Terriennes

"Seule en sa demeure" : entretien avec l'autrice Cécile Coulon.

©Céline Nieszawer (L'iconoclaste)
©Céline Nieszawer (L'iconoclaste)

Habituée de la rentrée littéraire en France, la jeune romancière Cécile Coulon publie un huitième roman qui raconte l’existence brisée d’Aimée et Aneth, épouses malheureuses d’un mariage arrangé au XIXe siècle.

Écrire a toujours été le leitmotiv de Cécile Coulon. Écrire pour partager des histoires, pour échapper aux carcans. Et surprendre le lecteur en l’invitant dans des demeures auvergnates, souvent entourées d’arbres, d’animaux et de fantômes du passé. L’Auvergne est la région natale de Cécile Coulon. C’est aussi le décor de ses textes et le lieu où elle est restée vivre, malgré un succès qui va grandissant avec chacun de ses livres.
 
Paru le 19 août 2021 (L'iconoclaste).
Publié à l’occasion de la récente rentrée littéraire, Cécile Coulon signe Seule en sa demeure, un huitième roman – gothique - aux allures de polar, mettant implicitement en exergue la frustration sexuelle d’une jeune femme dans son couple au XIXe siècle. Un mélange des genres assumé par celle qui s’est toujours donnée pour mission de surprendre ses lecteurs en se détachant des préceptes connus de la littérature.

Au cœur de la forêt jurassienne où vit, recluse, la jeune Aimée, dans une fastueuse demeure maritale, la romancière dévoile tour à tour une cartographie de personnages qui non seulement se dérobent aux rôles auxquels ils peuvent être assignés en raison de leur genre, mais aussi aux interdits moraux, comme Aimée, sexuellement sensible aux caresses d’Émiline Lhéritier, sa professeure de flûte traversière.
 

Entretien avec Cécile Coulon

Terriennes : Vous avez publié votre premier ouvrage à 16 ans. Quels sont les motifs qui vous ont incités, à cet âge, à vous lancer dans l’écriture ?

Cécile Coulon : Comme beaucoup d’adolescents, j’écrivais des poèmes et des nouvelles à cet âge. Ma chance a été d’être lue et conseillée par de nombreux adultes, notamment mon professeur de français et des amis. À la même période, il y avait un éditeur à Clermont-Ferrand qui ouvrait une nouvelle maison d’édition. Il y a donc eu un concours de circonstances et mon livre a été l’un des premiers textes publiés par cet éditeur. Et puis je ne pouvais échapper à l’écriture, car j’ai tellement aimé les histoires qu’on me lisait à voix haute que je me suis mise à écrire pour raconter les miennes.

Pourquoi avoir choisi la littérature et non le cinéma que vous aimez également pour raconter ces histoires ?

Il est vrai que pendant mes études, au collège et au lycée, j’ai longtemps cru que je passerai par l’écriture de scénarios de cinéma pour raconter mes histoires, car je regardais beaucoup de films et j'étais inscrite dans une section cinéma. Mais à 16 ans, je me suis rendu compte que le roman était la voie la plus pratique et immédiate pour moi : il suffisait simplement d’avoir ses idées, un cahier et un stylo.

La littérature est pour moi une façon de parler sans être interrompu.
Cécile Coulon

Marie-Hélène Lafon, une autrice que vous appréciez, dit écrire pour laisser une trace de l’existence des siens qui n’ont pas toujours eu droit de cité en littérature. Est-ce votre cas ?

J’aime beaucoup Marie-Hélène Lafon et je trouve que ce qu’elle dit est vrai et précis. Mais la grande différence qu’il y a entre nous, c'est que je suis encore en train de chercher la raison pour laquelle j’écris. En revanche, l’idée de mettre en scène et de montrer aux lecteurs des gens qu’on ne voit pas souvent, ou alors très peu en littérature, fait partie d’un ensemble pour moi. Car la littérature est pour moi une façon de parler sans être interrompu. Et d’essayer de dire le plus de choses possibles, parce que dans la réalité, on ne peut pas dire tout ce qu’on veut ; on n’a pas le temps de le faire, ni les interlocuteurs. Ce qui est l'inverse lorsque l'on écrit un roman.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’œuvre de Marie-Hélène Lafon ?

