018, La Maison des Métallos, à Paris.
(c)IM

Qui a dit que les femmes n'avaient pas leur place sur la scène hip-hop ? Certainement pas ces cinq jeunes rappeuses sénégalaises, qui forment le collectif FreeVoices. "Free", comme leur liberté de parole totalement assumée, pour la bonne cause, celle des femmes face aux traditions et à l'héritage machiste de la société africaine. Rencontre.

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Dès qu'elles entrent en scène, on ne voit qu'elles, on n'entend qu'elles, et ça tombe bien, parce qu'elles en ont ... des choses à dire.

Voilà cinq femmes aux styles bien différents : Moona, OMG, Eve Crazy, Sister Lb et Dj Nina. Rassemblées au sein du collectif Freevoices, elles donnent de la voix à une nouvelle forme de résistance. Toutes viennent du pays de la Teranga, qui signifie hospitalité. Le Sénégal, pays pionnier sur la scène africaine du hip-hop. Les premiers groupes réunis sous la bannière Galsen (nom inspiré du Sénégal en verlan, ndlr) soufflent leurs trente bougies cette année. Depuis, Dakar est devenue l’une des capitales majeures du rap en Afrique, un mouvement musical connu entre autres hors frontières et hors continent pour avoir porté les mots et les revendications de la jeunesse et de la rue, notamment lors du mouvement "Y’en a marre". Et c'est justement dans le cadre de cet anniversaire, que Galsen a décidé de mettre en lumière les filles du rap, en formant ce groupe de 5 jeunes femmes.
 
Les cinq femmes du collectif Freevoices en concert à la Maison des Métallos, le 2 mai 2018 à Paris.
Les cinq femmes du collectif Freevoices en concert à la Maison des Métallos, le 2 mai 2018 à Paris.
©IM

Filles de la Teranga

Hospitalité et résistance, deux bien belles racines qui ont permis à ces jeunes pousses féminines de grandir, tout doucement mais surement, sur la scène rap sénégalaise, pourtant majoritairement masculine. Car n'en déplaise à ceux qui ne conjugent le rap qu'au masculin, les filles existent, même si elles doivent batailler pour s'y faire une place. Les Freevoices n'entendent pas rester cantonnées à jouer les seconds rôles dans un pays où les mouvements féministes ont encore des difficultés à se faire entendre.


Souvent, les rappeurs hommes nous invitent à les rejoindre en concert, comme si on nous faisait une faveur, c'est un peu prétexte.
OMG, rappeuse sénégalaise

"Souvent, les hommes nous invitent à les rejoindre pendant leur concert, comme si on nous faisait une faveur, c'est un peu prétexte, certains se servent de nous et de notre notoriété parce qu'ils savent qu'on est soutenues, ils s'en servent pour élargir leur propre public", nous confie avec un grand sourire avisé, OMG, l'une des figures montantes du rap au Sénégal, primée meilleure artiste féminine au Galsen Hip Hop Awards 2017. Arrivée il y a six ans sur le devant de la scène, elle est signée chez DD Records. Comme ses quatre autres amies, elle a une carrière solo et se bat pour que sa musique soit promue dans cet univers masculin.

"Moi, le rap c'est une musique que j'ai adoptée adolescente. Je voyageais sans sortir de chez moi, il m'a fait découvrir beaucoup de choses, comment fonctionne la société, sur les jeunes de mon âge, sur nos problèmes, j'ai commencé comme ça, et je l'ai dans le coeur", nous dit-elle. Pour elle, l'"objectif de Freevoices, c'est de nous rendre visibles, et de montrer au monde  entier que le hip-hop féminin sénégalais est là, et qu'il est bien réel", précise aussi OMG.

Mariée, célibattante, célibattue : même combat

Chacune a son propre flow, et toutes ne rappent pas forçement dans la même langue, les sons varient, passant du wolof, au français et à l'anglais. Mais c'est à l'unisson qu'elles nous offrent une chanson sur le mariage, "Sey". Même si sur le fond leurs avis peuvent être différents, elles veulent juste montrer que les femmes ont le droit de vivre comme elles l’entendent. Mariées, c'est le cas de deux d'entre-elles, célibattantes,"célibattue", ou simplement célibataire, comme elles se taquinent elles-mêmes sur scène, le refrain est unique : "mariée ou pas, être heureuse c'est ton choix".


