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Sexisme en France : de la blague à l'injure, à la radio ou sur internet, l'état des lieux alarmant du Haut Conseil à l'Egalité

Manifestation contre le sexisme, le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, le 29 octobre 2017 à Marseille, France. 
Manifestation contre le sexisme, le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, le 29 octobre 2017 à Marseille, France. 
©AP Photo/Claude Paris

« Salope », « pute », « connasse ». Voilà le peu glorieux trio de tête des insultes les plus souvent proférées à l’encontre des femmes, selon plusieurs sondages récents. Injures largement tolérées, stéréotypes sexistes dans les publicités, ou encore humour sexiste banalisé dans les médias ou sur le net : le Haut Conseil à l’Egalité publie cette semaine son premier état des lieux du sexisme en France.

Quatre femmes sur dix déclarent avoir récemment subi un acte sexiste. Le sexisme est aujourd’hui, en 2019, toujours une réalité et fait partie du quotidien des femmes. Voilà le premier constat de cet état des lieux du sexisme en France rendu public jeudi 17 janvier 2018, le premier du genre réalisé par le Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes.

Le sexisme est présent à toutes les échelles de la société et dans toutes les sphères sociales, rapporte l'enquête du HCE. Si l’égalité entre les femmes et les hommes est garantie par la loi, les manifestations du sexisme sont bien là et participent, dans les faits, aux inégalités entre les sexes. On le trouve, notamment, dans de nombreuses normes sociales encore appliquées aujourd’hui, allant de la règle « le masculin l’emporte sur le féminin », à l’invisibilisation des femmes dans les programmes scolaires. L'un des objectifs affiché de ce premier état des lieux est de définir le sexisme, afin de lutter efficacement contre celui-ci.
 

Ancré, aussi, dans le marketing, le sexisme s'affiche à tous les coins de rue sur les panneaux publicitaires, ou sur les étiquettes de prix des supermarchés, les produits estampillés "fille" étant souvent plus chers.
  Sur Twitter, @PepiteSexiste relève au quotidien les "pépites" des spécialistes en marketing, et milite contre les stéréotypes et le sexisme ordinaire. Marion, la jeune femme derrière ce compte Twitter, présente à la présentation du rapport du HCE, a pris la parole pour dire ce qu'elle attendait de la société. 
 

L'injure sexiste, un quotidien dans l'espace public

"Le sexisme est partout, encore trop toléré et insuffisamment condamné", explique le rapport. Il conduit les femmes à adopter des « stratégies d’évitement » dans les espaces publics et à modifier leurs comportements. Selon les chiffres du secrétariat à l’égalité femmes-hommes de 2014, 80% des femmes rencontrent du sexisme au travail, 100% d'entre elles sont harcelées dans les transports et seulement 2% des rues françaises portent des noms de femmes.
 
   
Les injures sont différentes selon les âges sociaux. On passe de la figure de la "fille facile" à celle de "mère envahissante" puis à celle de la "vieille sorcière" 
Keltoume Larchet, membre de l'Observatoire national de la délinquance
 
L'état des lieux présente les injures sexistes comme une "violence du quotidien peu condamnée". Avec l'aide de l'Observatoire national de la déliquance, le HCE dessine dans son rapport une "carte d'identité" de l'injure sexiste. "Les injures sont différentes selon les âges sociaux. On passe de la figure de la "fille facile" à celle de "mère envahissante" puis à celle de la "vieille sorcière", selon Keltoume Larchet, chargée d'études criminologiques au sein de l'Observatoire national de la délinquance. Dans 73% des cas, les personnes qui profèrent les injures sont des hommes, et 54% des injuriées sont des femmes. Les jeunes femmes sont les plus exposées ; la moitié des victimes est âgée de moins de 35 ans. Ces insultes sont lancées dans "tous les espaces du quotidien", dans la rue, au travail, sur le lieu d'études, comme dans le cadre privé.
 