Ce qui me plaît chez Marie-Hélène Lafon, c’est que c’est une autrice contemporaine qui a mis au premier plan, dans chaque dimension et chaque élément de ses textes, son lieu de naissance. Elle a réussi à partir du Cantal sans s’arracher, et dit bien que partir, ce n’est pas oublier. Ce n’est pas non plus fuir. Je pense qu’on a des thèmes en commun, qu'elle a abordés d'une manière qui me touche profondément, et personnellement.

Pourquoi transposer ce récit au XIXe siècle au lieu de l'ancrer dans l’époque actuelle ?

J’ai commencé à écrire ce roman au début du premier confinement. Comme tout le monde, je ne savais pas le temps que ça allait durer. J’étais un peu sidérée et me suis dit qu’il fallait tenter des choses que je n’avais pas encore faites en écriture avant. Il fallait aussi que je voyage avec mon écriture et ma narration dans le temps pour m’échapper un peu à la situation que nous vivions avec son flot d’informations. C’était vraiment une façon de voyager en restant chez moi.

Vous mélangez les codes du roman gothique et du roman policier, tout en mettant en exergue la frustration sexuelle d'une jeune femme dans son couple...

Tout à fait ! Je pense qu’il s’agissait de ne pas répondre aux attentes du lecteur, ni de refaire sous une autre forme des choses qui avaient déjà été faites en littérature. Il y a des récits qu’on a tous dans la tête. Et souvent de manière inconsciente. Il y a aussi le grand défi stylistique que ça impose. C’est-à-dire que se permettre de déplacer les points de vue, se permettre d’aller un peu plus loin dans la description, se permettre de faire un polar, mais qui soit à la fois une enquête, mais poétique, sur une disparition ainsi que sur le désir et le plaisir des femmes. Ce mélange des genres et des thématiques m'a donc semblé important. Car il faut savoir s’amuser avec son écriture, se mettre des défis et je pense que c’est primordial dans la rédaction d’un texte.

Vous déconstruisez, dans vos romans, certains stéréotypes auxquels les femmes ont souvent été assignées dans la littérature...

Paru le 21 août 2019 aux éditions de l'Iconoclaste.
Paru le 21 août 2019 aux éditions de l'Iconoclaste.

Je pense que l’écriture est là pour remettre un peu de complexité dans les choses. Elle est là pour dire que dans la réalité, les choses sont un peu plus compliquées que ce que l’on imagine.

L'idée était de tout faire pour que les personnages ne répondent pas aux attentes culturelles des lecteurs. C’est-à-dire que lorsqu’on lit Une bête au paradis, ou Seule en sa demeure, qui se situe à la fin du XIXe siècle, on s’attend forcément à ce que le mari soit violent, volage ou mauvais avec sa femme. Or il peut y avoir autre chose, et c’est ce que je trouve intéressant dans l’espace littéraire, qui permet le luxe de pouvoir creuser des personnages en profondeur, de les laisser s’exprimer, sans forcément donner de réponses. Car le but n'est pas toujours d'apporter des réponses, mais de faire comprendre aux lecteurs que les choses sont toujours un peu plus compliquées que ce que l’on imagine.

La plupart de vos romans, y compris les trois derniers se déroulent dans des lieux clos ? Est-ce délibéré ?

C’est délibéré, oui, parce que le lieu est vraiment le personnage principal de mes romans. C’est-à-dire que c’est le lieu qui va faire sa loi. C’est le lieu qui va inscrire dans la peau, dans le comportement, ainsi que dans les paroles des personnages, son influence, son incarnation et son caractère. Et généralement, ils sont clos, fermés, encerclant, parce que j’ai besoin qu’ils fonctionnent comme des parents un peu toxiques qui viennent couler les personnages tout en les empêchant d’être eux-mêmes. C'est une idée que j'aime. Déplacer le point de vue et me dire que pour une fois, ce ne seront pas les personnages qui vont venir habiller ou détériorer l’environnement, mais l’inverse. C’est donc le lieu et l’environnement qui vont venir influencer leur caractère.