Autre titre phare : "Gueum sa boop" (Croire en toi en français, ndlr). Les filles appellent le public à le reprendre et le répéter en boucle. "Ce sont des paroles réconfortantes. On n’a pas la prétention de dire qu’on veut faire évoluer la mentalité des femmes sénégalaises mais on sait qu’on les inspire car elles nous le disent. Parfois, même, elles nous appellent. Petit à petit, elles prennent confiance en elles ", déclare OMG.
 

Il y a une mise sous tutelle permanente. Quand tu quittes la tutelle du papa, tu passes sous la tutelle du mari. Moi et d'autres femmes au Mali, ou au Sénégal, on est une anomalie sociétale !
Moona, rappeuse

Ont-elles rencontré des obstacles ? Moona rappe depuis une quinzaine d’années, elle a rapporté une médaille d’argent lors des derniers jeux de la francophonie à Abidjan en 2017. Elle nous répond.

"On fait beaucoup de sacrifices, quand on est dans un environnement où la femme artiste est un peu la femme de tout le monde, elle est libre dans sa création, mais c'est aussi cela qui pèse, aucun homme n'accepterait une femme qui décide par elle-même comment elle fait les choses. Il y a une mise sous tutelle permanente. Quand tu quittes la tutelle du papa, tu passes sous la tutelle du mari. Moi et d'autres femmes au Mali, ou au Sénégal, on est une anomalie sociétale ! Je ne suis plus sous la tutelle de mon père depuis 18 ans, et je ne suis pas mariée, je suis ce truc bizarre là, cette molécule qui n'est accrochée à rien ! Ça fait peur. Il y a aussi plein de préjugés sur les femmes qui font ce métier. On dit d'elles qu'elles sont frivoles ou de petite vertue. Nos vies sont exposées. Il y a aussi cette autocensure que l'on s'impose. On se dit, je suis une femme, je ne devrais pas parler de ça ou ça. Moi je pense qu'on doit se débarrasser de cette auto-censure, car oui on est dans une société machiste !" s'exclame Moona, concluant sur un éclat de rire.

OMG et Moona, deux rappeuses engagées contre les stéréotypes machistes.
OMG et Moona, deux rappeuses engagées contre les stéréotypes machistes.
©IM


"Au Sénégal, tu fais les enfants, tu fais la cuisine, même si tu travailles au dehors, les stéréotypes sont là, et les hommes sont très machos, mais heureusement, il y a quand même des hommes féministes", ajoute OMG d'un ton qui se veut optimiste.

Fierté, identité et "négritude"

Parmi les autres thèmes chers à Moona, et qui sont abordés dans son album qui sort dans quelques mois, l'identité noire et aussi la dépigmentation de la peau, qui fait encore aujourd'hui de terribles ravages chez les femmes noires qui utilisent des crèmes dites blanchissantes et très nocives. "Je me suis inspirée du célèbre texte de MalcomX 'Qui' et qui dit qui t'a appris à te détester, à détester la couleur de ta peau, qui t'as appris à détester la forme de ton nez, la forme de ton visage, de tes lèvres ? C'est aussi une partie de mon combat, déconstruire ce qu'on a reçu et qu'on puisse se poser les bonnes questions, en temps qu'Africain on sait pourquoi c'est comme ça, quatre siècles d'esclavage et soixante ans de colonisation, ce n'est pas en deux jours que tu auras la réponse !"
 


Moona ajoute : "Mon travail à moi a été de me réconcilier avec ma propre image. Chez la plupart des femmes qui sont revenues à leur vraie image, elles se sentent bien avec elles-mêmes, elles ont confiance en elle. Je ne fais partie d'aucun mouvement féministe, mais tout le monde dit que je le suis, alors je dois l'être certainement, même si mon référent est mon père ! Les hommes, je ne suis pas contre eux, je suis pour nous, les femmes !"

Après Dakar, Paris et Bruxelles, les Freevoices sont en concert en Allemagne le 28 mai à Munich et le 30 mai à Heide, avant de rejoindre leurs terres de coeur pour les festivals célébrant les 30 ans du hip-hop sénégalais.
 

Reportage signé Pascale Achard et Guillaume Gouet, TV5 monde.
A retrouver aussi cette vidéo des Haut-Parleurs sur les nouvelles pépites du rap féminin en Belgique et en France
>https://www.youtube.com/watch?v=DePZb2org-E