 

La blague sexiste fait encore rire à la radio...

Si les noms d’oiseaux évoqués plus haut sont explicites, le sexisme peut aussi, souvent, se cacher dans les détails. Le HCE a passé au crible les matinales des radios les plus populaires et les résultats sont édifiants. 71% des chroniques humoristiques mobilisent des ressorts sexistes tels que des stéréotypes attribués aux femmes : hystériques, idiotes, fragiles…

France Inter, qui fait une plus grande place aux humoristes femmes sur son antenne, s’en sort mieux que ses consœurs avec 2 chroniques sur 10 qui utilisent le sexisme pour faire rire. Les chiffres s’élèvent à 8 sur 10 pour RTL et même jusqu’à 10 sur 10 pour Europe 1. Le traitement des femmes à l’antenne est également différent que celui appliqué aux hommes. Sur France Inter par exemple, Léa Salamé est appelée par son prénom seul alors que son co-animateur Nicolas Demorand à lui droit à son patronyme entier.

…et sur Internet

Internet n’est pas en reste et les vidéos des très populaires Youtubeurs Norman et Cyprien affichent des chiffres pires que ceux des matinales radios. Pas moins de 83% des vidéos visionnées par le HCE des deux humoristes contiennent du sexisme et l’injure sexiste y est présente dans deux de leurs sketches sur six. Comme pour les radios, les humoristes de la plateforme vidéo sont principalement des hommes. Les YouTubeuses, humoristes ou non, font régulièrement l’objet de commentaires et insultes sexistes et parfois même de campagne de harcèlement. Le rapport cite le cas de la vidéaste Marion Seclin, qui en 2016 avait reçu pas moins de 40 000 injures sexistes, menaces de viol ou de mort suite à la publication de deux vidéos sur le harcèlement de rue et le féminisme.
Sur le site blague.info, site de ce type le mieux référencé par Google, une blague sexiste par jour à été publiée entre le 6/11/17 et le 22/12/17.
 
Capture d'écran du site blague.info
Capture d'écran du site blague.info
Le HCE précise qu’il est difficile de relever le sexisme dans l’humour, entres autres parce que sa dénonciation est parfois vue comme un « manque de second degré » ou une «forme de censure ».  

L’humour sexiste n’est pas inoffensif. Il contribue à véhiculer des images négatives sur la place des femmes dans la société et à « renforcer les stéréotypes de sexe », « légitimer les inégalités et les violences sexistes et sexuelles », « consolider l’entre-soi ‘masculin’ et entretenir un climat d’hostilité entre femmes » et à « dévaloriser l’image que les femmes ont d’elles-mêmes », nous dit le rapport du HCE.

Du mieux dans les années à venir ?

Malgré les constatations alarmantes du Haut Conseil à l'Egalité, sa présidente, Danielle Bousquet, tient à relever les avancées de ces dernières années. "Il y a une mobilisation réelle depuis quelques mois puisqu'il ne se passe pas un jour sans qu'un acte sexiste ne soit dénoncé ou ne fasse le buzz sur les réseaux sociaux. C'est le signe que la tolérance au sexisme a baissé. Il faut amplifier cette mobilisation", affirme-t-elle. Elle rappelle néanmoins que "L'heure est plus que jamais au combat".
 
Une semaine après la présentation publique du rapport rédigé par le Haut conseil à l’égalité sur l’état du sexisme en France, Ensemble contre le sexisme organisait, le 24 janvier 2019, la deuxième journée nationale contre le sexisme. Le comité, qui réunit 34 associations et réseaux, a pour ambition de pérenniser cette journée et de la faire reconnaître officiellement.

Cette journée de conférences débats s’est articulée autour des thèmes du sexisme dans le numérique, l’espace public, l’éducation et la parentalité.

C’était également l’occasion pour Ensemble contre le sexisme de lancer une campagne nationale de sensibilisation autour du slogan « le sexisme tue ».