Y a-t-il des textes qui vous ont marqués ou accompagnés durant l’écriture de ce roman ?

Je pense que j’ai un univers assez marqué par le XIXe siècle, notamment par les contes, que j’aime beaucoup. Mais pour vous répondre, je pense que les textes qui m’ont influencée, que ce soit directement ou indirectement, sont Barbe Bleue de Charles Perrault, Une vie de Maupassant, Les Hauts de Hurlevents et Jane Eyre des sœurs Emily et Charlotte Brontë.

Je ne suis pas là pour mettre fin aux stéréotypes, parce qu’un cliché porte toujours une vérité profonde. Ce qui m’intéresse, c’est de les déconstruire.

Cécile Coulon

Dans Les grandes villes n'existent pas, paru aux éditions du Seuil, vous restituez la voix de divers provinciaux voulant rompre avec certaines représentations caricaturant leur milieu de vie. Ce travail de déconstruction des stéréotypes vous a-t-il toujours paru nécessaire ?

Je suppose que les stéréotypes ou les archétypes, qu’on parle d’un essai ou de fiction, existent et sont présents dans l’inconscient général et culturel, parce qu’ils sont des images et des mouvements qui nous rassemblent. Moi, je ne suis pas là pour mettre fin à leurs existences, parce qu’un cliché porte toujours une vérité profonde. En revanche, ce qui m’intéresse, c’est de les déconstruire en partant du principe qu’un archétype, c’est une pelote. Et que cette pelote, on la déroule pour montrer qu’une fois de plus, c’est plus compliqué que ça.

Quels sont les livres qui vous ont permis de vous construire sur le plan personnel, intellectuel et culturel ?

Les livres qui m’ont permis de me construire remontent à mon enfance. C’est-à-dire qu'on m’a beaucoup lu Les Trois Brigands de Tomi Ungerer, les différents volumes du Prince de Motordu de Pierre Élie Ferrier, L'année du mistouflon d'Anne-Marie Chapouton, qui ont été des livres à la fois drôles et essentiels dans ma construction en tant que lectrice, puis autrice. J'ai beaucoup lu Harry Potter de J. K. Rowling, car je faisais partie de ces enfants qui attendaient la sortie des prochains tomes avec une fièvre incroyable. J'ai aussi été influencée par Stefan King, qui est sans doute l’auteur que j’ai le plus lu, de mon enfance à aujourd’hui.

Dans le cadre de mes études littéraires, j’ai redécouvert la littérature française avec Marguerite Yourcenar et Marie-Hélène Lafon, et la littérature américaine avec John Steinbeck et William Faulkner. Donc mes livres d’apprentissage sont extrêmement nombreux.

Vous citez souvent Marguerite Yourcenar comme une éminente source d'inspiration. De quelle manière influence-t-elle, votre rapport à la littérature ?

Marguerite Yourcenar est une grande influence pour moi. Je l’ai découverte lorsque j’étais en classe préparatoire au lycée. J’ai lu Alexis ou le Traité du vain combat. Ce livre a été une très grande sidération. Je me suis demandé, après, s'il était encore possible d'écrire. Car pour moi, le livre avait une forme assez brève avec un vocabulaire à la fois très dense et très flamboyant, au service d’une histoire dramatique.

Une bête au paradis, votre précédent ouvrage a été récompensé par le prix littéraire du journal Le Monde. Cette reconnaissance des professionnels de la critique, a-t-elle été importante pour vous ?

Recevoir un prix littéraire est extrêmement flatteur et important pour la carrière d'un livre, ainsi que pour les suivants. J'ai néanmoins un sentiment ambivalent, parce que j’ai envie que ça ne prenne pas trop de place dans mon travail, mais je connais l’importance qu'il a pour le public, pour les éditeurs et pour les médias, donc j’essaye de m’en détacher, même si ce n'est pas si simple.